Le Mur en sa faveur

Claire, mais pourquoi tu te mêles de cette discussion ? Pierre ne sest même pas tourné vers moi. Il était debout près de la baie vitrée, un verre de Bordeaux à la main, large dépaules, sûr de lui comme toujours et il parlait à voix basse, presque doucement, ce qui était finalement pire. Cest à moi quAntoine demandait, tu as compris ? À moi. Ne lui embrouille pas lesprit avec tes idées.

Antoine Laurent, leur invité, partenaire de Pierre sur quelque magouille de logistique toute neuve, fixait son assiette. Il était mal à laise, je lai bien vu à sa façon de se tasser sur sa chaise, prenant sa fourchette alors quil navait clairement pas faim.

Jai juste dit quil y a de vastes espaces vides au centre-ville, cest tout, jai répondu posément.

Claire. Pierre sest retourné enfin, et dans ses yeux, jai vu ce regard qui, en vingt-sept ans, mest devenu si familier : pas de la colère, trop facile. Du mépris. Tu tes surpassée pour le dîner, tout est parfait, merci. Maintenant, tu nous préparerais le dessert, daccord ?

Autour de la table, ils étaient quatre autres. Hélène, la femme dAntoine, ma jeté un coup dœil rapide, dans lequel jai cru deviner un brin de compassion. Ou cest moi qui lai voulu. Je me suis levée, jai ramassé quelques assiettes, puis je suis partie à la cuisine.

Là, je suis restée une minute devant lévier, regardant dans la nuit derrière la fenêtre. Il pleuvait, une fine pluie dautomne qui transformait la lumière des lampadaires en tâches dorées. Javais cinquante-deux ans. Derrière moi, la discussion bourdonnait, Pierre riait, des verres tintaient. Jai sorti le gâteau que javais préparé le matin-même, et je lai emporté au salon.

Voilà comment je vivais.

Notre maison, un beau pavillon, trônait dans un quartier résidentiel de Lyon, fruit de la réussite de Pierre depuis quinze ans. Grande, deux étages, garage, jardinet que jentretenais seule car Pierre navait jamais le temps, et que le jardinier embauché plantait toujours nimporte où. Tout le monde disait : quelle maison, Claire Dubois, quel goût ! Et moi je souriais, je disais merci car oui, ce goût, cétait le mien. Il y avait de moi dans chaque rideau, chaque étagère, chaque plant de groseilles au fond du jardin.

Sauf que la maison, elle, était au nom de Pierre.

Je nai jamais travaillé comme lui. Après la fac, où nous nous sommes connus, jai été quelques années prof de dessin industriel au lycée technique. Après, Juliette est née. Lentreprise de Pierre a grandi, on a déménagé, il fallait recevoir, accompagner, organiser. Jai arrêté de bosser. Pierre disait : à quoi bon ton salaire de misère, je moccupe de tout. Et il la fait, jamais avare, mais toujours de façon quà chaque fois que javais besoin dargent pour moi, il fallait demander ou économiser sur le ménage.

Jai commencé à créer des bijoux par hasard, il y a dix ans. Coincée à la maison de campagne le temps que la pluie cesse, jai retrouvé au grenier une vieille boîte de perles. Le soir-même, un collier a vu le jour. Étonnamment réussi. Puis un autre, puis encore. Les copines voulaient quon leur offre, puis achetaient. Jai investi dans quelques outils, me suis mise à travailler les pierres, largent. Cest devenu mon petit monde.

Pierre voyait ça comme mes tomates du potager : si ça moccupe, cest bien.

Avec tes colifichets me disait-il parfois en regardant mes créations. Tu vas aller les vendre où, à la braderie du coin ?

En général, je ne relevais même pas.

Juliette a grandi, elle est partie sinstaller à Paris, sest mariée là-bas. On se voyait aux fêtes. Elle téléphonait le dimanche, prenait des nouvelles. On saimait, mais on avait chacune notre vie.

Moi, je navais pas de vie à moi.

Javais cette belle maison, ce rôle de maîtresse de maison, des invités deux fois par semaine, des déjeuners caritatifs où Pierre brillait plus par nécessité que par conviction, et moi jétais toujours là, robe parfaite, sourire impeccable, la pièce rapportée du puzzle. Grand monsieur, famille modèle, épouse élégante, parfaite pour les réceptions. Cest aussi un travail, ce rôle-là, mais on ne paie pas une femme pour ça.

La lettre est arrivée en février. Enveloppe banale, étude notariale du cours Lafayette, nom inconnu. Jai décacheté sur la table de la cuisine pendant que Pierre dormait encore.

Une cousine éloignée de ma mère, Jacqueline Moreau, croisée trois fois dans ma vie, sétait éteinte en décembre. Pas denfants. Elle me léguait un bâtiment. Pas un appartement, non : un ancien entrepôt industriel en plein centre de Lyon, un deux-étages de 340 m², construit dans les années cinquante, largement à labandon.

Je lai relu trois fois.

Puis jai appelé le notaire.

Oui, madame Dubois, cest tout à fait exact. Mademoiselle Moreau vous a désignée seule héritière. En plus, la parcelle est incluse dans la succession. Elle lavait régularisée dans les années 90, tout est en règle.

De la terre en centre-ville ? jai dit, incrédule.

Parfaitement, madame. Ce nest pas immense, mais le quartier est recherché.

Jai remercié, raccroché, et jai longtemps tenu la lettre serrée dans mes doigts.

À Pierre, je nai rien dit. Allez savoir pourquoi Si, je sais. Je me voyais déjà : il viendrait, rirait, dirait quil faut raser, revendre, quil connaît le promoteur parfait. Et une fois de plus, jaurais souri pendant quon décidait pour moi.

La première fois, jy suis allée seule, disant que je rejoignais une amie.

Le bâtiment était dans une petite rue derrière lOpéra, là où les vieux hôtels particuliers côtoient les immeubles des années 50 et les nouveaux bureaux en verre. Calme, pavés polis, arbres bourgeonnant.

Un peu glauque. Enduit qui sécaille, fenêtres du rez-de-chaussée barricadées, portail rouillé. Mais les murs, eux, tenaient bon. Jen ai fait le tour deux fois, tapoté la brique, scruté la toiture. Elle avait lair solide. Je suis entrée par une porte de côté restée déverrouillée.

Grandes hauteurs sous plafond. Grandes fenêtres fissurées, plancher du deuxième étage fatigué mais pas pourri. À terre, du carrelage dépoque couvert de poussière. Lodeur tenace de bois humide et de renfermé.

Je me suis plantée au centre, le nez levé vers le ciel quon apercevait par une lucarne éventrée. Et jai ressenti quelque chose de bizarre. Pas de la peur, pas de la peine. Plutôt ce que tu ressens quand tu entres quelque part, et que tu sais, sans raison, cest ici.

Le notaire avait la cinquantaine et était agréable. On a tout réglé en deux semaines. Jai rangé les papiers dans un dossier, caché dans ma pièce bijoux, là où Pierre ne mettait jamais les pieds.

Jai appelé mon amie Camille, quon connaît toutes depuis le lycée, elle est agent immobilier. Je lui ai tout raconté.

Tu es sérieuse ? ma-t-elle dit après un long silence.

Oui.

Claire Tas conscience ? Un bâtiment en plein centre, la parcelle, tu sais ce que ça vaut ?

Je sais. Mais je ne veux pas vendre.

Tu veux quoi alors ?

Jai hésité, et puis je lui ai dit :

Camille, tu te rappelles nos expos du temps du lycée ? À la Maison des Artistes de la rue Jean Moulin ?

Oh que oui

Eh bien, un lieu comme ça. Un espace pour les gens, des expos, du travail, des ateliers. Un lieu pour lart, comme on dit maintenant.

Camille a eu un nouveau long silence.

Claire, cest un immense chantier tout à refaire, rien que lélectricité et la plomberie, ça coûte une blinde.

Je sais.

Tu as largent ?

Pas vraiment mais je trouverai.

Elle ne ma pas posé plus de questions. Elle sait écouter, Camille, et cest ce que jai toujours aimé chez elle.

Alors, jai cherché de largent à ma façon. Mes bijoux. Au fil des ans, jen avais accumulé tant sans jamais vraiment les vendre, juste pour le plaisir de créer. Mes plus belles pièces étaient là, colliers dargent, pendentifs de labradorite, bracelets, et certaines parures qui mavaient demandé des semaines.

Camille a mouillé la chemise. Une de ses clientes tient une boutique de créateurs dans le Vieux Lyon. On sest arrangées : Camille apportait mes bijoux, signés dune créatrice qui veut rester discrète, la boutique prenait une part correcte. Tout sest vendu en trois semaines.

Claire, tu ne vas pas y croire ! jubilait Camille au téléphone la bague avec la grosse labradorite, celle à laquelle tu tenais partie en deux heures.

Je suis sortie sur le balcon, la tête qui bourdonnait.

En trois mois, javais vendu assez pour ouvrir un compte à mon nom au Crédit Coopératif, bien planqué, carte personnelle. Pierre nen savait rien.

Jai aussi trouvé des ouvriers. Pas ceux du réseau de Pierre, non, des artisans du coin, via internet et des rendez-vous dans des cafés à midi, quand Pierre était occupé. La petite équipe que jai embauchée était menée par Maurice, discret, une cinquantaine dannées, qui a tout de suite regardé le bâtiment comme moi, sans peur.

Les murs sont sains, a-t-il décrété en tapotant la brique. La toiture à refaire. Plancher du rez encore à changer. Tout le reste, il faut repartir à neuf. Mais on peut tout lancer en quatre mois, si on ne traîne pas.

On ne traînera pas.

Maurice ma fixé, sans juger, avec sérieux.

Parfait, a-t-il dit.

La vie à la maison continuait. Je faisais à manger, recevais des invités, accompagnais Pierre à ses soirées, répondais mmh à ses monologues sur ses investissements en pensant aux cloisons, aux futurs volumes dexposition, à la lumière idéale de la salle principale.

Pierre ne voyait rien. Je restais le fond de la toile, et le fond, on ne le regarde jamais.

Un jour, ça a failli me trahir. Il a trouvé dans mon sac un ticket de caisse de Castorama, jétais allée voir des échantillons de peinture.

Cest quoi ? au dîner.

Jai acheté pour la maison, jai répondu tranquille.

Ça parle denduit

Je voudrais nettoyer les murs de la cave, un peu dhumidité.

Il a haussé les épaules, replongé dans son portable. Fin de lhistoire.

Maurice était un pro. Il ne se précipitait que quand il fallait. Parfois je passais sur le chantier, jécoutais le bruit, respirais lodeur de ponçage, et je me sentais bien. Physiquement bien, libérée, pleine dun air neuf.

En juin, Camille est venue voir, les fenêtres posées, les murs blanchis.

Claire, cest superbe tu te rends compte ?

Oui, jai répondu.

Tu as déjà prévu ce que tu veux faire ? Faut penser concept, comme on dit.

Des expos, évidemment, pour tous les artistes locaux qui nont pas de lieu où montrer leur travail. Des ateliers, des cours, louer des espaces pour les créateurs. Un petit café en bas. Coin lecture.

Ça fait trois ans que tu y penses, hein ? a-t-elle souri.

Oui sauf quavant, je pensais que cétait impossible.

En septembre, jai rencontré Chantal. Elle vendait ses poupées dartiste à un marché créatif, toute modeste derrière sa table, un roman à la main. Les poupées étaient splendides. Je marrête, en prends une.

Cest vous qui les faites ?

Oui, depuis sept ans. Elle me lance un regard. Ça vous plaît ?

Beaucoup. Je mappelle Claire. Jouvre un espace, un lieu artistique. Ça vous intéresserait de créer ou dexposer là-bas ?

Chantal a posé son livre.

Cest comme ça quune équipe sest formée. Chantal connaissait deux peintres. Un des artistes connaissait un sculpteur, qui connaissait une céramiste en quête datelier. En octobre, javais douze personnes prêtes pour louverture.

Largent commençait à manquer. Il me restait les dernières pièces à vendre, quelques créations oubliées. Il fallait finir de payer Maurice, acheter des spots, faire installer la nouvelle enseigne

Jai vendu la parure que je gardais pour moi, deux ans de travail, argent et améthyste. Camille ma appelée deux jours après.

Vite partie, Claire. La cliente nen revenait pas. Elle en voulait dautres.

Il ny en aura pas, ai-je répondu. Et cétait vrai.

Le lieu a ouvert début novembre. Pas de fanfare, jai juste posté un mot sur le groupe Facebook du quartier : Ouvert : nouvel espace dart à Lyon, venez ! Soixante personnes au vernissage.

Pierre était en déplacement ce jour-là. Je lui ai dit que je passais la soirée chez Camille. Il a répondu : Fais comme tu veux, je gérerai le dîner.

Jétais là, au milieu de tous ces gens, à les regarder discuter, découvrir, toucher les poupées de Chantal, et je tremblais un peu. Mais pas de peur ; ce frisson-là, cest quand on veut quelque chose très fort, et que ça arrive enfin.

Maurice était là aussi. Il ma rejointe, le dos contre le mur.

Franchement, cest du bon boulot, a-t-il dit.

Merci, Maurice.

Non, cest moi. Merci.

Tout a pris vite. Les ateliers se sont remplis. Chantal a lancé les cours de céramique, un succès. Le café du rez-de-chaussée, tenu par Sophie, une jeune entrepreneuse du coin, a marché dès louverture, devenant le QG du quartier. Petit article dans Le Progrès, puis dans Lyon Capitale.

Un jour, jai croisé un vieux voisin à la sortie du bâtiment.

Cest vous qui avez ouvert ça ? en montrant le lieu.

Oui, cest moi.

Jhabite ici depuis quarante ans je navais jamais vu la rue vivante comme maintenant. Cest bien, ce que vous faites.

Jai remercié, et jai souri toute la soirée.

Pierre a découvert lexistence du lieu en janvier. Un de ses collègues avait vu la photo dune exposition dans un petit article ; mon nom y figurait. À table, il a lancé :

Claire, tu as quelque chose à me raconter ?

Je débarrassais, tranquille.

Évidemment, jai dit. Assieds-toi, je sers le thé.

Je lui ai tout dit. Lhéritage, le chantier, la vente des bijoux. Il na pas bronché, impassible. Grand art, son masque dhomme daffaires.

Quand jai eu fini, il sest tu puis a dit :

Tu mas menti.

Oui.

Pourquoi ?

Je lai regardé. Il avait vraiment envie de comprendre. Ou il voulait croire quil avait envie.

Parce que si je tavais tout raconté, Pierre, tu aurais décidé à ma place. Et caurait été ton projet. Pas le mien.

Cest malhonnête, ça.

Sans doute. Comme le fait que, pendant vingt-sept ans, tu ne mas jamais demandé ce que je voulais. Pour de vrai.

Il sest levé, sa tasse à la main, devant la fenêtre.

Tu voudrais que je te dise que je suis fier de toi ?

Non, jai répondu. Tu nes pas obligé.

Il ne la pas dit.

On a vécu encore quelques mois dans la même maison, mais quelque chose avait bougé. Pas de grand fracas, non. Comme quand la glace fond : doucement, en silence, tu sens que la forme change.

Puis est arrivé le bal caritatif.

La grande soirée annuelle de la mairie et du patronat lyonnais, avec tout le gratin local. Pierre y allait chaque année. Mais, cette fois, une invitation différente est arrivée à mon nom. On ma appelée : une nouvelle récompense serait remise pour la meilleure initiative locale. Mon espace, LAtelier Moreau, en lhonneur de ma tante, était nominé.

Vous pourrez être là en personne ? a demandé la dame au téléphone.

Avec plaisir, ai-je répondu.

Pierre la su tout de suite, je nai pas cherché à cacher. Il ma regardée comme on découvre une voisine dascenseur quon croise depuis vingt ans, mais à qui on na jamais vraiment parlé.

Félicitations, a-t-il soufflé.

Merci.

Jai acheté ma robe moi-même. Bleu nuit, simple, élégante. Mes propres bijoux, bague en labradorite et boucles doreilles en grenats, créés pour loccasion.

Dans la salle, on nous a assis séparés. Lui, côté comité dorganisation, moi avec les lauréats. Je lai cherché du regard. Il ma vue, ma fait un signe de tête, jai répondu pareil.

Le bal se tenait dans un vieil hôtel particulier du centre, plafond à moulures, lustres en cristal. Beaucoup de monde, musique, lys. Jétais droite sur ma chaise, pensant que, lannée précédente, je serais encore en train de laver la vaisselle dun autre, à écouter rire derrière le mur.

Quand la catégorie Initiative urbaine a été annoncée, je me suis levée pour aller sur scène, calmement, les jambes un peu molles mais personne na rien vu.

Le président du comité était là, grand monsieur à la voix grave, parlant de culture et de la ville. Mon nom, la remise dune statuette en cristal, une enveloppe.

Un petit mot ? il a tendu le micro.

Jai pris le micro. Dans la salle, calme total. Jai vu Camille, deux tables plus loin, qui me souriait, et jai cherché Pierre. Il me regardait, indéchiffrable.

Je remercie tous ceux qui ont cru à ce lieu avant même quil existe, jai dit. Les artistes, artisans, tous ceux qui sont venus, qui restent. Et ma tante, Jacqueline, grâce à qui tout ça est possible. Elle a laissé bien plus quun bâtiment.

Je nai parlé que trois minutes. On a applaudi fort. Je suis descendue, la statuette en main.

Camille ma rejointe à la pause, ma serrée.

Claire, tu as vu sa tête ?!

Oui.

Et alors ?

Et alors rien de spécial.

Pierre est revenu après le bal, au moment du bal, alors que les invités dansaient.

Beau discours, a-t-il murmuré.

Merci.

Tu es lumineuse.

Pierre, ai-je murmuré, épargne-moi ça.

Silence.

Il faut quon parle vraiment.

Je sais, ai-je soufflé. On parlera à la maison.

On a parlé. Longtemps. Pas de drame, presque jamais eu de drame, à vrai dire. Juste cette lassitude dêtre deux et davoir cessé dexister comme soi.

Je lui ai dit que je voulais divorcer.

Long silence. Puis :

Tu as quelquun ?

Non. Je veux juste vivre pour moi.

Tu es déjà sur ta voie, non ?

Oui. Et je veux continuer. Seule.

Il a arpenté le salon.

Et la maison on partage ?

Elle est à ton nom, ai-je dit doucement. Mais le terrain, cest à moi.

Il sest arrêté net.

Pardon ?

Je lui ai tout dit. La parcelle sur laquelle notre maison était bâtie avait été achetée par le biais de la famille de ma mère, via Jacqueline, longtemps auparavant. Je lai appris en gérant lhéritage. Notaire et avocat ont vérifié, tout était propre. Le terrain mappartenait.

Pierre ma regardée comme jamais.

Tu le savais depuis longtemps ?

Je lai découvert avec lhéritage.

Et tu as rien dit ?

Non. Comme toi, tu nas rien dit sur plein de choses.

Il sest assis.

On a encore parlé, posément, sans reproches. Deux quinquas fatigués, qui se regardaient enfin avec franchise, ou presque.

Les avocats ont fait leur boulot en trois mois. Le divorce sest réglé sans éclat. Jai laissé la maison à Pierre, avec des clauses claires pour la parcelle. Jai investi ma part dans lAtelier Moreau : agrandissement du café, création dune petite galerie au premier.

Je me suis installée dans un appartement à quelques rues, quartier Croix-Rousse. Quatrième étage, vue sur Lyon, vieux toits et un tilleul biscornu qui embaume chaque printemps.

La première nuit, réveillée à trois heures, jécoutais le silence. Aucun souffle à côté, pas de pas, rien que quelques voitures en bas et la pluie.

Javais cinquante-trois ans. Jétais seule, et pas effrayée. Cétait important, tu comprends ?

Un an a passé.

LAtelier Moreau battait son plein. Trois artistes résidents, les cours de céramique carton plein, Sophie faisait du café un vrai cocon, bois clair, photos de Lyon ancien. Petit quartet jazz tous les vendredis soirs.

Chantal vendait toutes ses poupées, déjà épuisée par les commandes. On est devenues amies, vraiment.

Camille me dit souvent :

Claire, tu as rajeuni de dix ans.

Jai juste mieux dormi, je plaisante.

Je crée toujours plus pour vivre, mais pour moi. Le soir, lumière douce, pierres, argent, cest mon moment à moi, juste à moi.

Jai recroisé Pierre par hasard début décembre, en sortant dun café du quartier. Il passait dans la rue ; on sest vus, arrêtés.

Il avait un peu vieilli, ou alors cest moi qui voyais mieux. On sest dit bonjour, un peu comme deux vieux amis loin de leur histoire.

Comment ça va ? dit-il.

Bien. Et toi ?

Bien. Un silence. Jai entendu parler de votre deuxième salle.

Oui, on la ouverte en novembre.

Cest bien, il a dit. Sincère, simple. Pour la première fois.

Merci.

Pause. Il a regardé ses pieds.

Jaurais un service à te demander Je cherche une équipe fiable pour rénover un local en ville. Tu connaîtrais pas quelquun ?

Je lai regardé. Tu sais, cette vieille habitude de dire oui Jai souri.

Non, Pierre. Désolée, je ne sais pas.

Surpris, un peu, pas vexé. Juste étonné.

Daccord. Bonne route.

À toi aussi.

On a repris chacun de notre côté. Jai remonté mon col, lair était sec, la ville sentait le sapin du marché de Noël.

Jai pensé quen fin daprès-midi, jirais à lAtelier ; Chantal changeait sa vitrine. Il y aurait du monde, Sophie préparerait un gâteau, le jazz commencerait, la lumière remplirait les grandes fenêtres.

Jai continué ma route.

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