Quelquun peut le prendre ?
Laurène, tu es folle ? Quest-ce que tu veux dire par « le prendre » ? Mathis est ton fils ! On ne peut pas simplement labandonner comme ça Élodie se tenait au milieu de la cuisine, serrant une serviette si fort que ses jointures blanchissaient.
Laurène était assise à table, tripotant nerveusement le bord de la nappe.
Maman, pourquoi tu dramatises tout de suite ? Laurène saffala contre le dossier de sa chaise, feignant lindifférence. Je ne suis pas obligée de sacrifier ma vie pour un enfant. Jai seulement trente-deux ans, au cas où tu laurais oublié.
Élodie sassit en face de sa fille, le cœur serré dun mauvais pressentiment. Laurène continua :
Jai enfin trouvé un homme bien, maman. Antoine ma demandée en mariage. On veut emménager ensemble, commencer une nouvelle vie. Laurène leva les yeux vers sa mère. Et Mathis Mathis nous gênera. Tu comprends, une nouvelle relation, les ajustements, tout ça
Mathis na que douze ans, Laurène ! La voix dÉlodie trembla. Il a besoin de sa mère. Il comprendra parfaitement que tu las jeté comme un vieux jouet pour Antoine.
Élodie vit sa fille grimacer. Mais Laurène se reprit aussitôt, balayant lair dun geste agacé.
Tout ira bien, maman. Ne ten fais pas. Laurène se leva, fit quelques pas dans la cuisine. Jai besoin de reconstruire ma vie, tu comprends ? Pas de moccuper de mon fils jour et nuit. Dailleurs, il est assez grand pour se débrouiller seul. Beaucoup de garçons de son âge sont indépendants.
Élodie la regarda, ne reconnaissant plus sa fille. Quand sa douce petite fille était-elle devenue si égoïste ? Elle se leva, sapprocha de la fenêtre.
Non, Laurène. Je suis contre. Catégoriquement contre. Élodie se retourna vers elle. Tu ne feras pas ça à ton propre fils.
Voilà, tu recommences ! Laurène attrapa son sac à main. Je croyais que tu me comprendrais, que tu me soutiendrais. Mais toi Bon, je me débrouillerai seule.
Laurène sortit en claquant la porte. Élodie resta plantée dans la cuisine, le cœur lourd dune sombre intuition.
Trois mois plus tard, Élodie se tenait dans la salle de réception dun restaurant, observant le mariage de sa fille. Les invités riaient, la musique résonnait, mais aucune joie ne lhabitait. Elle saluait les convives, souriait, mais une angoisse sourde létreignait.
Elle finit par sapprocher des mariés. Antoine racontait une histoire à ses amis, tandis que Laurène rayonnait dans sa robe blanche.
Laurène, murmura Élodie en lui touchant lépaule. Où est Mathis ? Je ne le vois pas parmi les invités.
Laurène se retourna brusquement, les yeux emplis dirritation. Elle saisit sa mère par le bras et lentraîna à lécart.
Maman, tu es folle ? Pourquoi tu poses cette question devant tout le monde ?
Alors, où est ton fils ? Il nest pas à ton mariage ? insista Élodie.
Laurène pinça les lèvres, détourna le regard.
Antoine il ne sentend pas très bien avec Mathis. Laurène parlait vite, comme pour en finir. Donc Mathis est resté à la maison. Pour ne pas gâcher la fête, tu comprends ? De toute façon, il se serait ennuyé parmi les adultes.
Élodie recula dun pas, les yeux écarquillés. Son cœur se serra.
Tu as laissé un enfant de douze ans seul à la maison le jour de ton mariage ? Parce que ton nouveau mari ne laime pas ? La voix dÉlodie tremblait de colère et de douleur. Laurène, quest-ce qui tarrive ? Cest ton fils !
Maman, ne fais pas de scène, je ten prie ! Laurène jeta un regard nerveux vers les invités. Cest mon jour, ma fête. Ne la gâche pas avec tes sermons.
Élodie tourna les talons et marcha vers la sortie. Laurène lappela, mais elle ne se retourna pas. Elle héla un taxi.
Rue des Lilas, numéro dix-huit, lança-t-elle au chauffeur.
Pendant tout le trajet, Élodie pensa à son petit-fils. Comment allait-il là-bas, tout seul ? Que ressentait-il ? Déjà privé de son père, et maintenant trahi par sa mère
Elle monta au quatrième étage, sonna à la porte.
Mathis, cest mamie ! Ouvre-moi, sil te plaît ! Elle sappuya contre la porte.
Des pas résonnèrent derrière le bois.
Mamie, cest vraiment toi ?
Bien sûr, cest moi, mon chéri. Ouvre.
La serrure cliqueta. Mathis apparut dans la pénombre, les cheveux en bataille, les yeux rougis. Élodie létreignit fort.
Dune voix tremblante, le garçon demanda :
Mamie maman ne ma plus ? Elle est partie à son mariage sans moi. Elle ma dit de rester là et de nouvrir à personne.
Élodie le serra plus fort, une boule dans la gorge.
Mathis, fais tes valises. Tu viens vivre chez moi, murmura-t-elle en le regardant dans les yeux. Tout ira bien, je te le promets.
Pendant que Mathis rassemblait ses affaires, Élodie envoya un message à sa fille :
« Mathis vivra avec moi. »
La réponse arriva presque aussitôt :
« Tu vois, cest ce que javais proposé dès le début. Tu aurais dû mécouter. »
Élodie éteignit son téléphone. Elle navait plus la force pour cette dispute stérile.
Dans son deux-pièces, il y avait assez de place pour eux deux. Mathis sinstalla dans lancienne chambre de Laurène. Les premiers jours, il resta silencieux, renfermé. Mais Élodie faisait tout pour le distraire.
Mathis, veux-tu que je tapprenne à faire les meilleures crêpes du monde ? proposa-t-elle un matin.
Le garçon hocha la tête, et ils se mirent ensemble devant la cuisinière. Élodie lui montra comment bien mélanger la farine, les œufs et le lait.
Mamie pourquoi maman ne mappelle jamais ? demanda Mathis en versant la pâte.
Élodie sarrêta une seconde, puis caressa doucement la tête de son petit-fils.
Tu sais, Mathis, les adultes font parfois de grosses erreurs. Très grosses. Elle choisissait ses mots avec soin. Mais ça ne veut pas dire que cest de ta faute. Tu es un garçon merveilleux, et je taime très fort.
Peu à peu, la vie reprit son cours. Élodie inscrivit Mathis à la natation et à un cours dinformatique il rêvait depuis longtemps dapprendre à créer des jeux vidéo. Le garçon sépanouissait, devenait plus confiant, plus calme.
Les années passèrent. Mathis grandit, passant dun enfant timide à un jeune homme élancé. Laurène navait appelé que quelques fois en tout, et seulement pour des papiers ou des formalités. Elle avait eu une fille avec Antoine, et, daprès les rares photos sur les réseaux, semblait heureuse avec sa nouvelle famille.
Le dix-huitième anniversaire de Mathis fut célébré modestement.
Je narrive pas à croire que tu sois déjà si grand, dit Élodie avec tendresse.
Après le départ des invités, ils rangèrent ensemble. Élodie faisait la cuisine tandis que Mathis essuyait.
Mathis, il y a quelque chose dimportant que tu dois savoir, dit Élodie en sessuyant les mains. Lappartement où vit ta mère il est à toi.
Mathis se figea, la serviette à la main.
Comment ça, à moi ?
Ton père Quand tu avais cinq ans, il est parti. Élodie parlait lentement, pesant chaque mot. Mais il avait fait un testament. Lappartement te revient à ta majorité. Ta mère nétait que tutrice jusquà tes dix-huit ans.
Donc lappartement mappartient vraiment ?
Élodie hocha la tête.
Pleine propriété. Cest ton héritage.
Les deux semaines suivantes, Mathis fut songeur. Élodie le laissa réfléchir sans poser de questions. Il était assez grand pour décider seul.
Puis, un matin, le téléphone sonna. Laurène. Elle navait pas appelé depuis trois ans.
Maman, quest-ce que tu as fait ? ! hurla-t-elle dans lappareil. Mathis décrocha avant quÉlodie nait le temps de répondre.
Maman, cest moi, dit-il dune voix calme. Je sais tout. Pour lappartement. Pour les appels que tu nas jamais faits. Pour le mariage où tu mas laissé seul.
Un silence pesant sinstalla à lautre bout de la ligne.
Je ne veux pas de cet appartement, reprit Mathis. Mais je veux que tu saches que je suis là. Que je nai jamais cessé dexister pour toi.
Il raccrocha doucement.
Élodie le regarda, les larmes aux yeux. Mathis lui sourit, pour la première fois depuis longtemps, avec une paix nouvelle.
On va faire des crêpes ? demanda-t-il.
Oui, mon grand, répondit-elle. On va faire des crêpes.






