Elle en sait plus que toi

**Elle sait mieux**

Il y en avait une autre avant. Élodie.

La fille dune amie. Celle avec qui Ghislaine avait déjà imaginé lavenir de son fils, Théo. Calme, douce, obéissante. Comptable dans une entreprise respectable. Et surtout, elle comprenait et acceptait ce lien unique entre une mère et son fils. Élodie avait même dit un jour : « Ghislaine, je vous consulterai toujours, vous le connaissez si bien. » Des mots si parfaits.

Et puis, il y avait cette Chloé ! Impossible de sentendre avec elle. À chaque offre daide, chaque conseil pour préparer les steaks hachés de Théo ou repasser ses chemises, elle répondait avec un sourire poli mais ferme : « Merci, nous nous débrouillerons. » Ce « nous » blessait Ghislaine au plus profond delle-même. Elle était sa mère ! Elle savait mieux !

***

Chez Chloé, personne ne sautait de joie non plus. À presque trente ans, elle vivait encore chez ses parents, élevait sa fille et, bien sûr, rêvait de rencontrer lamour. Théo lui avait proposé demménager avec lui rapidement, à peine un mois après leur rencontre, sans sa fille dans un premier temps. Puis, quelques mois plus tard, il lavait traînée à la mairie il avait enfin trouvé la perle rare et était prêt à fonder un foyer.

Chloé était au septième ciel. Cétait cet amour aveuglant dont elle avait toujours rêvé. Quand on essayait de la raisonner, de lui faire remarquer que Théo nétait pas prêt pour le mariage, elle soffusquait. Elle laimait follement et était sûre de pouvoir le réchauffer, le rendre heureux, laider à « déployer ses ailes ».

Un mois avant le mariage, elle était assise dans la cuisine de sa mère. Celle-ci sirotait son thé en la regardant avec une tristesse étrange.

« Chloé, tu réalises que Théo a un caractère compliqué ? » commença-t-elle prudemment.

« Maman, il est juste sensible ! » se défendit Chloé aussitôt. « Personne ne la jamais compris. Moi, je le comprends. »

« Il ne sagit pas de compréhension, ma chérie. Il est habitué à être choyé, à vivre sous laile de sa mère, sans aucune responsabilité. Es-tu prête à tout porter sur tes épaules ? Lui, sa mère, ta fille ? »

« Il se détachera de sa mère une fois que nous serons une famille ! Théo a juste besoin damour et de soutien. Je lui donnerai ça. »

Sa sœur, Camille, fut plus directe. Après une soirée où Théo avait passé des heures à se plaindre de son ancien patron sans laisser personne placer un mot, elle prit Chloé à part :

« Chlo, ton Théo est un égoïste fini. Tu ne le vois vraiment pas ? Il ne remarque même pas les gens autour de lui, seul son petit monde lintéresse. »

« Il est juste contrarié. Tu nas pas vu comme il peut être tendre et drôle ! »

« Tu lidéalises, » soupira Camille. « Le mariage, ce nest pas juste des câlins, cest aussi savoir qui sortira les poubelles et te préparera une tisane quand tu es malade. »

Chloé nécoutait pas. Elle était persuadée que sa famille était jalouse de ce mariage si rapide. Quils ne croyaient pas à lamour vrai. Elle et Théo ne se disputaient presque pas durant les premiers mois. Elle adorait aménager leur nouvel espace, essayer de nouvelles recettes cuisiner pour lêtre aimé était un bonheur. De plus, Théo partait souvent en déplacement, alors ils avaient le temps de sennuyer lun de lautre. Bref, elle ignorait les avis extérieurs. Et quant aux tentatives de sa future belle-mère de simposer comme conseillère suprême, elle les évitait avec calme heureusement, Théo avait son propre appartement, ce qui la rassurait.

***

Si Ghislaine avait pu, elle aurait interdit ce mariage. Mais tout était allé trop vite, son garçon avait déjà trente-quatre ans. Lespoir quil se débarrasserait de cette Chloé en trois mois, comme les précédentes, sétait envolé. En plus, la famille nombreuse de la mariée sen était mêlée. Ghislaine refusa de participer à lorganisation. Elle fut la seule invitée du côté du marié et estima que si les parents de Chloé voulaient un mariage dispendieux, cétait leur affaire. Pendant la cérémonie, elle ne quitta pas le couple des yeux. Elle vit que Chloé était sincèrement amoureuse, les yeux brillants dadmiration pour son fils. « Ça ne durera pas, pensa-t-elle. Elle finira par le lâcher. Théo ne pourra pas vivre avec elle. »

Après la mairie, Chloé ramena sa fille chez eux et se lança à fond dans la vie conjugale. Ghislaine habitait à lautre bout de Paris, mais appelait et venait si souvent quelle commença à énerver sa belle-fille. Elle critiquait tout chez Chloé. Théo nosait pas contredire sa mère. Ou peut-être ne savait-il pas comment. Voyant Chloé tenter de le reprendre en main, exiger quil assume ses responsabilités, Ghislaine bouillait de rage.

Quand Théo perdit son emploi, sa mère doubla ses visites. Elle appelait chaque jour. Débarquait sans prévenir avec des gâteaux, inspectait le frigo et les placards.

« Oh, Théo, tu aimes pourtant les chaussettes blanches. Chloé, pourquoi tu ne lui en as pas acheté ? »

« Maman, arrête, » grognait Théo, mais il enfilait les chaussettes apportées par sa mère.

Chloé mit du temps à ouvrir les yeux, et ce fut douloureux. Dabord, elle perdait face à Ghislaine en cuisine et en ménage. Ensuite, elle dut travailler davantage, car le chômage « temporaire » de Théo traînait depuis six mois. Il attendait les indemnités de son entreprise en faillite, ne cherchait pas de travail, espérant que le monde lui offrirait quelque chose « à sa hauteur ». Ils vivaient sur le salaire de Chloé et ses modestes économies.

Un jour, alors quil ne restait même pas assez pour les courses, il dit à sa femme avec désinvolture :

« Appelle maman, emprunte jusquà la paye. »

Elle resta stupéfaite.

« Théo, on est des adultes. Tu ne pourrais pas regarder les offres demploi ? »

« Tu ne crois pas en moi ? » Son visage se tordit de colère. « Je ne vais pas accepter nimporte quoi ! Tu veux que je porte des cartons ? »

Ghislaine saisissait chaque plainte, chaque reproche envers sa femme et en faisait une montagne :

« Elle ne te comprend pas, mon fils. Elle ne tapprécie pas. Je te lavais dit. Élodie, elle, naurait jamais agi ainsi. »

Elle créait lillusion dun monde où Théo était attendu, compris, chéri. Loin de lunivers de Chloé, rempli de reproches et dexigences absurdes à « grandir ». Théo se taisait. Il hochait toujours la tête quand sa mère critiquait la vaisselle sale ou le sable dans lentrée. Puis, une fois seule avec Chloé, il explosait : « Pourquoi tu ne peux pas juste laver le sol à temps pour quon nait rien à te reprocher ?! »

Chloé se blessait, bien sûr. Elle essayait de se battre, de parler, de prouver. Mais elle se heurtait à un mur. Théo obéissait à sa mère. Il voulait être le chef dans son foyer, mais depuis lenfance, il savait que le vrai chef, cétait maman. Sa parole était loi. Elle savait mieux. En cas de crise plus dargent, dispute avec sa femme , il courait vers elle. Parce quelle réglait tout. Parce quelle donnait. Parce quavec elle, cétait sûr, familier. Maman était toujours de son côté. Et pour le matériel, Théo navait jamais eu à se fatiguer : son père, rongé par la culpabilité, le couvrait dès quil ouvrait la bouche. Un vélo dernier cri, un scooter, une voiture, puis carrément un appartement pour ses trente ans.

Avant même la découverte de linfidélité, Chloé avait compris quelle avait épousé un éternel enfant et quelle était condamnée à rivaliser avec sa mère. Alors, quand on lui envoya cette vidéo compromettante, elle ne chercha même pas dexplications. Elle appela ses parents, fit ses valises et partit.

Ghislaine, en apprenant la nouvelle, ressentit un immense soulagement. Enfin, ce mariage stupide seffondrait. Son petit garçon lui revenait.

Elle se précipita pour le consoler :

« Tu es un homme, ces choses arrivent. Cest de sa faute, elle ta poussé à bout. Elle na pas su créer un foyer douillet. Si un homme est bien chez lui, il ne fait pas ça. Ne ten fais pas, mon chéri. Tout rentrera dans lordre. Maman est là. Je te ferai le ménage, la cuisine. Et qui sait, peut-être quÉlodie passera te voir. Elle a toujours eu un faible pour toi. »

***

Chloé, bien quelle soit partie sans hésiter, était brisée. Dans sa famille, presque tous les couples restaient unis pour la vie, et un divorce après deux ans ressemblait à un échec cuisant. Elle sattendait à des reproches, des supplications pour quelle endure, pardonne, sauve son mariage. Mais il ny en eut pas.

Et là, limpensable arriva.

Quand elle appela sa mère en sanglotant : « Je nen peux plus. Je demande le divorce », la réponse fut : « Daccord, viens, ta chambre vous attend. »

Le soir, alors quelle racontait dans les détails lenfer de sa vie conjugale, sa mère ne linterrompit pas.

« Divorce, ma chérie, » murmura-t-elle quand Chloé eut fini. « Théo a-t-il fait un seul effort pour toi, ne serait-ce quune fois ? »

« Jamais, mais tu ne vas pas essayer de me dissuader ? »

« Non. Cet homme ne changera jamais. Tu devras toccuper de lui toute ta vie. Cest ce que tu veux ? »

Sa sœur dit la même chose : « Félicitations ! Je suis contente que tu aies enfin ouvert les yeux. » Sa grand-mère, mariée depuis cinquante-cinq ans, la bénit pour cette décision. Même son père, pourtant traditionaliste, frappa la table en sexclamant : « Bravo de ne pas avoir supporté cette mascarade ! »

Et cest là que Chloé sentit une autre colère monter en elle. Elle alla voir sa mère, prête à en découdre.

« Pourquoi vous navez rien dit ? ! » cria-t-elle, étouffée par les larmes. « Parce que tu ne nous as pas écoutés, ma chérie. On ta parlé, on ta mise en garde, mais tu avais déjà choisi ton chemin. On ne pouvait pas vivre ta vie à ta place. »

Chloé tomba à genoux, secouée de sanglots. Ce nétait plus seulement de la tristesse, ni même de la colère contre les autres. Cétait du regret. Du remords davoir fermé les yeux, étouffé les voix quelle aimait, pour croire à un amour qui nexistait que dans son rêve.

Des semaines passèrent. Elle reprit pied, lentement. Retrouva le goût des matins calmes, des repas en famille, des rires de sa fille sans arrière-pensée. Un jour, en rangeant une vieille boîte, elle tomba sur une photo de mariage. Théo, souriant, raide dans son costume. Elle le contempla longtemps, sans haine, sans envie. Puis, doucement, elle déchira le cliché en deux.

Et elle sourit.

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Elle en sait plus que toi
Quand on a sorti Bastien Roguet de la maternité, la sage-femme a dit à sa mère : « Quel grand garçon ! Ce sera un vrai gaillard. » Sa mère n’a rien répondu. Déjà, elle regardait le nouveau-né comme si ce n’était pas vraiment son enfant. Bastien n’est jamais devenu un gaillard. Il est devenu superflu. Un de ces enfants que l’on a mis au monde sans trop savoir quoi en faire. — Encore ton drôle de gosse dans le bac à sable, il a fait fuir tous les petits ! – criait, d’un balcon du deuxième étage, tante Lucette, figure militante du quartier et grande gardienne de la justice des immeubles. La mère de Bastien, femme épuisée au regard éteint, répliquait seulement : — Si tu n’aimes pas, regarde ailleurs. Il ne fait de mal à personne. C’était vrai. Bastien ne touchait à personne. Il était grand, malhabile, la tête toujours basse, les bras trop longs pendus le long du corps. À cinq ans, il ne parlait pas. À sept, il grognait. À dix, il s’est mis à parler, mais d’une voix éraillée, si bien qu’on aurait préféré qu’il reste muet. À l’école, il était tout au fond de la classe. Les profs soupiraient devant son regard vide. — Roguet, tu m’écoutes au moins ? — demandait la prof de maths, le bout de la craie battant la table. Bastien hochait la tête. Il entendait, mais ne voyait pas l’intérêt de répondre. À quoi bon ? Il aurait un cinq juste pour faire la moyenne, on le laisserait en paix. Ses camarades ne le frappaient pas — ils avaient trop peur. Bastien était costaud comme un jeune taureau. Mais ils ne l’aimaient pas non plus. Ils l’évitaient, contournant sa personne comme on contourne une mare profonde. Avec un certain mépris. À la maison, ce n’était guère mieux. Le beau-père, arrivé quand Bastien eut douze ans, avait tout de suite annoncé la couleur : — Que je ne le voie pas traîner ici quand je rentre du boulot. Il mange trop, ça ne sert à rien. Et Bastien disparaissait. Il traînait sur des chantiers, dans des caves. Il était devenu invisible. Son seul talent : se fondre dans le décor, dans les murs, le béton, la boue sous ses pieds. Ce soir-là, sa vie a basculé sous une pluie fine et sale. Bastien, quinze ans, était assis sur la cage d’escalier, entre le cinquième et le sixième. Impossible de rentrer : le beau-père avait des invités, ce serait bruit, fumée, et, qui sait, peut-être un coup qui partirait. La porte de l’appartement d’en face a grincé. Bastien s’est effacé. C’est Mme Tamara Ilitch, une femme d’environ soixante, qui est sortie. Mais debout, droite, fière, comme si elle en avait quarante. Tout l’immeuble la trouvait étrange. Jamais à médire sur le banc, jamais à discuter des prix du riz, toujours le dos bien droit. Elle a regardé Bastien. Pas avec pitié, pas avec dégoût. Mais… comme on regarde un mécanisme cassé, en se demandant si on peut le réparer. — Qu’est-ce que tu fais là ? — a-t-elle lancé d’une voix basse, autoritaire. Bastien a reniflé : — Rien. — Rien ? Les chats, ça naît pour rien, — a-t-elle tranché. — Tu as faim ? Bastien avait toujours faim. Il poussait, et à la maison, le frigo était vide depuis longtemps. — Bon ? J’le demande pas deux fois. Il s’est relevé, maladroit, grand, et l’a suivie. L’appartement de Mme Ilitch n’était pas comme les autres. Des livres partout. Sur les étagères, par terre, sur les chaises. Ça sentait le vieux papier et quelque chose de bon, de viande. — Assieds-toi, lui a-t-elle dit d’un signe, mais lave-toi les mains d’abord. Le savon, là-bas. Il s’est exécuté. Elle lui a servi des pommes de terre et du ragoût, avec des morceaux de vraie viande. Il n’avait plus souvenir d’en avoir mangé, de la vraie, pas ces saucisses en carton. Il a mangé vite, à s’étouffer. Elle, en face, assise le menton dans la main, l’observait. — Pas la peine de te presser. On te volera rien, — a-t-elle dit calmement. — Tu vas y laisser ton estomac à manger comme ça. Bastien a ralenti. — Merci, — a-t-il marmonné, en s’essuyant la bouche à la manche. — Ne fais pas ça, il y a des serviettes. Tu viens d’où, à part de la forêt ? Elle est où ta mère ? — À la maison. Avec le beau-père. — Je vois. Tu fais tache dans la famille. Elle l’a dit avec la même simplicité que si elle annonçait la pluie ou la hausse du pain. Bastien n’a même pas été blessé. — Écoute-moi bien, Roguet, — a-t-elle tout à coup martelé. — Tu as deux choix. Te laisser couler, traîner, finir très mal. Ou te ressaisir. De la force, tu en as. C’est ici que ça manque, là, — elle a tapé son front. — Dedans, c’est le vent. — Je suis idiot, — a confessé Bastien. — C’est ce qu’ils disent à l’école. — L’école, tu sais… tout est fait pour la moyenne. Mais t’es pas dans la moyenne, toi. T’es autre chose. Montre-moi tes mains. Il les a regardées, larges, pleines de bosses. — On va voir. Demain, tu reviens. Mon robinet fuit — tu me le répares. J’te donnerai les outils. Dès lors, Bastien est revenu presque tous les soirs. Les robinets, les prises, les serrures. Il avait vraiment des mains d’or. Il comprenait la mécanique, pas avec le cerveau, mais par instinct. Tamara Ilitch n’était pas douce. Non. Elle enseignait. Sec, exigeant. — Pas comme ça ! — criait-elle. — Qui t’a appris à tenir un tournevis comme une cuillère, hein ? Du nerf ! Et elle lui tapait les doigts avec sa règle, en bois. Ça faisait mal. Elle lui a donné des livres. Pas des manuels. Des histoires de vie, d’aventuriers, de gens qui se sont tirés de la misère envers et contre tout. — Lis, — disait-elle. — Le cerveau, ça rouille si tu le laisses. Tu crois être le seul comme ça ? Des comme toi, il y en a eu des millions. Et ils s’en sont sortis. Pourquoi pas toi ? Bastien a peu à peu appris son histoire. Tamara Ilitch avait été ingénieure toute sa vie dans l’industrie. Son mari était mort tôt, pas d’enfants. L’usine avait fermé dans les années quatre-vingt-dix. Elle subsistait sur sa retraite et des traductions techniques. Mais elle n’avait pas cédé, ni aigrie, ni amère. Elle vivait, droite, seule, digne. — J’ai personne, — a-t-elle fini par dire. — Toi non plus, presque. Mais ce n’est pas la fin. C’est un début. Tu piges ? Pas complètement, mais il hochait la tête. À dix-huit ans, l’armée. Elle l’invite, table dressée comme à Noël, tartes, confitures. — Bastien, — c’était la première fois qu’elle utilisait son prénom en entier — tu ne dois plus revenir ici. Sinon tu te perds. Tu finiras comme tous ici — même quartier, même désespoir. Quand tu auras fini ton service, pars ailleurs. Pars au Nord, sur les chantiers, où tu veux, mais pars. C’est compris ? — Oui, — a répondu Bastien. — Voici quelque chose pour commencer, — elle lui a tendu une enveloppe. — Trente mille euros. Tout ce que j’ai mis de côté. Avec ça, tu tiendras si tu réfléchis bien. Et rappelle-toi : tu n’as de compte à rendre à personne. Deviens quelqu’un, Bastien. Pas pour moi. Pour toi. Il a voulu refuser, dire qu’il n’accepterait jamais ses derniers sous. Mais dans ses yeux durs, exigeants, il a compris : il n’y avait pas le choix. C’était sa dernière leçon. Son dernier ordre. Il est parti. Et n’est pas revenu. Vingt ans ont passé. Le quartier a changé. Les vieux platanes abattus, tout goudronné pour un parking. Les bancs aux entrées en métal, glaciaux. Les immeubles vieillissants, mais debout, obstinés. Une grosse berline noire s’arrête devant la résidence. Un homme en sort. Grand, large d’épaules, manteau élégant mais sobre. Un visage taillé par les vents du nord, mais des yeux clairs, tranquilles. C’était Bastien Roguet. Aujourd’hui Monsieur Roguet, patron d’une entreprise du bâtiment en Savoie. Cent vingt salariés, trois gros chantiers, la réputation d’un homme de parole. Il était parti de rien sur les chantiers du Grand Est. Manœuvre, chef d’équipe, puis conducteur de travaux. Études du soir, diplôme. Économiser, risquer, se relever. Deux fois ruiné, deux fois debout. Les trente mille euros de Tamara Ilitch, il les avait renvoyés depuis longtemps — virement chaque mois, malgré ses protestations. Mais elle encaissait. Un jour, les virements sont revenus. « Inconnue à l’adresse. » Il regardait les fenêtres du cinquième. Obscures. Dans la cour, des femmes, toutes nouvelles, inconnues. Les anciennes parties. — Excusez-moi, — aborde-t-il l’une. — Au 45, c’était bien Mme Ilitch ? Les femmes s’enthousiasment. Un tel homme, une telle voiture… — Oh ! Madame Ilitch, — chuchote l’une — elle va mal. Plus sa tête, elle confond tout, elle a signé sa part à des soi-disant cousins, puis ils l’ont emmenée… Marie, tu sais où ? — Au village de Sapigny, non ? — répond une autre. — Une maison décrépite. Un neveu est venu. Mais elle n’a jamais eu de famille, c’est curieux. L’appartement est à vendre. Le froid s’empare de Bastien. Il connaît ce procédé. Il l’a vu en Savoie : retrouver un vieux seul, gagner sa confiance, lui faire signer un don ou une vente, puis l’exiler dans un trou. — C’est où, Sapigny ? — Quarante kilomètres, route pourrie, mais ça passe. Bastien repart aussitôt. Sapigny : un hameau en ruine, trois ruelles, maisons en planches, route fondue par les pluies. Dix vieux, deux familles restées coincées là. Des indications : maison décrépite, barrière d’effondrée, linge qui sèche dehors. Bastien pousse le portillon, grinçant. Un type sort, en débardeur, sale, la barbe grasse, le regard trouble du buveur. — Tu veux quoi, chef ? Tu t’es paumé ? — Où est Mme Ilitch ? — demande Bastien. — Quelle Tamara ? Jamais entendu. Dégage. Bastien réplique par le geste, repousse l’homme d’une main puissante, qui tombe en gémissant dans la boue. Il pénètre dans la maison, envahie par l’odeur de moisi, de maladie. Dans la seconde chambre… Sur un vieux lit de fer, elle est là. Ratatinée, amaigrie, cheveux emmêlés. Le visage gris-ardoise, les lèvres sèches. Mais c’est bien elle. Celle qui lui a appris à tenir un tournevis, et a insisté pour croire en lui. Celle qui lui a donné ses dernières économies et a dit : « Deviens quelqu’un ». Elle entrouvre les yeux, troubles, perdus. — Qui est là ? — voix faible, cassée. — C’est moi, Madame Ilitch. Bastien. Roguet. Celui qui réparait vos robinets. Elle met du temps à le reconnaître. Les larmes montent. — Bastien… Tu es revenu… J’ai cru rêver. Tu es devenu un homme… — Un homme, grâce à vous, madame. Il l’enveloppe d’une couverture, la soulève, fragile, presque volatile. Elle sent la maladie, l’humidité. Mais sous ce parfum, il retrouve l’odeur familière du livre et du savon de Marseille. — Où on va ? — murmure-t-elle, inquiète. — À la maison. Chez moi. Il y fait chaud, il y a des livres. Beaucoup de livres. Vous verrez. Sur le seuil, l’homme s’agite : — Où tu l’emmènes ? Elle m’a cédé la maison, je la soigne ! Bastien le regarde froidement. — Tu diras ça à mon avocat, à la police, à la justice. Et si on prouve que tu l’as flouée, et on le pourra, je m’arrangerai pour que tu paies. C’est compris ? Le type blêmit, s’écrase. L’affaire est longue. Experts, tribunaux, papiers. Il faudra six mois pour annuler cette donation, jugée extorquée abusivement en état d’incapacité. Le type, déjà connu des services de police, finit en prison. L’appartement est rendu. Mais Tamara Ilitch n’a plus besoin de son appartement. Bastien fait construire une grande maison en bois, solide, en banlieue de Chambéry. Pas un manoir, mais une vraie maison chaleureuse, en mélèze, four à bois, grandes fenêtres. Tamara Ilitch retrouve la meilleure chambre, au rez-de-chaussée : médecins, infirmière, bonne nourriture. Elle reprend vie, retrouve des couleurs. Sa mémoire n’est plus parfaite — elle confond les dates, oublie les visages — mais son caractère, lui, est intact. Elle recommence à lire, même en grosse lunette. Elle recommence à commander — elle houspille la femme de ménage. — Tu comptes laisser cette toile d’araignée là ? C’est une maison ou une étable ? Et Bastien sourit. Mais il ne s’arrête pas là. Un jour, il rentre avec un garçon, maigrelet, l’air traqué, une balafre sur la joue, les vêtements trop grands. — Voici, Madame Ilitch, — présente Bastien — Alex. Tombé sur notre chantier. Pas de toit, orphelinat, tout juste dix-huit ans. Mains d’or, mais la tête dans les nuages. Madame pose son livre, ajuste ses lunettes, ausculte le jeune. — Tu restes pas planté comme une carpe ! — ronchonne-t-elle. — File te laver les mains, il y a du savon de Marseille. Ce soir, c’est boulettes maison. Alex sursaute, regarde Bastien, qui acquiesce. Un mois plus tard, c’est une fillette qui arrive. Camille, douze ans, boite du pied gauche, la tête basse. Bastien l’a prise sous tutelle : la mère avait perdu ses droits à cause des coups et de l’alcool. La maison se remplit. Ce n’est pas de la charité pour paraître. C’est une famille. Une vraie famille. Une famille d’êtres rejetés mais réunis. Bastien regarde Tamara Ilitch enseigner le rabot à Alex, avec la même règle en bois. Camille lit à voix haute, posée dans un fauteuil, lentement, mais elle lit. — Bastien ! — crie Tamara Ilitch. — Viens donner un coup de main ! Il y a l’armoire à bouger, la jeunesse n’y arrive pas ! — J’arrive, — répond-il. Il va vers eux. Vers sa famille, étrange, cabossée, unique. Pour la première fois de sa vie, à quarante ans, il se sent à sa place. Plus superflu, mais nécessaire. — Alors, Alex, — demande-t-il un soir sous les étoiles du Jura, — comment tu te sens ici ? Le garçon est assis sur le perron, regarde le ciel, immense, noir, piqueté de lumière froide. — Ça va, tonton Bastien… Juste… — Quoi ? — C’est bizarre. Pourquoi moi ? Je suis rien. Bastien s’assoit à côté, tend une pomme. — Tu sais, quelqu’un m’a dit un jour : « Les chats, ça naît pour rien. » Alex ricane. — Ça veut dire quoi ? — Qu’il n’y a rien pour rien. Tout a une cause, une suite. Si tu es là ce soir, ce n’est pas un hasard. Et moi non plus. La lumière s’allume dans la chambre de Tamara Ilitch. Elle lit encore, envers les ordres du médecin. Bastien sourit. — Allez, file dormir, Alex. Demain, on répare la clôture. — Oui. Bonne nuit, tonton Bastien. — Bonne nuit. Il reste seul. Silence total. Pas de cris, pas de disputes, pas de peur. Juste le bruit des grillons et, au loin, la nationale. Il sait bien qu’il ne pourra pas sauver tous les blessés de la vie. Mais ceux-là, il les a sauvés. Tamara Ilitch aussi. Et lui-même. Et pour l’instant, ça suffit. Un jour, il se lèvera et il avancera encore. Comme elle lui a appris jadis.