Il était une époque bien lointaine, où la vie était rude dans nos campagnes françaises.
Jean-Claude, le nez rougi par le froid, traînait sur une grande luge un pin sec tombé en lisière du village. Normalement, il naurait pas dû le prendre, mais le vieux forestier, Monsieur Henri, lui avait soufflé à loreille : « Quand la nuit tombera, viens le chercher. »
Le garçon tirait de toutes ses forces, les muscles tendus comme des cordes.
« Jean-Claude ! » Une voix claire le héla. Cétait Francine, sa camarade de classe, les yeux malicieux et les joues rosies par le vent.
« Quest-ce que tu veux ?
Laisse-moi taider. »
Doù cette fille tirait-elle tant de force ? Mystère. Mais à deux, la charge semblait moins lourde.
« Et les petits, qui les garde ? demanda-t-elle tandis quils avançaient péniblement.
Grand-mère, bien sûr Maman est à lusine.
Ah Je suis passée chez toi pour taider avec tes devoirs, mais cétait sombre, et la porte était verrouillée. Antoine ma dit que tu étais parti vers la forêt, et quil devait veiller sur les petits.
Jai dû les enfermer
Elle séchappe encore ?
Oui Toujours vers la Russie, comme elle dit. Elle veut rentrer chez elle, retrouver sa mère.
Pauvre femme Elle souffre, et vous fait souffrir avec elle.
Cest comme ça. »
Ils arrivèrent enfin devant la petite maison de Jean-Claude.
« Merci, Francine.
Mais de rien. Allez, sors la scie, on va couper ça vite fait.
Je peux le faire seul, tu mas déjà assez aidé.
Ah oui, tout seul Avec ta scie rouillée, ça prendra des heures ! À deux, ce sera plus rapide. »
Ils se mirent à louvrage, et bientôt, des bûches bien nettes jonchaient le sol.
Derrière la fenêtre, les frimousses dAntoine, six ans, et dAnnabelle, deux ans, apparaissaient et disparaissaient comme des ombres curieuses.
Jean-Claude prit sa hache, lenfonça dun coup sec dans une bûche qui craqua aussitôt. Il frappa encore et encore, jusquà ce que le bois se fende en deux.
Pendant ce temps, Francine ramassait les éclats.
Une fois le tas de bois prêt, ils le rentrèrent à lintérieur. Jean-Claude alluma le feu, et bientôt, des lueurs dansantes dansèrent sur les murs. La chaleur envahit la pièce.
« Je pourrais vous préparer une soupe, proposa Francine. Comme ça, quand tante Lucie rentrera, elle naura pas à cuisiner.
Non, non, se défendit Jean-Claude, rougissant. Grand-mère sen chargera.
Oh, non, Jean-Claude ! protesta Antoine. Laisse Francine faire ! Tu te souviens de la dernière fois ? Grand-mère a tout jeté dedans : du chou, des pois, même des graines daneth que maman garde pour quand Annabelle est malade Cétait immangeable !
Je vais la préparer, moi. Antoine, viens maider.
Et toi, tes la fille à qui ? »
Une vieille femme descendit du lit, chaussée de grosses bottes, enveloppée dans une veste matelassée et un châle.
« Mémé, enlève ça, il fait chaud maintenant.
Il fait froid, Michel.
Michel ? Je suis Jean-Claude, ton petit-fils !
Ah ? Et où est Michel, alors ?
Il est parti Il reviendra bientôt.
Cest de qui quelle parle ? De loncle Michel ?
Oui Elle ne comprend plus rien. Depuis quil est parti, cest pire.
Pourquoi il ne la pas emmenée ? Cest sa mère, quand même ! »
Jean-Claude haussa les épaules. Il détestait ce sujet.
Michel, cétait son père, le mari de maman. Il était parti rejoindre sa maîtresse, non sans avoir vidé la maison avant lhiver. Il avait égorgé les cochons, emporté la viande, volé la vache leur seule source de lait et même la génisse, Malou.
Maman lavait supplié : « Laisse-nous au moins la génisse, on pourra la faire saillir »
Mais il avait ri : « Tu crois que je vais arriver chez ma promise les mains vides ? »
Jean-Claude le haïssait depuis ce jour-là.
Il avait vidé les réserves, pris la moitié des pommes de terre, emporté même les couverts Et Lucie, debout là, comptait le nombre de cuillères quil volait.
Quand Lucie rentra, les enfants avaient déjà mangé. Jean-Claude lisait une histoire à Antoine près de la lampe à pétrole. La grand-mère somnolait près du poêle, et Annabelle dormait, un doigt dans la bouche, blottie contre elle.
« Maman, chuchota Antoine, regarde comme il fait bon. Jean-Claude a ramené du bois, et avec Francine, ils lont scié. Elle a fait une soupe délicieuse. Annabelle dort. Et mémé a essayé de senfuir deux fois vers la Russie, on a dû la rattraper. »
Lucie sourit, caressa les cheveux ébouriffés dAntoine.
« Jean-Claude Tu en as trop à porter.
Ce nest rien, maman. Détends-toi, mange. La soupe est vraiment bonne. »
Après le dîner, Lucie raccommoda des vêtements. On frappa à la fenêtre.
« Jean-Claude, va voir. »
Une silhouette ronde et emmitouflée entra, apportant avec elle une bouffée dair glacé.
« Brrr, quel froid ! On annonce moins dix ce soir Tiens, Lucie, je tai apporté du lard et un peu de graisse.
Merci, Valentine, mais ce nest pas nécessaire
Comment ça, pas nécessaire ? Tu as de la farine ?
Un peu, oui.
Alors prends aussi ces deux bouteilles de lait je les avais congelées cet hiver et quelques œufs. On tiendra jusquau printemps, et après les jardins seront semés, ce sera plus facile.
Et ne tinquiète pas pour les pommes de terre de semence, Yvan en a parlé, on vous en donnera. Alors mangez celles que vous avez. »
Valentine chuchota quelque chose à loreille de Lucie.
« Jai peur, Valentine Et si on lapprend ?
Qui le saura ? Tu reçois beaucoup de monde, peut-être ? Notre truie va mettre bas bientôt Ne tinquiète pas, Lucie Tout ira bien. »
Deux jours plus tard, Valentine apporta en secret un petit porcelet gros comme un gant. Elle travaillait à la ferme coopérative.
« Jai peur, Valentine
Ils ne sauront rien, Lucie. Il serait mort sinon Elle en a eu treize, celui-ci est le plus costaud. »
Le lendemain, Lucie fut convoquée au bureau. Elle fit ses adieux aux enfants.
« Maman » Jean-Claude pleura. « Peut-être que ça ira ?
Je ne sais pas, mon fils Occupe-toi des petits. »
Le président, un ami de Michel, son ex-mari, évita son regard.
« Va à la ferme.
Pourquoi ? Monsieur Florian ?
Va, Lucie. Voici un bon pour du lait. Prends un porcelet Dis à Valentine de te donner le meilleur. Deux, même, si tu veux.
Mais comment vais-je les nourrir ?
Tu as le lait, je te dis Et de la bouillie pour les petits En avril, on vous donnera une génisse, daccord ?
Daccord. » Elle murmura, les lèvres sèches. « Je peux partir ?
Oui Lucie » Il larrêta à la porte.
« Oui ?
Pardonne-moi.
Pourquoi, Monsieur Florian ?
Pour Michel Je ne pensais pas quil serait un tel salaud. Tromper, passe encore Mais abandonner ses enfants, sa mère, et tout prendre Je ne lai appris que récemment.
Pourquoi nas-tu rien dit ? Tu as des pommes de terre ?
Oui
Alors va. Et si tu manques de bois, dis-le. »
Ainsi vécut Lucie, avec ses enfants et sa belle-mère, qui avait perdu la mémoire et ne savait plus qui elle était, ni pourquoi elle était là.
Cétait dur. Jean-Claude était toujours là pour aider. Francine aussi la fille du président venait souvent, gardait les petits ou donnait un coup de main. Antoine faisait ce quil pouvait. Cest ainsi quils survécurent.
Le petit porcelet que Valentine avait apporté grossit, et bientôt, ils en eurent trois, trottinant joyeusement, la queue en tire-bouchon.
Un jour, en rentrant, une voisine interpella Lucie.
« Lucie !
Oui, tante Claire ?
Dis donc, ton Jean-Claude pourrait-il réparer mon toit ? Je le paierai en lard Il me reste quelques morceaux de lautomne dernier
Non, merci, tante Claire. Je ne veux pas quil shabitue à travailler pour de la nourriture. Nous ne mourons pas de faim.
À propos Jétais chez la cousine Berthe hier. Figure-toi que ton Michel, avec cette grosse dondon oui, cette Louise. Ils passaient en traîneau, debout tous les deux ! Lui, fier comme un coq, elle derrière, riant comme une folle
Et pendant ce temps, ses enfants crèvent de faim !
Qui vous dit que nous crevons de faim ? Tout va bien, laissez-nous tranquilles ! »
Lucie séloigna rapidement.
« Bien sûr, bien sûr Toi, toute bleue de froid, et les enfants pareils Comme si on ne savait pas que Michel a tout pris ! »
Lucie courut jusquà chez elle et se cacha dans la remise pour pleurer.
Un grattement à la porte.
« Maman ? Vous êtes là ?
Lucie Je suis un fardeau. Quand jai mes moments de lucidité, je comprends Je vous épuise tous.
Quest-ce que vous dites ? Quest-ce que vous avez imaginé ? » Elle arracha la corde des mains de sa belle-mère. « Pourquoi me faites-vous ça ? Quest-ce que je vous ai fait, maman ? »
Elles pleurèrent ensemble, la vieille femme laissant couler ses larmes sur son visage buriné par le vent et la pluie.
« Venez à la maison. Aujourdhui, on fera des tourtes.
Allons-y, ma petite. »
Au printemps, la vieille femme salita. Elle ne cessait dappeler son fils.
« Valentine, je ne sais plus quoi faire Elle réclame Michel. Je ne peux pas aller le chercher moi-même.
Je parlerai à Yvan. »
Michel ne vint jamais. Il envoya de largent en grognant : « Pour lenterrement. »
Le village le condamna, bien sûr. Mais quest-ce que ça pouvait lui faire ?
Ce nétait pas la première fois. Quand il était parti avec Louise, les commérages avaient couru. Mais il naimait pas Lucie trop fade, disait-il. Louise, elle, était une vraie flamme.
Il avait épousé Lucie par bêtise. Elle était arrivée un jour, petite, mince, timide. Il lavait prise sans ménagement, et elle navait même pas résisté, pleurant en silence, se cachant sous sa robe de chambre.
Il était revenu, encore et encore. Elle navait jamais refusé. Orpheline, sans famille
Quand il avait vu son ventre sarrondir, il avait fait ce quil fallait. Lui qui avait grandi sans père, il ne serait pas un salaud.
Il lavait épousée. Et même, avec le temps, il lavait peut-être aimée. Elle était bonne ménagère, sentendait bien avec sa mère, propre, douce Elle laimait, cétait évident.
Mais quand il avait rencontré Louise
Il avait cru que ce serait une passade. Mais elle lavait ensorcelé.
Alors il était parti. Fermé les yeux et sauté dans le vide.
Il aimait ses enfants, pourtant. Il les aimait.
Mais quelque chose sétait obscurci en lui.
« Ils grandiront bien, comme jai grandi »
Et Louise lui avait promis dautres enfants.
Jean-Claude détournait les yeux quand il le croisait. Ça lui torturait le cœur. Les petits ne se souvenaient presque pas de lui La petite, surtout
Que pouvait-il faire ? Il aimait Louise.
Le village le jugeait. Un monstre, disaient-ils.
Mais qui pouvait voir dans son âme ?
Noire, peut-être.
Michel sagenouilla devant la tombe fraîche, surmontée dune croix et dune serviette blanche.
« Pardonne-moi, maman
Elle ta pardonné, Michel Elle a retrouvé sa lucidité à la fin.
Toi Quest-ce que tu fais là ? demanda-t-il, méfiant.
Je tai apporté à manger. Cest la tradition Bois un coup. Souviens-toi delle. »
Un silence.
« Je vais partir. Parle-lui, toi.
Est-ce quelle mentendra ?
Elle tentendra, Michel. Le cœur dune mère est ainsi fait.
Et la vie la vie est comme ça, Michel. Elle nous emporte. Michel sassit dans la neige, le front contre la croix, et pleura longtemps, sans bruit. Le vent emporta ses larmes. Jean-Claude resta debout, à distance, puis séloigna lentement, laissant son père seul avec les morts. À la maison, la soupe chauffait, les enfants dormaient, et Francine raccommodait une chaussette près du feu. Dehors, le monde gelait, mais dedans, la vie continuait.






