Marine, je dois m’absenter pour une affaire importante,” dit Sacha en s’approchant de sa femme qui nourrissait leur petite fille.

« Marine, je dois partir pour une course », dit Alexandre en sapprochant de sa femme, qui nourrissait leur petite fille.

« Daccord, tu peux passer au supermarché en rentrant ? Il faut quelques courses. Je tenvoie la liste par message. »

« Vas-y, envoie. »

Lhomme sapprêta rapidement et sortit de lappartement. Marine le suivit des yeux, puis appela :

« Léo, tu as fini tes devoirs ? Cest lheure du dîner ! »

Le garçon de neuf ans entra dans la cuisine et grimpa sur sa chaise.

« Il ne me reste que les maths. Où est parti papa ? »

« Mange dabord, tu finiras après. Ton père est sorti pour une course, il sera bientôt de retour. »

Léo mangea, se balança sur sa chaise et joua un peu avec sa petite sœur de deux ans. Puis il regarda par la fenêtre et bondit de joie :

« Maman, maman, avec qui est papa ? Cest qui, cette fille ? »

Marine, qui buvait tranquillement son thé, se leva dun coup et jeta un œil dehors. Effectivement, une petite fille marchait aux côtés dAlexandre, tenant fermement sa main. « Pas ça » pensa-t-elle aussitôt. Elle savait que cétait la fille dAlexandre, née de son premier mariage. Elle lavait déjà rencontrée, car son mari lavait amenée une fois à la maison, même sils se voyaient habituellement ailleurs.

Quand Alexandre entra dans lappartement, suivi de Margot, Marine les attendait déjà dans lentrée. Lhomme eut immédiatement un regard coupable et fit un signe en direction de la petite.

« Marine, je sais, jaurais dû prévenir Désolé. Cétait un peu précipité. »

« Il sest passé quelque chose ? »

Marine navait pas lintention de crier. Elle comprenait quAlexandre naurait ramené lenfant que sil navait pas eu choix. Dailleurs, Margot était une fille calme, peu susceptible de causer des problèmes.

« Claire est à lhôpital, elle doit rester alitée. Son mari est en déplacement. Elle ma appelé en urgence, je ne savais pas que ça irait jusque-là. Je ne pouvais pas laisser Margot seule, elle est encore trop petite. »

« Je vois » murmura Marine.

Elle soupira, réalisant que la petite resterait chez eux plusieurs jours. Puis elle regarda Margot et essaya de sourire :

« Tu as faim ? »

« Moi aussi ! » ajouta Alexandre, soulagé que Marine prenne bien la situation.

« Allez, lavez-vous les mains et à table », dit-elle en hochant la tête.

Margot se détendit. Elle avait eu peur de venir, craignant que tante Marine ne lapprécie pas. Et puis, sa mère lui manquait déjà.

« Maman, cest qui ? » demanda Léo, figé sur le seuil de la porte, les yeux écarquillés.

« Je mappelle Margot », dit la petite fille avec un sourire, prenant les devants.

« Moi, cest Léo. Et toi, tu fais quoi ici ? Tu vas habiter chez nous ? »

Marine lança un regard à Alexandre et intervint rapidement.

« Mon chéri, Margot reste avec nous quelques jours. Tu veux lui montrer tes jouets ? »

« Ouais ! Et où elle va dormir ? » Léo nétait pas un garçon égoïste, au contraire, il était ravi davoir une invitée.

« Sur le canapé du salon. »

Pendant que Margot et Alexandre dînaient, Léo tournait autour deux jusquà ce que Marine finisse par dire :

« Mon chéri, tes devoirs ? »

« Nan, jai besoin daide, je comprends pas lexercice » fit-il, espérant que sa mère viendrait à la rescousse.

Juste à ce moment, la petite Juliette se mit à pleurer, obligeant Marine à la prendre dans ses bras.

« On verra ça plus tard », dit-elle en sortant de la cuisine pour calmer sa fille.

Léo allait la suivre quand Margot demanda :

« Papa, tu me donne un cookie ? »

Le garçon se figea, puis tourna lentement la tête vers elle.

« Cest MON papa ! Arrête de lappeler comme ça ! »

Margot rougit, et Alexandre intervint.

« Léo, ne crie pas. Je suis ton père et le sien aussi. »

« Comment ça ? » demanda-t-il, perplexe. « Vous lavez adoptée ? »

« Pour les filles, on dit “adoptée” aussi », corrigea Alexandre. « Non, on ne la pas adoptée. Avant, jétais marié à la maman de Margot. Puis je me suis remarié avec ta maman. Tu comprends ? »

« Donc Margot a une autre maman ? »

« Oui, et un autre papa », ajouta la petite. « Jai deux papas. »

Alexandre sourit intérieurement en lentendant lappeler ainsi. Il faisait toujours son possible pour être présent dans sa vie. Il payait la pension sans faute et ils se voyaient souvent le week-end. Même sil avait quitté la mère de Margot peu après sa naissance, il laimait beaucoup, et elle lui rendait bien.

« Cest trop cool ! sexclama soudain Léo. Donc on taime deux fois plus ! »

Alexandre sourit de la naïveté de son fils mais ne le contredit pas. Léo aurait bien assez dépreuves plus tard, il nallait pas gâcher ce moment.

« Viens, je te montre ma chambre ! » sécria Léo, incapable de rester en place.

Alexandre était souvent surpris par lénergie de son fils, incapable de tenir en place une minute. Lui et Marine étaient plutôt calmes, tout comme leur petite Juliette, mais Léo, lui, débordait dénergie.

« Tas des Lego ? demanda Margot, les yeux brillants. Jadore construire des trucs. »

« Ouais, une tonne ! »

Les enfants partirent dans la chambre, et quelques minutes plus tard, Alexandre rejoignit Marine.

« Désolé pour la surprise. Je ne savais pas avant darriver chez Claire. En tout cas, Léo a lair de bien la prendre. »

« Il est accueillant, soupira Marine. Tout le monde est son ami. »

« Un cœur sur la main », rigola Alexandre.

Il sassit près de sa fille et tendit les bras.

« Juliette, viens voir papa. Allez, ma puce. »

La petite vint vers lui, et Marine demanda :

« Margot reste combien de temps ? Quand est-ce que son beau-père rentre ? »

« Aucune idée. Claire ma dit quAntoine était parti pour une semaine, et elle ne sait pas non plus combien de temps elle restera à lhôpital. »

« Donc une semaine, minimum. »

Marine nétait pas ravie, mais elle savait que ce nétait pas la faute de la petite. Soudain, elle réalisa quelque chose et regarda son mari.

« Et ses affaires ? Elle va dormir dans quoi ? Et lécole ? »

Alexandre rougit, voyant son regard réprobateur.

« Désolé, jy ai pas pensé Tout est arrivé trop vite. »

Marine lui lança un regard noir et soupira.

« Donne-moi le numéro de sa mère. »

« De Claire ? »

« Oui, Claire ! Tinquiète pas, je vais juste lui demander ce quil faut pour Margot. Les hommes, ils comprennent rien à ça. »

Alexandre lui tendit son téléphone, nerveux à lidée que sa femme dise quelque chose de déplacé à son ex. Mais Marine revint dix minutes plus tard, souriante.

« Cest réglé. On va aller chercher les affaires de Margot, et ce week-end, on ira voir sa mère. »

« Vous vous êtes vite entendues », remarqua Alexandre, surpris.

Marine sourit. Elle-même était étonnée que Claire soit si agréable, sexcusant plusieurs fois pour le dérangement. Elle comprit alors doù Margot tenait son caractère.

Elle se dirigea vers la chambre des enfants.

« Tu vois, là tu soustrais. Tas compris ? »

La voix de Margot résonnait. Marine jeta un coup dœil et les vit penchés ensemble sur le cahier. Margot, un an plus âgée, expliquait lexercice à Léo.

« Oh, maman ! sexclama-t-il. Margot explique trop bien ! Mieux que la maîtresse ! Elle peut revenir plus souvent ? »

« On verra », répondit Marine. « Margot, prépare-toi, on va chez toi chercher tes affaires. Tu ne peux pas dormir comme ça. »

« Je peux lui prêter mon pyjama ! » proposa aussitôt Léo.

« Non merci », fit Margot en grimacant, ce qui les fit rire.

Marine remarqua avec amusement que Léo faisait des efforts pour bien se tenir devant elle. Il avait même les cheveux moins en bataille que dhabitude.

« Margot, dépêche-toi, il y a un train à prendre. »

« Je peux venir ? » demanda Léo, pour qui cétait une aventure.

« Si tu touches à rien et si Margot est daccord. »

La petite leva la tête dun air sérieux, puis éclata de rire.

« Bien sûr ! »

Sa peur avait disparu. Tante Marine était gentille, et Léo était exactement comme elle limaginait : espiègle mais adorable.

Quand Claire rentra de lhôpital, Margot réalisa quelle avait adoré son temps chez son père et tante Marine. Elle sétait bien amusée avec Léo et adorait jouer avec Juliette. Elle ne voulait plus partir, même si sa mère lui manquait.

« Tu peux revenir ! » supplia Léo. « Maman, dis oui ! »

« Bien sûr, Margot, tu es la bienvenue. Appelle ton père ou moi, et on viendra te chercher. »

Marine navait aucune raison de refuser. Au contraire, elle avait apprécié cette petite fille calme et intelligente, qui avait même eu une bonne influence sur son fils.

« Merci », murmura Margot en lenlaçant soudain, alors quelle avait été timide au début.

Marine, surprise, la serra dans ses bras et lui caressa les cheveux.

« Reviens quand tu veux. »

Elle naurait jamais cru sattacher à la fille du premier mariage dAlexandre. Mais maintenant, elle était presque contente quil lait amenée à la maison. Après tout, ils étaient frère et sœur. Quoi quil arrive.

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Marine, je dois m’absenter pour une affaire importante,” dit Sacha en s’approchant de sa femme qui nourrissait leur petite fille.
# La professeure que tout le monde détestait Madame Dupont était la terreur du collège polyvalent Jules Ferry. Tous, nous la redoutions. C’était cette prof qui vous réprimandait si vous arriviez une minute en retard, qui retirait des points pour une chemise froissée, qui ne souriait jamais et semblait prendre plaisir à coller des zéros. En troisième, j’étais le chef officieux de la bande des “anti-Dupont”. J’organisais les plaintes, les surnoms cruels, les blagues douteuses. On l’appelait “La Sorcière” et on rêvait de se venger de toutes les humiliations subies. Le jour où tout a basculé, c’était un vendredi de novembre. J’avais séché les cours pour traîner avec des amis aux Halles. Je rentrais chez moi en bus quand j’ai vu une scène étrange : Madame Dupont sortait d’une pharmacie dans un quartier populaire, les bras chargés de sacs. La curiosité fut plus forte que la peur. Je suis descendu au prochain arrêt pour la suivre discrètement. Je l’ai vue entrer dans un vieil immeuble défraîchi. J’ai attendu quelques minutes puis me suis approché. Par la fenêtre ouverte du premier étage, j’ai pu entendre des voix. — Merci d’être venue, madame. Ma fille, Manon, est malade depuis trois jours… — Ne vous inquiétez pas, madame Moreau. J’ai apporté l’antibiotique prescrit par le médecin. Manon Moreau ? Une camarade de classe silencieuse, toujours fatiguée, souvent absente. — Combien je vous dois, madame Dupont ? — Rien du tout, madame Moreau. Nous l’avons déjà évoqué. — Mais c’est beaucoup d’argent… — Manon est une élève brillante. Elle mérite d’être en bonne santé pour continuer ses études. Je me suis penché et j’ai vu Madame Dupont, cette femme froide et sévère, caresser le front de Manon avec une tendresse jamais vue en classe. — Comment vont les maths, ma grande ? — Bien, madame. J’ai fait les exercices que vous avez donnés. — Parfait. Lundi, je te donnerai des livres en plus pour réviser l’entrée au lycée. — Mais madame, je ne pourrai sûrement pas aller au lycée. Ma mère aura besoin de moi pour travailler… — Manon, ta tâche c’est d’étudier, le reste je m’en occupe. Je suis parti bouleversé. Ce n’était pas la madame Dupont que je croyais connaître. La semaine suivante, j’ai commencé à l’observer en classe. J’ai remarqué bien des choses. Quand Thomas s’endormait, au lieu de crier, elle s’approchait et posait la main sur son épaule. J’ai appris après que Thomas travaillait en boulangerie jusqu’à 2h du matin pour aider sa famille. Quand Camille rendait ses devoirs en retard, elle avait droit à une seconde chance sans réprimande devant toute la classe. J’ai compris que Camille gardait ses trois frères le soir pendant que sa mère bossait. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis resté après les cours. — Madame, je peux vous poser une question ? — Oui, que veux-tu Paul ? — Pourquoi êtes-vous différente avec certains élèves ? Elle s’est arrêtée un instant pour ranger ses affaires. — À quoi fais-tu allusion ? — Avec certains, vous êtes plus… compréhensive. Avec d’autres très stricte. — Assieds-toi, Paul. Je me suis assis, un peu nerveux. — Tu sais quelle est la différence entre toi et Manon Moreau ? — Non. — Tu as des parents qui peuvent t’acheter des fournitures, te payer des cours si tu en as besoin, s’inquiéter de tes notes. Manon, non. — Ce n’est pas ma faute. — Non, mais c’est ta responsabilité d’en profiter. Quand je suis stricte avec toi, c’est parce que je sais que tu peux mieux faire. Quand je suis compréhensive avec Manon, c’est parce qu’elle donne déjà tout ce qu’elle peut. — Vous payez les médicaments des élèves ? Elle m’a fixé. — Tu m’as suivie, l’autre jour ? J’ai hoché la tête, gêné. — Paul, certains viennent sans petit-déjeuner. D’autres travaillent après les cours. Si je peux faire quelque chose pour qu’ils restent à l’école, je le fais. — Avec votre argent ? — Oui, avec le mien. — Mais pourquoi ? — Parce que j’ai grandi dans une famille comme la leur. J’ai eu une prof qui m’a acheté mes premiers livres de lycée. Sans elle, je ne serais jamais allée à l’université. Un nœud m’a pris à la gorge. — Mais… pourquoi être si dure avec nous ? — Parce que la vie sera dure avec vous. Si je ne vous exige rien, qui le fera ? Les parents protègent toujours. Moi, je suis la seule à vous dire la vérité : le monde ne vous fera pas de cadeaux. — Je n’y avais jamais pensé. — Paul, tu es intelligent mais paresseux. Tu préfères faire des blagues au lieu d’étudier. Tu sais pourquoi ça me dérange ? — Pourquoi ? — Parce que tu gâches des chances dont Manon rêve. Elle étudie avec des livres prêtés, parfois à la bougie parce qu’ils n’ont plus d’électricité. Et pourtant, elle a de meilleures notes que toi. Je me suis senti honteux. — Je peux… je peux aider ? — Tu veux vraiment aider ? — Oui. — Alors étudie, sois l’élève que tu peux être. Et si tu veux, aide aussi tes camarades qui en ont besoin. Je suis sorti du collège changé. Madame Dupont n’était pas la sorcière que j’imaginais. C’était une femme qui portait le souci de 50 familles, qui payait de sa poche pour des élèves qui n’étaient pas les siens, exigeante pour certains, douce pour d’autres, toujours juste. J’ai commencé à travailler pour de vrai. J’ai monté des groupes d’entraide pour les élèves en difficulté. J’ai arrêté de faire le clown. En fin d’année, lorsqu’elle m’a remis mon brevet avec 17 de moyenne, Madame Dupont a souri. C’était la première fois. — Bravo, Paul. Je savais que tu en étais capable. — Merci, madame, de ne pas avoir abandonné. — Je n’abandonne jamais mes élèves. Même quand parfois, c’est vous qui baissez les bras. Des années plus tard, le jour de ma remise de diplôme universitaire avec mention très bien, je suis retourné la voir. Elle donnait cours au même collège, toujours exigeante, toujours à aider les plus démunis. — Je voulais vous remercier, madame. — Tu n’as rien à me devoir, Paul. C’est toi qui as fait le chemin. — Si, je vous dois beaucoup. Vous m’avez appris que la rigueur était aussi une forme d’amour. Que parfois, ceux qui nous aiment le plus sont ceux qui nous bousculent. Aujourd’hui, je suis professeur à la fac. Quand je dois être dur, je pense à Madame Dupont. La rigueur est parfois une douceur. L’exigence, c’est croire en l’autre. Mes étudiants me détestent peut-être comme je la détestais. Mais j’espère qu’un jour, comme moi, ils comprendront : les profs les plus durs nous aiment parfois plus que tous les autres.