La vie a toujours son propre jeu de cartes

La vie a toujours ses petits arrangements

Claudine, jai une nouvelle pour toi ! Éric revient de larmée demain, alors on va bientôt se marier. Tu viendras à notre mariage, bien sûr ? gazouillait Amélie.

Attends, comment tu sais ça ? Il me semble que vous ne vous écriviez pas quand il est parti. Vous étiez juste potes, non ? Et puis, qui ta dit quil arrivait demain ?

Ma mère a croisé tante Sophie. Enfin, « potes » Cest ce quil croyait, et tout le monde aussi. Mais moi, je laime depuis longtemps. Cette fois, je ne le laisserai pas filer, senthousiasmait Amélie.

Mouais, réjouis-toi Mais je doute quÉric se laisse attraper comme ça. Il a toujours fait à sa tête. Et maintenant, après larmée, il a sûrement mûri. Au lycée, cétait un vrai petit farceur, remarqua Claudine, ce qui vexa légèrement Amélie.

Amélie avait toujours eu un faible pour Éric, ce garçon espiègle et vif de lautre classe. En troisième, il avait pris dix centimètres, dépassant tous les autres, mais surtout, il ne regardait aucune fille. Toutes étaient ses copines, il blaguait avec chacune, traînait le soir avec sa bande de potes. Mais jamais il nen distinguait une, ni ne raccompagnait personne après le cinéma.

Amélie se retrouvait souvent près de lui, apprenait quil allait voir un film et courait aussitôt à la salle communale. Éric plaisantait avec elle, lui passait même un bras autour des épaules, mais sans plus. Les filles en pâmaient en secret, tout en chuchotant entre elles :

Éric est bizarre, tous les garçons sortent avec des filles, les raccompagnent Lui, il rentre toujours seul le soir.

Quand Éric partit à larmée, certaines filles se mirent à attendre en silence. Chacune espérait quà son retour, il jetterait enfin son dévolu sur lune delles. Après tout, il finirait bien par se marier un jour, non ?

Élodie enseignait dans une école de la région, mutée il y a quatre ans dun petit village où elle était arrivée fraîche diplômée. Elle vivait avec sa mère, Anne-Marie, son père étant décédé jeune. Sa mère avait été ravie quelle quitte la campagne pour la ville au moins, elle ne serait plus seule. Mais elle songeait parfois :

Je suis contente quÉlodie reste avec moi, mais un jour, elle se mariera bien

Ce matin-là, Élodie accompagna sa mère à larrêt de bus Anne-Marie partait en week-end chez sa sœur aînée, à la campagne. Puis elle se rendit à lécole. Même en été, les profs avaient du travail.

Côté cœur, rien de neuf pour Élodie. Brûlée une fois par un ex, Antoine, un camarade de fac qui lui avait promis monts et merveilles avant de la plaquer au dernier moment :

Finalement, je ne veux plus me marier. Mes parents comptent sur moi. Allez, salut.

Elle avait surmonté ça et sétait exilée à la campagne. Aujourdhui, à vingt-huit ans, elle navait toujours pas retrouvé lamour.

Assise dans le bureau de la directrice, elle planifiait les activités estivales quand la conseillère pédagogique fit irruption :

Élodie, un jeune homme vous demande.

Tiens donc ! Qui donc serait cet admirateur de notre Élodie ? samusa la directrice.

Aucune idée, je vais voir.

Dans le couloir, un homme en uniforme militaire contemplait la cour par la fenêtre. Quand il se retourna, sourire aux lèvres, elle nota :

Oh là là, un para, costaud et bien bâti. Mais qui est-ce ?

Ils se rejoignirent au milieu du corridor.

Bonjour, Élodie.

Bonjour Cest moi que vous attendez ?

Bien sûr. Qui dautre ?

Désolée, mais nous nous connaissons ?

Oh que oui, et depuis longtemps, fit-il, un sourire franc creusant des fossettes.

Éric ? reconnut-elle, son ancien élève, joignant les mains contre ses lèvres.

En personne. Je suis si différent ?

Mon Dieu, cest le moins quon puisse dire. Ils sétreignirent. Elle lui tapota le dos avant de reculer dun pas.

Laisse-moi te regarder. Quel homme tu es devenu ! Épaules carrées, air mûr Si je tavais croisé en ville, jamais je ne taurais reconnu.

Ne me fais pas rougir, Élodie. Tiens, pour toi. Il lui tendit un bouquet. Elle prit les fleurs, émue, les yeux brillants.
Tu as grandi en tout, murmura-t-elle, la voix douce.
Toi aussi, tu as changé. Mais tu avais déjà tout dune femme, même quand tu nous donnais cours.
Ils restèrent un moment silencieux, comme deux pièces dun puzzle qui semboîtent enfin.
Je suis revenu pour toi, dit-il simplement.
Elle sourit, les joues rosies.
Alors tu es arrivé juste à temps.

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