*Comment as-tu pu laisser mon fils affamé ?*
*Quest-ce quon mange aujourdhui ?*
Camille tressaillit et se retourna brusquement. Dans lencadrement de la porte se tenait une silhouette familière. Théo, le neveu de son mari, âgé de douze ans, la fixait dun regard à la fois exigeant et plaintif. En un mois, Camille sétait habituée à cette expression, à cette même question répétée.
Elle posa le pull de Fabien quelle pliait.
Viens, on va voir ce quil y a, murmura-t-elle en dissimulant son irritation croissante.
Théo la suivit docilement dans la cuisine. Camille ouvrit le réfrigérateur et soupira. Sa belle-sœur, comme dhabitude, navait rien laissé pour son fils. Elle sortit un bol de soupe préparé la veille pour elle et Fabien, le réchauffa au micro-ondes et le plaça devant le garçon, accompagné des restes du dîner : purée et steak haché.
Merci, tatie Camille, murmura Théo sans lever les yeux.
Pendant quil mangeait, Camille retourna dans la chambre, reprenant le pliage du linge, mais ses pensées dérivaient ailleurs. Comment en était-elle arrivée là ? Deux mois plus tôt, tout était différent…
…Elle se souvenait de cette soirée qui avait tout changé. Fabien était rentré sombre, sétait assis près delle sur le canapé, lui prenant les mains.
Camille, jai une faveur à te demander, avait-il commencé avec prudence. Sophie et Julien, avec Théo, nont plus de logement. Le propriétaire les a expulsés sans même rendre la caution. Ils traversent une passe difficile… et nous avons un grand trois-pièces.
*Nous* ? avait-elle coupé sèchement. Fabien, je ne vis pas sous le même toit que des étrangers. Oui, lappartement est spacieux, mais ce nest pas une raison.
Je comprends, chérie. Mais cest la famille. Sophie est ma sœur, Théo mon neveu. Ils resteront quelques mois, le temps de trouver mieux. Le temps quils économisent un peu.
Il avait parlé doucement, avec conviction, évoquant les difficultés de sa sœur, le besoin de stabilité pour Théo avant la rentrée.
Fabien, je travaille à la maison. Jai besoin de calme, de concentration…
Voyons, Sophie est discrète, Théo un garçon sage. Julien est toujours au travail. Et puis, cest temporaire.
Elle avait cédé, incapable de résister à limploration dans son regard.
Maintenant, en rangeant les vêtements, Camille se reprochait sa faiblesse. La première semaine avait été paisible. Sophie aidait aux tâches ménagères, Julien se faisait discret, Théo étudiait sans déranger.
Puis Sophie avait repris le travail. Tout avait basculé.
Désormais, elle ne cuisinait quune fois par jour, pour le dîner, et ne préparait rien pour son fils. Théo, revenant de lécole, se présentait devant Camille avec la même question :
*Quest-ce quon mange aujourdhui ?*
Cette phrase déclenchait en elle une colère sourde. Elle aurait voulu hurler, tout briser, mais le garçon ny était pour rien.
Le soir, elle tenta den parler à Fabien.
Fabien, ce nest plus tenable. Sophie ne cuisine que le soir, et Théo vient mendier à manger à midi.
Il posa son livre, lair perplexe.
Où est le problème ? Tu es là, ce nest pas compliqué de le nourrir.
Je travaille aussi, Fabien. Et je nai pas les moyens de moccuper dun enfant qui nest pas le mien. Cest à ses parents de le faire.
Mais nous sommes une famille, Camille. Sophie et Julien sont débordés.
Ce nest pas de laide, cest de lirrespect. Elle me charge de son fils.
Tu exagères.
Elle comprit quil ne voyait pas le problème.
Un matin, au café, son amie Élodie lui proposa :
Viens à la maison de campagne, deux semaines. Calme, internet, loin des soucis. Fabien te laissera partir, non ?
Camille sillumina. Deux semaines sans cette question, sans tension.
Fabien, je pars chez Élodie, annonça-t-elle le lendemain.
Il acquiesça, lembrassa.
À peine installée à la campagne, son téléphone sonna. Sophie, hystérique :
Camille ! Comment oses-tu laisser mon fils sans manger ? Il ny a rien ici !
Sophie, je suis occupée. Ton fils, ta responsabilité.
Tu es égoïste ! Nous avions un accord !
Nous navons rien convenu.
Elle raccrocha, respira enfin.
De retour à Paris, Sophie lattendait, furieuse.
Tu nous as abandonnés ! Mon fils a mangé des surgelés pendant deux semaines !
Camille resta calme.
Théo est ton fils, pas le mien. Je ne suis pas ta bonne.
Sophie tremblait de rage.
Nous sommes une famille !
Alors agis en mère.
Le lendemain, Sophie cuisina avant de partir. Elle sapprocha de Camille, les dents serrées :
Réchauffe-lui la soupe et le hachis à midi.
Camille sourit à peine.
Ce nétait pas si difficile, non ?
Sophie acquiesça, rageuse. La paix, fragile, régna enfin. Bientôt, ils partiraient. Et Fabien apprendrait quon ne la traiterait plus ainsi. Elle aussi comptait.






