**Journal intime 17 octobre**
Je nai jamais été paranoïaque. Je ne fouillais pas les téléphones, ne lançais pas dinterrogatoires hystériques, ne traquais pas les cheveux étrangers sur les cols de chemise. Javais bâti ma vie sur la confiance, comme un fondement solide. Une confiance aveugle, stupide.
Ce mardi maudit, en entrant dans ce café pour acheter une bouteille deau après le travail, les sacs de courses me tirant les bras, je nai dabord pas cru mes yeux. Lui, assis près de la baie vitrée, baigné de soleil. Antoine. Celui qui mavait embrassée le matin même en murmurant un prétexte de « voyage urgent à Lyon » pour des « négociations compliquées ».
Première pensée, naïve comme un oisillon : *« Un collègue. La réunion a été annulée, il déjeune avec une collaboratrice. »*
Deuxième pensée, glaciale : *« Bizarre Il devrait être dans lavion. Ou déjà au bureau. »*
Troisième, le coup de poing : sa main posée sur la sienne, ce regard éperdu quil réservait autrefois à moi.
Le monde sest rétréci à cette table. Les bruits du café verres qui sentrechoquent, rires étouffés se sont éteints. Mes jambes mont portée vers eux, comme sur une pente glissante.
« Je croyais que tu étais à Lyon », ai-je dit, voix plate, étrangère.
Il a sursauté. Son visage, si paisible une seconde plus tôt, sest décomposé. La fille une blonde fragile dans un pull en cachemire a levé les yeux, et jai vu la compréhension lenvahir.
« Élodie », a-t-il chuchoté.
« Reste assis. » Ma voix était un grondement. Le calme en moi, une carapace de glace. « Alors, cette mission ? »
Silence épais. La fille mordait sa lèvre carmin, fascinée par sa tasse.
« Non. Ce nest pas ce que tu crois »
« Claire. » Jai posé mes sacs sur leur table. « Comment tu tappelles ? » ai-je demandé à la blonde.
« Amélie », a-t-elle murmuré.
Vingt-trois ans. Dix de moins que moi. Son univers : salle de sport, afterworks entre copines. Le mien : crédit immobilier, projets de bébé repoussés.
« Ça fait longtemps ? »
Elle a regardé Antoine, statue de honte.
« Quatre mois. »
Quatre mois. Le chiffre a résonné dans mon crâne. Ces « déplacements » plus fréquents, ces « apéros entre collègues ». Je savais. Dans mon ventre, je savais.
« Antoine, lève-toi. On rentre. Maintenant. »
Il a bafouillé des excuses. Je lai ignoré. Dans la voiture, silence de cathédrale. Chez nous chez *moi* , jai été claire :
« Tu as deux heures pour partir. Chez tes parents, chez des amis, dans un hôtel Je men fiche. »
Il a empilé ses affaires comme un somnambule. Quand la porte dentrée a claqué, la carapace a craqué. Jai sangloté dans le canapé, face contre le tissu qui sentait encore son eau de toilette.
Huit ans. Cinq de mariage. Un crédit, des projets réduits en poussière par une gamine aux yeux vides.
Jai appelé ma meilleure amie, Camille.
« Ce salaud ! Jarrive. »
Plus tard, elle ma serrée contre elle pendant que je hoquetais mon histoire.
« Tu sais ce qui est le plus ignoble ? Javais senti que quelque chose nallait pas. Mais je me suis interdite dy croire. Parce que cétait *Antoine*. »
Le lendemain, la colère a tout brûlé. Jai bloqué son numéro. Trouvé Amélie sur les réseaux. Nous nous sommes rencontrées dans ce même café.
Elle ignorait tout. Lui lui avait menti : *« On est séparés depuis six mois. »*
« Il ma dit taimer, *moi* », a-t-elle soufflé.
Je nai pas ri. Pas crié. Juste dit :
« Fuis. Parce quun homme capable de mentir ainsi recommencera. »
Trois mois plus tard, jai accepté de le revoir. Il avait vieilli.
« Je ne te pardonnerai pas, ai-je dit. Pas à cause de linfidélité, mais parce que je refuse de devenir ta geôlière. »
Il a supplié. Jai refusé.
Le divorce a été simple. Lappartement vendu, largent partagé.
« Sois heureuse, Élodie », a-t-il murmuré devant la mairie.
Je lai été.
En marchant seule ce jour-là, jai senti malgré la douleur quelque chose de neuf : la légèreté. Comme si lon mavait retiré un manteau de plomb.
Ma grand-mère disait : *« Le mariage nest pas une fatalité. Le pire, cest dy perdre son âme. »*
Mon histoire damour était finie. Mais la mienne commençait.







