Deux filles ingrates

Les Deux Filles Ingrates

Voilà pourquoi nous avons acheté ce trois-pièces, tu comprends ? murmura la mère en se penchant, les yeux brillants de satisfaction. Nous le louons chambre par chambre à des étudiants. Cinq y logent déjà ! Largent que ça rapporte nous assurera une retraite confortable.

Adèle hocha la tête, heureuse pour eux. Ses parents avaient travaillé sans relâche toute leur vie et méritaient enfin de souffler. Mais son père, Henri Moreau, qui lisait silencieusement son journal à table, interrompit soudain.

Nous savons bien à quoi tu penses : qui héritera de lappartement ? Vous êtes trois enfants, cest normal de sinquiéter. Ces choses-là, cest humain.

Adèle secoua vivement la tête. Lidée ne lavait même pas effleurée. Ses parents étaient en pleine santé, pourquoi parler dhéritage ? Mais Yvonne, sa mère, reprit dun ton narquois qui glaça le sang de sa fille.

Bien sûr que tu y as pensé ! Tu te demandes qui aura ce petit trésor. Ne le nie pas, ma chérie !

Adèle ouvrit la bouche pour protester, mais sa mère lui coupa la parole.

Ton père et moi avons tout décidé. Lappartement ira à celui qui prendra le mieux soin de nous. Nest-ce pas juste ?

Un silence pesant tomba sur la cuisine. Adèle regarda ses parents, incrédule. Était-ce une compétition quils organisaient ? Son père toussota et poursuivit, évitant son regard.

Nous nous sommes sacrifiés pour vous élever. Maintenant, cest à vous de prouver votre valeur. Si votre comportement ne nous convient pas… Il marqua une pause. Vous ne verrez pas un sou.

Adèle resta bouche bée. Ses parents lobservaient, comme sils attendaient des applaudissements pour leur sagesse. La gorge serrée, elle se leva, bredouilla une excuse et sortit précipitamment.

Dans le bus, elle ne parvenait pas à se calmer. Ses pensées tournaient en rond. Un concours daffection ? Qui offrirait le plus pour gagner lappartement ? Elle appela sa sœur aînée, Margot.

Margot, tu ne devineras jamais ce quils ont inventé.
Lappartement et lhéritage ? répondit Margot, lasse. Ils mont servi la même soupe hier. Je nen reviens toujours pas.
Que devons-nous faire ? chuchota Adèle, serrant son téléphone.
Aucune idée. Nous avons toujours été là pour eux. Pendant quils économisaient, nous payions les courses, les factures. Et notre petit frère, Théo ? Toujours trop occupé par son travail ou ses conquêtes.

Adèle descendit à son arrêt, poursuivant la conversation.

Comment jugeront-ils qui est le plus attentionné ? Avec des points ? Un tableau ?

Margot rit sans joie.

Apparemment. Mais peut-être est-ce une bonne chose. Nous verrons enfin leur vraie préférence… Et je crois savoir qui gagnera.

Les semaines suivantes furent un calvaire. Les appels incessants commencèrent un mercredi soir.

Adèle, nous avons besoin de toi demain matin, dit Yvonne dun ton impérieux. Nous avons un rendez-vous à lhôpital, puis des courses. Ta voiture est réparée, nest-ce pas ?

Adèle avait une réunion importante.

Maman, et un taxi ?
Un taxi ? sindigna Yvonne. Nous ne sommes donc rien pour toi ?

Adèle céda, comme toujours. Elle les conduisit, écoutant leurs éloges sur Théo, si parfait.

Vendredi, alors quelle travaillait, son père appela. Adèle, ta mère ne se sent pas bien. Tu dois venir tout de suite.
Elle laissa tout tomber. Encore. En franchissant la porte, elle croisa Margot, les bras chargés de médicaments. Leurs regards se parlèrent sans mots. Le dimanche, Théo apparut enfin, bronzé, souriant, parlant dun stage à létranger. Le lendemain, leurs parents annonçaient fièrement quils avaient choisi : lappartement irait à Théo, « le plus reconnaissant ». Adèle et Margot échangèrent un sourire las. Ce soir-là, elles dînèrent ensemble, en silence, deux tasses de thé entre elles, et comprirent que laffection nest pas une dette quon règle, ni un prix quon remporte.

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