Tu as toujours été un fardeau, lui dit son mari devant les médecins.
Solange, laissez donc ces perfusions, vous y passez des heures ! Rentrez chez vous, vous reprendrez demain matin, déclara le chef du service de médecine en sarrêtant à la porte de la salle de soins, observant linfirmière âgée trier méthodiquement les flacons. Votre Gaston doit simpatienter.
Mon Gaston simpatiente depuis trente ans, et pourtant, il se porte comme un charme, répondit Solange avec un sourire, sans interrompre son travail précis vérifier, ranger, classer. Ne vous inquiétez pas, docteur Morel, jai presque fini. Je veux que tout soit prêt pour la tournée du matin.
Le médecin secoua la tête mais ninsista pas. Après quarante ans à lhôpital, Solange avait gagné le droit de faire les choses à sa manière. Son dévouement et sa rigueur étaient légendaires dans le service.
À propos, ajouta-t-il en se retournant, une patiente de la chambre sept vous a demandée. Élodie. Elle dit que vous lui aviez promis des gouttes.
Oh, cest vrai ! sexclama Solange en frappant son front. Javais complètement oublié. Elle a tant de mal à dormir, la pauvre. Je lui avais promis les gouttes du docteur Lefèvre.
Alors occupez-vous-en et rentrez, dit-il dun ton ferme. Sinon, votre Gaston va mappeler demain pour se plaindre que je vous exploite.
Solange rit doucement :
Il ne le fera pas. Il na jamais appris à se servir dun portable. Il dit quil est trop vieux pour ces gadgets modernes.
Une fois seul, elle termina les perfusions et se dirigea vers la chambre sept. Là, une femme dune cinquantaine dannées, mince et pâle, les cheveux blonds striés de gris prématuré, était allongée près de la fenêtre. Malgré la maladie, ses yeux reflétaient une dignité tranquille et une tristesse dissimulée.
Élodie, vous me cherchiez ? Pardonnez-moi, jétais absorbée par mon travail, murmura Solange en sasseyant au bord du lit. Comment allez-vous ?
Mieux, merci, répondit la patiente avec un faible sourire. Lessoufflement a presque disparu. Mais la nuit, impossible de dormir les pensées tournent sans cesse.
Cest nerveux, approuva Solange. Après une telle opération, le corps a besoin de temps. Tenez, voici les gouttes prescrites. Vingt gouttes dans un demi-verre deau avant de dormir.
Merci, dit Élodie en prenant le flacon. Vous êtes toujours si attentive. Dans ma vie, je nai pas rencontré beaucoup de gens comme vous.
Quelque chose dans sa voix fit regarder Solange plus attentivement.
Tout va bien ? Je ne parle pas de votre santé. Quelquun vient vous voir ?
Ma fille passe parfois, répondit Élodie. Elle est gentille, prévenante. Mais elle habite loin et ne peut pas toujours se libérer. Quant à mon mari Elle hésita. Il est très occupé. Le travail.
Solange fronça les sourcils mais ne dit rien. Des années dans ce métier lui avaient appris à sentir les non-dits.
Écoutez, proposa-t-elle soudain, laissez-moi vous coiffer. Vos cheveux sont si beaux, mais emmêlés. Vous êtes encore trop faible, et il y a si peu de réconfort ici.
Sans attendre de réponse, elle prit un peigne dans le tiroir et commença à démêler doucement les mèches. Élodie se raidit dabord, puis se détendit sous les gestes apaisants.
Ma mère adorait me coiffer, murmura-t-elle. Elle disait que cétait le meilleur remède contre la mélancolie. Plus tard, jai fait de même avec ma fille, quand elle était petite. Mais mon mari Elle sinterrompit de nouveau.
Votre mari ? questionna Solange avec douceur.
Il trouvait ça ridicule, finit par dire Élodie après un silence. Pour lui, les longs cheveux ne sont quune corvée inutile. Avec mes problèmes de dos, il disait quune coupe courte serait plus pratique. Mais jai tenu bon pour une fois.
Et vous avez bien fait, affirma Solange. Les cheveux, cest la force dune femme. Les hommes ne comprennent pas.
Un silence suivit. Solange finit de tresser une natte lâche.
Parlez-moi de vous, demanda Élodie. Vous avez une grande famille ? Vous mentionniez votre mari
Oh, pas si grande, sourit Solange. Gaston et moi, cest tout. Notre fils vit au Québec, il nous montre ses enfants par écran interposé tous les cinq ans. Nous vieillissons tranquillement à deux. Quarante-cinq ans ensemble cest fou, non ?
Quarante-cinq répéta Élodie. Nous, avec Thierry, cela fera trente-deux ans cette année. Si je suis encore là.
Ne dites pas ça ! sexclama Solange. Bien sûr que vous serez là. Lopération a réussi, les analyses saméliorent. Vous cajolerez vos arrière-petits-enfants.
Thierry ne veut pas de petits-enfants, murmura Élodie. Il dit que je ne suis déjà quune source de problèmes. Des enfants en plus, ce serait insupportable.
Solange arrêta de tresser. Quelque chose dans le ton de la patiente lui serra le cœur.
Élodie commença-t-elle avec prudence, votre mari vous a-t-il toujours traitée ainsi ?
Un long silence. Puis un soupir.
Non. Au début, il était attentionné. Il moffrait des fleurs, me faisait des compliments. Puis je suis tombée malade. Des douleurs au dos, des nerfs coincés. Jai dû arrêter de travailler. Et Thierry il a changé. Il sénervait à cause de mes plaintes, des médicaments, du ménage que je ne pouvais plus faire.
Solange lui serra doucement lépaule.
Au début, jai cru que cétait passager, le stress du travail. Ensuite, jai espéré quune fois notre fille adulte, ça irait mieux. Mais elle est partie étudier, et rien na changé. Je suis devenue un poids. Cest le mot quil utilise : « Tu es un poids, Élodie. Rien que des problèmes et des dépenses. »
Quel goujat ! sindigna Solange. Et vous supportez ça ?
Que puis-je faire ? répondit Élodie en haussant les épaules. Où irais-je ? Avec mon dos, personne ne membauchera. Ma retraite est misérable. Ma fille commence sa vie, je ne peux pas laccabler. Alors je vis, en évitant de lénerver.
Solange termina la natte et sassit en face delle.
Élodie, ma chérie, on ne peut pas vivre comme ça. Un mari doit soutenir dans la maladie, non pas accabler. Trente-deux ans ensemble, une enfant élevée Ne comprend-il pas que ce nest pas votre faute ?
Thierry dit que je lai cherché, murmura Élodie en détournant les yeux. Que je mangeais mal, bougeais peu, me tenais mal devant lordinateur. Et ces dépenses sans fin Jessaie déconomiser, je renonce à des médicaments. Mais cette opération Il était furieux en voyant le coût.
Attendez, sétonna Solange. Lopération était prise en charge, non ?
Oui, lopération, mais pas les examens, le corset, la rééducation. Nous avons un crédit immobilier, des traites de voiture
La voiture est à lui, jimagine ? devina Solange.
Bien sûr, répondit Élodie avec amertume. Il en a besoin pour travailler. Cest lui qui subvient aux besoins.
Solange allait répondre quand une jeune infirmière entra :
Solange, on vous demande au standard. Votre mari vous appelle.
Gaston ? Au téléphone ? sétonna-t-elle. Il doit y avoir un problème. Bon, Élodie, il faut que jy aille. Noubliez pas vos gouttes.
Dans le couloir, elle aperçut le jeune docteur Lefèvre en conversation avec un homme dune quarantaine dannées, élégant, une montre de luxe au poignet, le visage lisse et autoritaire.
Je veux connaître le pronostic, disait-il. Combien de temps avant quelle rentre ?
La rééducation prend du temps, expliquait patiemment le médecin. Au moins un mois ici, puis du repos à domicile. Les premières semaines, elle aura besoin daide pour se déplacer, pour les soins
Une aide constante ? sagace lhomme. Je travaille, je ne peux pas moccuper delle toute la journée. Y a-t-il un moyen daccélérer ? Des traitements supplémentaires ?
Le corps a ses limites, répondit le docteur Lefèvre. Mais vous pourriez engager une aide à domicile. Ou un membre de la famille ?
Ça coûte cher, coupa lhomme. Et nous navons personne. Notre fille habite loin.
Solange décrocha le téléphone, évitant découter, mais quelque chose lui disait quil sagissait du mari dÉlodie.
Allô, Gaston ?
Solange, tu rentres bientôt ? La cuisinière fait des siennes, le réparateur veut parler au propriétaire.
Je pars dans vingt minutes, répondit-elle. Mets leau à chauffer, je meurs de faim.
En raccrochant, elle entendit lhomme insister :
Docteur, je veux voir ma femme. Il faut quelle comprenne quelle doit faire des efforts. Elle manque de motivation.
Le docteur Lefèvre, jeune mais respecté, se redressa :
Votre femme a subi une opération lourde. Elle fait tout ce quelle peut.
Emmenez-moi la voir, insista lhomme.
Solange les suivit instinctivement.
Dans la chambre, Élodie tentait de sasseoir, saidant des barres du lit. À la vue de son mari, elle se figea, surprise et craintive.
Thierry ? Tu es venu ?
Oui. Jai parlé à ton médecin. Apparemment, tu resteras ici encore longtemps.
Je fais de mon mieux, murmura-t-elle. Tous les exercices
Pas assez, visiblement. Tu réalises ce que tout cela coûte ? Je dois mabsenter du bureau, signer des papiers. Et ces médicaments que tu réclames sans cesse
Je ne réclame rien. Juste le nécessaire. Jessaie de réduire les dépenses
Belle réduction, ricana-t-il. Tu as économisé jusquà lopération. Je tai pourtant dit daller consulter avant que ça saggrave.
Le docteur Lefèvre séclaircit la gorge :
Les problèmes de colonne vertébrale ne
Docteur, je connais ma femme depuis trente-deux ans, linterrompit Thierry. Elle a toujours tout remis à plus tard. Le travail, notre fille, maintenant sa santé.
Élodie baissa les yeux, les doigts agrippant le drap.
Thierry, sil te plaît, pas maintenant. Je vais mieux, je rentrerai bientôt.
Mieux ? Tu as toujours été un fardeau. Dabord cette dépression après laccouchement, puis tes migraines, maintenant ton dos. Notre vie, cest moi qui porte tout.
Un silence tomba. Le médecin dissimulait mal son indignation. Solange savança.
Monsieur, dit-elle calmement, vous êtes dans un hôpital. Parlez avec respect.
Thierry la toisa.
Et vous êtes ?
Solange, infirmière en chef, répondit-elle. Si vous ne pouvez pas vous contrôler, quittez cette chambre.
Cest ma femme, jai le droit de
Vous avez droit à des visites aux heures autorisées, dans le calme, le coupa-t-elle. Sinon, je vous fais escorter.
Une infirmière me dicte ma conduite ? sexclama-t-il.
Et moi, je ne tolère pas quon maltraite une patiente, déclara fermement le docteur Lefèvre. Partez, et revenez lorsque vous serez plus calme.
Thierry les dévisagea, puis lança à Élodie :
Très bien. Mais sache une chose : à la maison, il ny aura personne pour taider. Débrouille-toi.
Il sortit en claquant la porte.
Élodie leva les yeux, les larmes aux paupières.
Excusez-le Il nest pas toujours ainsi. Il est fatigué.
Ce nest pas une excuse, dit Solange. Aucun homme na le droit de parler ainsi.
Vous ne comprenez pas, chuchota Élodie. Je dépends de lui. Financièrement, physiquement. Ma fille débute sa vie, je ne peux pas laccabler.
Le médecin sassit près delle :
Il existe des aides sociales, des centres de rééducation. Et ce comportement cest une forme de violence.
Violence ? Non. Il ne ma jamais frappée. Juste des mots. La fatigue. Trente-deux ans, ce nest pas rien.
Solange prit sa main :
Ma chère, trente-deux ans ensemble ne devraient pas ressembler à ça. Avec Gaston, quarante-cinq ans de vie commune, des hauts et des bas, oui. Mais jamais jamais il ne ma traitée de fardeau.
Mais que puis-je faire ?
Guérir, dabord, dit le médecin. Pendant que vous êtes ici, nous trouverons une solution.
Plus tard, avant de partir, Solange murmura :
Gaston, quand nous nous sommes connus, était aussi sûr de lui que votre Thierry. Puis jai eu une pneumonie sévère. Il a veillé sur moi nuit et jour. Cest là que jai su ce quétait un vrai homme. Pas celui qui flatte quand tout va bien, mais celui qui reste quand cest difficile.
Vous avez de la chance.
Pas de la chance. Jai fait le bon choix. Et vous pouvez encore choisir pas un nouvel amour, mais une vie différente. Sans humiliation. Pensez-y.
Le soir, chez elle, Solange raconta tout à Gaston. Lhomme, petit et trapu, le visage buriné, hocha la tête, indigné.
Quel salaud. Comment des types comme lui existent-ils ?
Je me le demande, soupira-t-elle en versant le thé. Mais tu sais, Gaston, quand je vois ça, je me dis que jai de la chance.
Il rougit légèrement.
Allons, je ne suis quun homme ordinaire.
Extraordinaire, corrigea-t-elle en lui serrant la main. Le meilleur.
Pendant ce temps, dans sa chambre dhôpital, Élodie restait éveillée malgré les gouttes. Elle pensait aux mots de son mari, à ces trente-deux ans passés avec un homme qui ne voyait en elle quun poids. Pour la première fois depuis longtemps, une idée germait en elle : peut-être nétait-il pas trop tard pour changer.






