CRÉTINE

DURETTE.

Élodie était la fille de la voisine den bas et un véritable supplice pour Adrien, quinze ans. Cette fillette maigre aux yeux noirs était souvent confiée à sa famille le soir.

Tante Marie élevait seule sa fille : elle joignait à peine les deux bouts, travaillait comme aide-soignante par roulement, courait faire des piqûres aux retraités et saisissait toute occasion de gagner quelques euros. Elle essayait aussi de refaire sa vie en vain. Un homme bien sétait présenté, mais il était marié.

La voisine apparaissait toujours à limproviste sur le seuil, évitait les regards et murmurait dune voix pressée : « Véronique, juste deux petites heures, je te revaudrai ça, il est tard, comment la laisser seule ? » Élodie se tenait à côté, boudeuse, la tête basse.

Maman soupirait, mais finissait par accepter pour que la petite ne reste pas dans le noir, seule dans lappartement. Papa rouspétait toujours après.

Cétait à Adrien de payer la gentillesse de sa mère, car cest à lui quon confiait linvitée non désirée pour regarder « des dessins animés ». Élodie se blottissait dans un coin du canapé, suivait docilement des films daction pas très adaptés, gardait les mains sur les genoux et se taisait, ce qui lénervait encore plus.

Une fois par semaine, tante Marie lui glissait des billets froissés de dix euros et le suppliait de raccompagner la petite écolière jusquau coin de la rue ils allaient dans la même école, après tout.

Ce jour-là, Élodie brillait comme un sou neuf. Elle parvint même à dire quelques mots en chemin : elle annonça quils fêtaient quelque chose et quelle réciterait un poème, *Les Flocons de neige*. Adrien eut un ricanement : avec son bonnet informe, cette durette ressemblait plutôt à un microbe en combinaison spatiale.

Après le premier cours, les élèves se ruèrent vers la cantine pour le petit déjeuner. Par habitude, Adrien allait prendre un sandwich au fromage. Et le diable le poussa à se retourner.

Les petits, dans leur coin, sagitaient avec excitation. Des enfants entouraient Élodie, vêtue dune robe de fête. Certains riaient, montraient du doigt, dautres tendaient une serviette. Adrien sapprocha. Le pire était arrivé : sa robe était trempée de yaourt aux fruits.

Terrifiée, la fillette ne bougeait plus. Elle pleurait en silence.

Soudain, un Julien surexcité lui bondit dessus :
« Adrien, vite ! Manon te cherche pour la soirée sa voix semblait venir de loin allez, elle veut TE parler ! Plus tard, ce sera trop tard ! »

Manon Discuter avec elle était le rêve de tout garçon. Et là, elle linvitait, apparemment. Il fit un pas vers la sortie. Après tout, ce nétait pas son problème. Quils appellent tante Marie, quils nettoient la robe, peu importe.

Au fond, Adrien savait : personne ne soccuperait dÉlodie. On la pousserait dans un coin, et ce serait tout. Elle se recroquevillerait invisible, silencieuse, habituée à lêtre.

Il soupira, exactement comme sa mère, et se dirigea vers la table.
« Madame Dubois, cest quand, votre spectacle ? »
« Oh, dans une heure et demie, Adrien. Regarde-moi ça, je lui ai donné un texte, javais confiance, et voilà le résultat Comment la présenter dans cet état ? »

Élodie tremblait comme une feuille. Trempée et livide, on aurait dit quelle allait vomir. Adrien arracha difficilement le gobelet vide de ses mains.
« Je vais la ramener à la maison, elle pourra peut-être se changer. »
« Adrien, je ten serai éternellement reconnaissante, dépêche-toi, je marrangerai avec Madame Lefèvre. »

Il ny avait pas dautre robe de fête. Adrien employa tous les jurons quil connaissait : il nettoya les taches grasses, sécha au sèche-cheveux, repassa les plis roses. La maigrichonne Élodie, en tee-shirt et collants, sagitait autour de lui. Ils coururent pour revenir à temps, sa petite main engoncée dans une moufle serrée dans la sienne.

Il ne parla pas à Manon ce jour-là, et sécha même les cours pour assister au spectacle des CP.

Élodie déclama son poème avec brio. Et quand sa classe passa près de lui, elle se détacha soudain du rang, se jeta contre lui et lança :
« Adrien, sans toi, je serais morte aujourdhui Pour toujours. Il la serra brièvement, maladroitement, les joues rouges, le cœur battant non pas pour Manon, mais pour cette petite fille tremblante qui venait de lui offrir un merci plus lourd que tous les silences du monde. Après la récré, il glissa un yaourt fraise dans son sac à dos, « au cas où », et descendit lescalier en ralentissant le pas, attendant quelle le rattrape.

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