Les Sœurs : Un Voyage Émotionnel à Travers les Liens Familiaux

Dans lune des petites pièces dun grand immeuble HLM de Paris vivaient deux vieilles querelleuses. Elles étaient sœurs, et si lon ne tenait pas compte de la différence dâge, on aurait pu croire quelles étaient jumelles. Toutes deux maigres, filiformes, aux lèvres fines toujours pincées, coiffées de chapeaux de paille, elles revêtaient le même costume gris, sans éclat. Lensemble de limmeuble les détestait, les craignait et les méprisait.

Les jeunes du quartier les haïssaient parce quelles ne cessaient jamais de faire des remarques, toujours insatisfaites du bruit de la musique, des fêtes qui séternisent et des retours tardifs. Les enfants les redoutaient, car les vieilles dames signalaient chaque petite incartade aux parents: lumière laissée allumée dans les toilettes, papiers de sucre traînant dans le couloir.

Madame Nicole, douce et gentille, les méprisait aussi. Elle navait pas détudes supérieures, alors que ses sœurs en possédaient, elle navait ni famille ni enfants, et sa façon de donner des leçons à tout le monde était insupportable. Ainsi, elle restait à lécart, ne simmisçait dans aucune dispute, nintervenait pas quand les gamins Victor et Sébastien rentraient tard. Et cela convenait parfaitement à ces deux vieilles querelleuses.

Les enfants, eux, adoraient Nicole. Elle ne les dénonçait jamais aux parents ; quand ils faisaient une bêtise, elle leur lançait un sourire espiègle, un clin dœil, et gardait le silence. Le bruit et le brouhaha résonnaient en permanence dans le hall.

Souvent, Madame Alix, la sœur aînée, sortait de sa chambre, pincait les lèvres et réprimandait les gamins:

«On ne peut pas crier ainsi! Quelquun doit bien se reposer! Le gardeducorps de la mairie est arrivé, peutêtre quon écrit un livre, comme Madame Valérie!»

et elle pointait du doigt la porte où sa sœur, effectivement, écrivait un manuscrit. Tout le bâtiment se moquait delle, sauf Nicole qui, comme dhabitude, restait la première à se faire railler.

«Val, quand vastu enfin finir? Jen peux plus dattendre! Jai envie de lire!», demandait la vieille dame en éclatant de rire, son ton reprenant la cadence de tous ceux qui lentendaient.

Valérie serrait ses lèvres déjà fines, ne répondait rien, puis, entrant dans la pièce, pleurait amèrement sur lépaule de sa sœur:

«Al, pourquoi leur parler du livre? Ils se moquent déjà de nous.»

«Quils se moquent!», la consolait sa sœur. «Ce ne sont pas des ennemis. Ce sont nos voisins, presque notre famille. Ne te fâche pas, ne pleure pas.»

En 1940, la guerre éclata, et en septembre la ville entra dans le blocus. La faim ne vint pas immédiatement, le froid dabord. Limmeuble shabitua peu à peu aux nouvelles conditions: les tickets de rationnement, les pièces à moitié vides, les sirènes qui hurlaient, labsence dodeurs de cuisine, les visages pâles et épuisés, le silence lourd. Les jeunes ne jouaient plus de la guitare, les enfants ne se cachaient plus. Le calme rongeait les âmes plus que le vacarme davantguerre.

Alix et Valérie sémacinèrent davantage, mais continuèrent de porter leurs costumes gris, suspendus comme des manteaux sur leurs épaules, veillant désormais à un autre ordre. Nicole ne sortait que quand cétait indispensable ; un jour, elle disparut complètement. Elle sen alla sans jamais revenir. Alix et Valérie la cherchèrent plusieurs jours, en vain.

Au printemps 1942, la première mort survint dans limmeuble: la mère de Théo mourut, le petit garçon ne resta plus que ça, tout seul. Tous le plainsèrent, mais la guerre ne laissait guère de choix. Le destin fit que les deux vieilles querelleuses ladoptèrent, le nourrissant, le protégeant. Il navait que onze ans en octobre. Plus tard, Vasily et Zéphyr perdirent également leurs mères; leur père était au front, sans nouvelles depuis longtemps. Valérie et Alix prirent soin deux,et de tous les enfants du HLM, qui étaient nombreux.

Les sœurs préparaient chaque jour une soupe unique, la faisaient mijoter longtemps, y ajoutaient tout ce quelles pouvaient trouver: du millet, du froment, parfois même un peu de colle à papier pour épaissir, et, si le hasard le permettait, une cuillerée de ragoût en conserve. Le résultat était une soupe délicieuse, que tous les enfants mangeaient à la même heure chaque jour. Elles lappelèrent «Le Vagabond».

«Maman Al, pourquoi «Le Vagabond»? Vous lappeliez comme Victor, nestce pas?», demanda Théo, intrigué.

En entendant le nom de Victor, Alix laissa couler une larme:

«Anatole! Nous cuisinons le Vagabond à la façon du Vagabond! Doù le nom.»

«Comment?», sétonna le petit.

«On y jette tout: millet, froment, même de la colle de papier! Et si la chance est de notre côté, une cuillerée de concentré de viande!», expliqua Alix en caressant la tête du garçon, sortant dune poche un minuscule morceau de sucre, le croquant et le plaçant immédiatement dans sa bouche pour quil ne perde aucune part.

«Théo, regarde, la vieille Valère a trouvé de la colle? Il faut bien assaisonner le Vagabond.»

Bientôt, tous les orphelins furent rassemblés dans la même pièce, vivant ensemble, plus chaudement, moins effrayés. Ils se blottissaient les uns contre les autres, et Madame Valérie leur racontait chaque soir une histoire tirée de son livre inachevé, autrefois destiné à la cheminée. Elle se souvenait de chaque conte et en inventait de nouveaux.

«Baba Valérie, lhistoire de la Belle des Monts Blancs, aujourdhui?»

«Je la raconte», commençait-elle.

Chacun avait une tâche: Théo alimentait le poêle, Vasily ramassait le bois, les filles apportaient leau, distribuaient les tickets de ration, aidaient à la soupe, et chantaient. Zéphyr, même sil ne savait pas bien chanter, se joignait aux refrains chaque matin.

Un jour, Alix ramena une petite fille errante, à bout de forces, presque morte. Puis Valérie en amena un autre garçon, et ainsi de suite. À la fin du blocus, douze enfants vivaient sous le toit des sœurs, tous survivants dun miracle improbable. Même après la guerre, ils continuèrent à préparer la soupe «Le Vagabond». Les enfants grandirent, partirent, mais noublièrent jamais les vieilles Alix et Valérie. Elles vécurent presque jusquà cent ans, entourées de leurs petitsenfants, qui leur rendaient souvent visite, apportaient de la nourriture et complétaient le livre de contes: «Ma chère habitation HLM». Chaque 9mai, ils se réunissaient autour dAlix et Valérie, formant une grande famille qui ne cessait de sagrandir.

Et le plat phare de leurs tables? La soupe «Le Vagabond». Rien ne fut jamais plus savoureux que cette soupe du siège, assaisonnée de bonté et de courage, qui sauva des vies denfants.

Ainsi, même dans les heures les plus sombres, la solidarité et la bienveillance sont les meilleurs remèdes aux épreuves.

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Je voulais susciter l’envie