Un appel nocturne a révélé la voix de ma fille.

Une nuit, le téléphone sonna tard dans la nuit. Je décrochai et reconnus la voix de ma fille.

Maman, cest moi, Élodie. Jai un problème ! Mon mari ma mise à la porte. Demain matin, je viendrai avec papa et je resterai à la maison.

Écoute, Élodie, tu nas plus de parents ni de foyer.

Quoi ? minterrompit-elle. Quest-ce que tu dis ? Comment ça, pas de maison ? Je suis votre seule fille. Jai droit à cet appartement ! cria-t-elle, hystérique, dans le combiné.

Cest ainsi, répondis-je calmement. Tu nas plus dappartement. Nous lavons offert à Amélie. Elle en est désormais la propriétaire, et ton père et moi ne voulons plus rien avoir à faire avec toi. Tu nes plus notre fille.

Ne rappelle plus ! Tu as tout perdu ! conclurai-je avec fermeté. Après ce quÉlodie avait fait, javais bien le droit de le lui dire.

En regardant par la fenêtre, je repensai soudain à la manière dont notre histoire avait commencé, elle aussi, par un coup de fil.

Cette funeste sonnerie avait retenti tôt un matin. Je métais précipitée vers le téléphone fixe.

Allô ?

De lautre côté, des sanglots étouffés.

Oui, bonjour ? Qui est à lappareil ?

Marguerite, cest moi, Claire.

Claire, pourquoi me fais-tu peur ? Tu vois lheure quil est ?

Si, je la vois. Marguerite, aujourdhui, jentre à lhôpital pour une opération, et jai peur pour ma fille. Je ten supplie, toi et Louis, ne laissez pas Amélie. Elle est encore si petite. Ne la mettez pas dans un orphelinat.

Ma sœur Claire avait toujours été excentrique, pleine dimagination et de gestes imprévisibles. Mais ce jour-là, elle avait franchi toutes les limites. Je tournai nerveusement le combiné entre mes doigts, sentant que quelque chose de grave était arrivé, sans encore en saisir lampleur. La peur menvahit.

Claire, pourquoi ne men as-tu pas parlé avant ? Quas-tu ? Où temmènent-ils ?

Claire était malade depuis des années, mais elle ny avait jamais prêté trop dattention. Le dernier mois, les douleurs sétaient aggravées, elle avait perdu beaucoup de poids et paraissait décharnée. Le diagnostic était sombre.

Lopération était urgente. Elle navait pas osé en parler à sa sœur.

Déjà, je laidais sans cesse, lui donnais de largent et jouais presque le rôle dune mère pour elle. Et voilà quelle me chargeait encore de ses problèmes et de sa jeune fille.

Marguerite, ils ne garantissent pas le résultat de lopération. Sil te plaît, ne laissez pas Amélie.

Une heure plus tard, nous étions à lhôpital. Lopération navait pas encore commencé, mais nous ne pûmes voir Claire. Dans le couloir, recroquevillée sur elle-même, se tenait la petite Amélie. Je mapprochai et la serrai dans mes bras.

Ils vont faire mal à maman ? demanda-t-elle, les yeux pleins de larmes.

Non, maman ne sentira rien. Elle dormira.

Quatre heures plus tard, le médecin sortit pour nous annoncer que ma jeune sœur avait succombé.

Nous ramenâmes Amélie à la maison. Jentrai dans la chambre de ma fille et lui appris que la mère dAmélie était morte et que la petite vivrait désormais avec elle. Élodie me lança un regard noir mais garda le silence.

Dix jours plus tard, Élodie jeta les affaires dAmélie hors de sa chambre et lui interdit dy remettre les pieds.

Parler à ma fille fut difficile. Elle resta inflexible, affirmant quelle jetterait les affaires dAmélie chaque fois quon ly installerait.

Pour éviter la guerre, nous donnâmes notre chambre à notre nièce et nous installâmes dans le salon.

Amélie était orpheline. Nous navions jamais su qui était le père. Désormais, son destin reposait sur nous. Cest pourquoi nous navions jamais fait de distinction entre Élodie et Amélie. Elles étaient toutes deux nos filles.

Le temps passa. Élodie termina ses études et se maria. Son mari était un homme aisé et bien plus âgé quelle. Ni lun ni lautre ne la dérangea. Elle empila ses affaires en vitesse et partit vivre avec Théo.

Un mois plus tard, elle nous annonça le mariage.

Maman, je demande juste que ta préférée, la lèche-bottes, ne vienne pas. Je ne veux pas la voir.

Élodie, tu ne peux pas agir ainsi. Amélie est ta sœur, et ne pas linviter, cest nous offenser.

Elle ne sera pas à mon mariage ! déclara-t-elle catégorique.

Dans ce cas, ton père et moi nirons pas non plus.

Parfait ! Marché conclu !

Je fondis en larmes, puis me ressaisis et décidai de partir à Nice, dans une maison de repos.

Et le mariage dÉlodie ? demanda Louis, surpris.

Rien. Nous ne sommes pas invités.

Amélie, aide-moi à trouver un endroit.

Nous partons en vacances ? sexclama-t-elle.

Oui, ma chérie, nous pouvons nous le permettre.

Hourra ! cria-t-elle joyeusement en tournoyant dans la pièce.

Nous restâmes tous les trois. Amélie terminait le lycée et sapprêtait à entrer à luniversité. Les années filèrent, douces et silencieuses. Amélie devint médecin, comme sa mère aurait voulu lêtre. Un jour, elle posa sur la table une enveloppe timbrée de lhôpital où Claire était morte, avec des lettres jamais ouvertes, adressées à Élodie toutes retournées à lexpéditeur. « Elle ne voulait pas savoir », murmura Amélie. Et dans ce murmure, il y avait toute la douleur du monde. Puis elle prit ma main, et je sus que je navais pas tout perdu.

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Un appel nocturne a révélé la voix de ma fille.
– Non, mon chéri, je ne suis pas une aide-soignante ! – Lâcha Anastasia entre ses dents.