Merci, papa au revoir
Il poussa le portail, qui céda sans un grincement, les gonds bien huilés.
Pas mal, grogna-t-il. Merci, Marcel.
Bien sûr, cétait le voisin. Qui dautre aurait pris soin de tout ça ?
Il traversa la cour, posa son sac sur le perron, fit encore le tour, puis sapprocha de la porte et toucha machinalement la serrure ronde et brune.
La clé
Marcel en avait une, mais il navait pas envie daller le déranger. Et puis, il était fatigué du voyage.
Soudain, il se souvint de quelque chose. Il passa la main au-dessus de la porte et, effectivement, attrapa la clé accrochée à une ficelle noire.
Il linséra dans la serrure, tourna, entendit un petit clic, et la porte souvrit sans résistance.
Il entra sur la véranda, où les légers rideaux brodés tremblotaient dans la brise.
« Cest Thérèse qui les avait faits », pensa-t-il en pénétrant dans la maison.
Sans allumer, il traversa les pièces.
Lodeur de la maison. Comme il avait manqué cette senteur.
Les larmes lui montèrent aux yeux, et son cœur se mit à battre la chamade.
« Oh là là, mon Dieu » Il fouilla ses poches. Zut, ses médicaments étaient dans son sac.
Il retourna le chercher, prit un comprimé quil laissa fondre sous sa langue. Le cœur moins agité, les bourdonnements dans ses oreilles sestompèrent, même si ses tempes tambourinaient encore. Ça passerait.
Assis là, il se sentait si bien, si en paix
Chez lui.
Y a quelquun ? cria une voix depuis la porte ouverte.
Cest moi, René
Eugène, cest toi ?
Ouais.
Doù tu sors ? Ta fille, Nathalie, est passée avec des gens. Elle a dit que tétais à lhôpital et que enfin, on verrait bien.
Ils peuvent toujours attendre, sourit-il. Quels gens ?
Ah, des citadins, je sais pas. Nathalie leur faisait visiter On a pensé à des acheteurs.
Bon, bref, viens pas pour rien. Ma vieille a préparé à bouffer, tu veux venir ? On trinquera
Non, merci, René. Cest gentil davoir gardé un œil sur la maison.
Mais de quoi tu parles ? sagita le voisin. Allez, viens !
Merci Je suis chez moi.
Bon, jy vais, attends-moi.
Comme sil allait partir. Drôle, ça. Il était là. Cétait sa maison.
Il sassit près de la fenêtre et y resta jusquà laube, regardant le soleil éclairer doucement les vitres.
Il se leva, sétira, sortit dans la cour. Il vérifia les portes du hangar, jeta un coup dœil au bûcher, puis alla au potager.
Tout était en ordre.
Vers midi, un bruit de moteur le fit se diriger vers le portail. Une voiture.
Qui était-ce ? Nathalie avait changé de voiture ?
Des gens joyeux et bruyants sortaient des valises et des sacs. Qui étaient-ils ? Nathalie Comment ? Elle avait vendu la maison en cachette ?
Quel culot.
Bonjour, vous faites quoi ici ?
On va habiter ici, papi. Tes qui, toi ?
Habiter ? Mais qui vous a donné lautorisation ?
On a acheté la maison, dit un gamin denviron quatre ans, la tête penchée. Les autres, indifférents, continuaient à déballer.
Acheté à qui ? Cest quoi, ces conneries ? Il claqua la porte au nez dun des hommes.
Mais ils la rouvrirent, parlant de courant dair. Quel courant dair ? Les fenêtres étaient fermées.
Jappelle la gendarmerie ! Il essaya de senfermer dans la maison, mais ces types costauds tirèrent plus fort et la porte céda.
Faut graisser les gonds, ça grince, dit un homme dun ton désagréable.
« Nathalie, Nathalie Tu nas même pas pu attendre ? Tu las vendue Et maintenant, où je vais vivre, ma fille ? Quest-ce que tu as fait ? »
Papi, tu vas vivre avec nous ?
Quoi ? Non ! Et vous, vous nallez pas rester ! Mais mais vous êtes fous ? Nathalie Quest-ce que tu as fait ?
Il attrapa des albums photo, rassemblant avec soin les souvenirs.
Il faut appeler lancienne propriétaire. Lucas, ferme la porte, le vent va tout éparpiller.
Maman, et ce papi, il va rester avec nous ? Le garçon montrait son portrait.
Chut, Lucas. Assieds-toi. Il faut enlever ce tableau, cest sûrement lancien propriétaire.
Quoi ? Vous allez ranger mes affaires ? Mais je suis le propriétaire !
Il claqua la porte de la chambre et sassit sur le lit.
Papi, tes fâché ? Tiens, un bonbon.
Merci, petit. Pourquoi ils ne mécoutent pas ?
Je sais pas, haussa les épaules lenfant. Moi non plus, ils mécoutent pas.
Ils appelaient quelquun. Nathalie ? Tant mieux, elle allait arriver, et il lui dirait quelle avait eu tort. Il ne serait pas en colère, juste il lui demanderait de rembourser ces gens. Ce nétait pas humain
Ils rangeaient les photos, les dessins de sa fille. Il en attrapa un : Nathalie, petite, lui avait dessiné un avion pour la Fête nationale. Et maintenant ? Elle avait vendu la maison alors quil était encore vivant.
Sa maison. Leur maison. À lui, à Thérèse et à leur Nathalie.
Elle arriva enfin. Il se précipita.
Nathalie, ma chérie Elle passa devant lui sans le voir, comme sa mère autrefois.
Nathalie ! Je suis là !
Elle tentend pas, papi. Comme les autres.
Comment ça ? Toi, tu me vois.
Oui. Eux, ils me disent que jinvente.
Quoi ?
Regarde Mman ! Tu vois ce papi ?
Lucas, arrête, sinon tu seras puni !
Tu vois ? Ils te voient pas, dit lenfant, semblant parler dans le vide.
Mais toi, tu me vois ?
Oui.
Attends Nathalie non plus ?
Nathalie ?
Oui, ma fille, là, avec le manteau rouge Elle me voit pas ?
Je vais demander. Le petit courut vers elle.
Nathalie, vous voyez le papi ?
Quel papi, mon chéri ?
Lucas, ça suffit ! Va dans ta chambre !
Je suis son père. Dis-lui que je suis là.
Cest votre père, cria Lucas. Il comprend pas pourquoi vous avez vendu la maison.
Attendez Lucas, tu le vois vraiment ?
Lenfant hocha la tête.
Comment il est ?
Le garçon décrivit lhomme devant lui.
Cest un enfant, il imagine des choses
Tu peux lui transmettre un message ?
Lenfant acquiesça.
Nathalie, tu te souviens quand on a pris lavion, et tu as vu les nuages par-dessus ? Tu as crié tellement fort
Lucas répéta.
La femme blêmit.
Et les oies, tu en avais peur. Et sous le pommier, tu attendais quune pomme te tombe sur la tête pour faire une découverte Et en CM2, tu étais amoureuse de Valentin, alors tu le frappais tout le temps
Papa cest comme ça quil mappelait Où est-il, Lucas ?
Là, près de vous. Il na pas pu vous dire lessentiel alors il est revenu.
Il murmura à lenfant :
Je taime, ma fille Je serai toujours là.
Toute la famille pleurait. Les hommes essuyaient leurs larmes, détournant le regard.
Cest un miracle
La femme au manteau rouge sassit sur le banc, le garçon à ses côtés. Ils parlèrent doucement.
Ma fille, dit lenfant, il faut que je parte
Papa
Ne sois pas triste, ma Natha Je dois y aller.
Papa Elle sanglotait en serrant lenfant contre elle.
Il est parti, souffla Lucas. Mais il a dit quil serait toujours là. Et aussi que Camille allait avoir un garçon.
Quoi ? Mais on nous a dit que cétait une fille ! Camille est à la maternité
Le téléphone sonna.
Allô ? Quoi ? Un garçon ? Mais on nous avait dit une fille
Elle leva les yeux vers le ciel.
Merci papa. Et au revoir.







