Après six mois de silence, la belle-mère a enfin parlé. Ses premiers mots ont glacé sa belle-fille.
Maman, dis-moi un mot, s’il te plaît ! Aurélie serra la main froide de sa belle-mère alitée dans cet hôpital de Lyon. Je sais que tu mentends. Le docteur a dit que ton audition était intacte.
Marguerite Dubois fixait le plafond, les yeux vides. Six mois sétaient écoulés depuis son AVC, et pas un mot nétait sorti de sa bouche. Seuls les clignements de paupières, quand Aurélie lui lisait à voix haute les lettres de sa petite-fille partie vivre en Amérique, trahissaient sa présence.
Lise a appelé aujourd’hui, continua Aurélie en ajustant loreiller. Manon a commencé la maternelle. Elle parle mieux anglais que français maintenant. Tu te rends compte ?
La porte de la chambre souvrit brutalement. Sur le seuil se tenait Valérie, la fille aînée de Marguerite, les cheveux en bataille et un sac de provisions à la main.
Encore toi qui commandes ! lâcha-t-elle sans même un bonjour. Tu crois que je ne sais pas ce que tu racontes aux médecins ? Que nous, ses propres enfants, nous lavons abandonnée ?
Aurélie soupira, lasse. Ces scènes se répétaient chaque semaine.
Valérie, arrête de crier. Ta mère est fatiguée par tes cris.
Cest ma mère ! Valérie sapprocha du lit en bousculant sa belle-sœur. Tu mentends, maman ? Cest ta fille qui est là. Pas une étrangère qui sest installée chez toi.
Marguerite eut un sursaut, comme si elle voulait parler, mais ne parvint quà gémir.
Tu vois comme elle souffre quand tu hurles ? Aurélie se leva pour protéger la malade. Si on allait discuter dans le couloir ?
Et si cétait toi qui dégageais ? Jen ai marre de tes simagrées ! Tu crois que je ne sais pas pourquoi tu viens chaque jour ? Cest la culpabilité, hein ? Après ce qui est arrivé à Julien ?
Aurélie pâlit. Ils évitaient de parler de leur fils devant Marguerite. Les médecins avaient prévenu : la moindre émotion pouvait provoquer une rechute.
Valérie, je ten supplie
Je ne veux pas de tes supplications ! Valérie sortit un pot de compote de son sac. Cest ce que maman adorait, de labricot maison. Pas cette infâme soupe dhôpital que tu lui donnes.
Elle ne doit rien avoir dacide, tu le sais bien. Le régime est strict.
Bien sûr, tu sais tout mieux que ses propres enfants ! Valérie aligna les pots sur la table de nuit. Là, du fromage blanc, de la poule au pot, du bouillon dans le thermos. Et toi, quest-ce que tu as apporté ? Encore ces yaourts dégoûtants ?
Aurélie remarqua que Marguerite suivait des yeux les gestes de sa fille. Pour la première fois depuis longtemps, une lueur dintérêt brillait dans son regard.
Maman, tu veux du fromage blanc ? Valérie sassit au bord du lit. Comme je le faisais quand tu étais petite, tu te souviens ? Avec un peu de sucre
Marguerite esquissa un imperceptible hochement de tête.
Tu vois ? Valérie triompha. Elle me comprend, moi ! Pas toi avec tes grands airs dinfirmière !
Aurélie aurait pu rappeler que le fromage blanc était interdit en cas dinsuffisance rénale, mais elle se tut. Après tout, les médecins avaient peut-être raison : parfois, le lien affectif valait mieux que les médicaments.
Valérie murmura soudain Marguerite.
Les deux femmes restèrent figées.
Maman ! Tu parles ! Tu me reconnais ! Valérie serra la main de sa mère.
Marguerite tourna péniblement la tête vers elle :
Où est Julien ?
Un silence pesant sinstalla. Valérie jeta un regard désemparé à Aurélie.
Maman, il il ne peut pas venir. Il travaille loin, mentit Aurélie.
Tu mens, chuchota Marguerite. Je sais tout.
Valérie éclata en sanglots :
Maman, ne pense pas à ça. Pas maintenant.
Il buvait ? demanda Marguerite en fixant Aurélie.
Oui, répondit-elle avec franchise. Beaucoup, ces dernières années.
Tu las pardonné ?
Aurélie hocha la tête, incapable de parler.
Alors moi aussi je pardonne.
Marguerite ferma les yeux, et des larmes coulèrent sur ses joues.
Maman, ne pleure pas, supplia Valérie en caressant sa main ridée. Tout ira bien. Tu vas guérir, tu viendras chez nous. Jai une grande chambre, lumineuse
Non, refusa la malade. Je veux rentrer. Chez Aurélie.
Valérie sursauta comme si on lavait frappée.
Mais maman, je suis ta fille ! Ta vraie fille !
Et elle aussi. Trente ans à mes côtés. Vous juste pour les fêtes.
On travaillait ! se justifia Valérie. On avait nos propres familles, nos enfants !
Elle aussi avait un enfant, murmura Marguerite. Un bon garçon. Je lai élevé avec elle.
Aurélie se détourna vers la fenêtre. Une fine pluie tombait, comme si le ciel pleurait avec elle. Elle aurait voulu sortir, sentir cette fraîcheur sur son visage, laver toutes ces années de souffrance.
Julien a appelé, reprit Marguerite. Avant de mourir. Il demandait pardon. Je lui ai pardonné.
Maman, arrête, implora Valérie. Les médecins ont dit : pas démotions.
Je veux parler. Aurélie est bonne. Elle a pris soin de lui. Ne la pas abandonné.
Marguerite se tourna vers sa belle-fille :
Merci à toi.
Pour quoi, maman ?
Davoir été là quand mon fils est parti.
Aurélie sassit, les jambes coupées.
Il vous aimait tellement. Il disait quil ny avait pas de meilleure mère que vous.
Et maintenant je suis un fardeau.
Non ! protesta Aurélie. Jamais. Vous êtes ma seule famille.
Tu as une petite-fille. En Amérique.
Elle construit sa vie là-bas. Lise sest mariée après ses études, elle a la nationalité américaine. Cest mieux pour elle.
Tu lui manques ?
Beaucoup. Mais cest la vie.
Valérie écoutait, le visage de plus en plus sombre.
Cest très touchant, cracha-t-elle. Et si je dis que moi aussi, jai des droits sur ma mère ? Que je ne la laisserai pas à une étrangère ?
Valérie ! la réprimanda Marguerite.
Quoi, Valérie ? Jai travaillé deux fois plus que les autres, élevé mes enfants seule parce que mon mari buvait autant que ton Julien ! Et maintenant quenfin je peux aider maman, on me dit que je ne suis rien ?
Personne na dit ça, soupira Marguerite. Mais je veux rentrer chez moi. Dans mon appartement.
Avec elle ? Valérie désigna Aurélie. Et si elle part ? Pour rejoindre Lise ? Alors quoi ?
Aurélie se leva, sapprocha de la fenêtre. La nuit tombait sur Lyon, les lumières sallumaient une à une. Tant de vies derrière ces fenêtres, tant de drames et de joies.
Je ne partirai pas, promit-elle sans se retourner.
Et si tu rencontres quelquun ? Un homme ?
Aurélie sourit amèrement :






