**Journal 12 octobre**
Je suis allé au refuge pour adopter un chiot et je suis rentré avec une vieille chienne aveugle.
Je savais exactement ce que je voulais : un toutou jeune, joueur, avec des yeux pétillants et plein de vie. Depuis que Rocky, mon vieux compagnon de douze ans, nous a quittés, la maison était trop silencieuse. Je ne comptais pas le remplacer si vite mais ce silence me pesait. Javais besoin dentendre à nouveau des pas légers, de sentir une présence tranquille près de moi la nuit.
Au refuge, une odeur de désinfectant et de résignation flottait dans lair. Une bénévole au sourire doux, Élodie, ma accueilli et ma guidé vers les chenils. Des dizaines de chiens aboyaient, sautaient, quémandaient de lattention. Je me suis arrêté devant une cage où un petit chien noir remuait la queue comme une hélice.
*« Il est parfait, non ? »* a-t-elle dit.
*« À peine deux mois, une vraie boule damour »*, a répondu Élodie.
Puis, presque dans un murmure, elle a ajouté :
*« Je voudrais vous en montrer un autre. »*
Intrigué, je lai suivie. Au fond, presque cachée, une cage plus calme. Dans un coin, pelotonnée, une chienne plus âgée. Son pelage grisonnait, ses yeux restaient clos.
*« Elle sappelle Colette. Treize ans. Aveugle. On la trouvée au bord de la route. Abandonnée, sans doute Elle ne tenait plus le coup toute seule. À peine capable de bouger. On dirait quelle attend la fin. »*
Je nai rien dit. Je lai observée. Aucune supplication, aucune colère dans son attitude. Juste une paix résignée. Comme si elle nattendait plus rien.
*« Je la prends »*, ai-je déclaré sans réfléchir.
Élodie a cligné des yeux, surprise. Elle ma expliqué ce que signifiait soccuper dun animal si âgé. Jai compris. Mais quelque chose en moi avait déjà choisi.
Les premiers jours furent difficiles. Colette mangeait à peine, se déplaçait rarement. Je mallongeais près delle et chuchotais : *« Tu es chez toi maintenant. Je suis là. »* Son corps tremblait. Certaines nuits, elle pleurait doucement. Je me réveillais, la caressais, et elle se rendormait.
Puis, les petits miracles ont commencé.
Le quatrième jour, elle a trouvé seule sa gamelle.
Le septième, elle a posé sa tête sur mes genoux.
Jai pleuré. Cétait son premier geste de confiance.
Jai appris à moccuper dun chien aveugle. Jai accroché des clochettes aux portes, arrêté de déplacer les meubles, parlé davantage. Colette a reconnu mes pas, ma voix. Nous avons réappris à vivre ensemble.
Un mois plus tard, elle connaissait chaque recoin de la maison. Elle sortait dans le jardin, levait le museau vers le soleil. Les gens me demandaient :
*« Cest votre chien ? Mais elle est si vieille ! »*
Je répondais avec tendresse :
*« Oui. Cest ma fille. »*
Un jour, lors dune promenade, un petit chiot tacheté sest approché. Maladroit, tremblant dexcitation, il voulait jouer. Colette a eu peur, elle a gémi. Je lai prise dans mes bras. Cette nuit-là, elle a erré, inquiète.
Le lendemain, je suis retourné au refuge. Le chiot y était toujours.
Et cest ainsi que Léo est entré dans nos vies.
Je craignais que Colette ne laccepte pas, mais Léo était dune douceur infinie. Il se couchait près delle, la respectait. Jusquau jour où Colette a posé une patte sur lui. À partir de ce moment, ils ne se quittèrent plus.
Léo a grandi. Il la guidait, la poussait doucement du museau, lattendait quand elle sarrêtait. Et elle rajeunissait. Elle marchait plus, jouait plus. Jaurais juré quelle souriait.
Un an a passé.
Colette nest plus cette vieille chienne abandonnée.
Elle est devenue le cœur de notre maison.
Paisible. Sage.
Léo est son ombre fidèle.
Et moi jai compris quon nobtient pas toujours ce quon désire, mais ce dont on a profondément besoin.
Parce que lamour na pas dâge ni de visage.
Et je nai pas seulement sauvé Colette.
Nous nous sommes sauvés lun lautre.




