**Journal dun Homme**
« Papa, il faut quon aille voir grand-père ce week-end. Il a besoin daide pour réparer le toit, et il ne peut plus le faire seul. » Cest Élodie qui a prononcé ces mots, les yeux pleins despoir, tandis que notre fille, Camille, hochait la tête avec enthousiasme.
Mon beau-père vit dans un petit village des Alpes. Un homme solide, toujours debout malgré les années. Mais le temps finit par rattraper tout le monde
« Allons-y, papa ! » insista Camille, quatorze ans, les yeux brillants.
« Vous vous êtes entendues pour membêter ? » grognai-je. « Jai deux jours de repos par semaine, est-ce trop demander de les passer comme moi je lentends ? »
Elles baissèrent les yeux et séloignèrent en silence. Camille disparut dans sa chambre, Élodie dans la cuisine. « Bon, voilà qui est réglé », pensai-je, satisfait. « Elles oublient trop vite qui décide ici. »
Je navais rien de prévu de bien sérieux. Samedi, jirais voir cette Peugeot avec mon pote Julien. Une occasion, certes, mais robuste. Parfaite pour la pêche. Javais mis de largent de côté, en rognant sur les dépenses de la maison. Vendre mon vieux véhicule, emprunter un peu Assez de rouler dans cette Clio rouillée, cétait la déchéance devant les copains. Le soir, pêche au bord du lac avec les gars. Feu de camp, blagues, et quelques bières. Le paradis.
Et maintenant, ce détour au village ? Plus tard, peut-être.
Le lendemain matin, après avoir fixé le rendez-vous pour la voiture, je partis. Le véhicule était garé dans un box, près dun lotissement.
« Tu comptes vraiment changer de voiture ? » demanda Élodie, malgré tout.
« En quoi ça te regarde ? » rétorqua-je.
« Fais comme tu veux. » Elle soupira. « Mais Camille grandit, elle aurait besoin de vêtements neufs. Une belle veste, des bottes Sans parler de moi. »
« Elle attendra encore un peu. À son âge, moi » Je gardai le reste pour moi.
Au fond, je savais bien que jétais injuste. Mais ladmettre ? Impossible. « Je les ai trop gâtées, voilà tout ! » me dis-je pour me justifier.
Il y a quinze ans, jétais un étudiant fauché quand jai rencontré Élodie. Une jeune femme rieuse, aux yeux bleus pétillants. Les débuts furent durs : un petit appartement, puis Camille arriva. Un seul salaire dingénieur, heureusement que ses parents nous aidaient. Des paniers de légumes, des confitures, des conserves Son père venait chaque semaine, jouait avec Camille, laissait discrètement quelques billets avant de repartir.
Mes parents, loin en Bretagne, avaient quatre autres enfants à élever. Je nai jamais percé dans ma carrière, mais des petits boulots nous ont permis de vivre correctement. Un appartement, une voiture doccasion Élodie, bibliothécaire, gagnait peu mais faisait de la maison un havre. Jamais une chemise froissée, jamais un repas raté. Tout limmeuble lenviait.
Quand ai-je commencé à me croire indispensable ? Je ne sais plus. Petit à petit, mon avis devint le seul qui comptait. Les rires de Camille se firent rares, les sourires dÉlodie aussi. Son père ne venait plus avec ses cadeaux. Je ne mintéressais plus à leurs désirs, seulement à lopinion des copains. Et cette voiture ? Cétait leur idée. Largent était pour autre chose, mais cette occasion était trop belle
Devant le box, jallumai une cigarette en attendant le vendeur. Les garages séparaient les maisons individuelles des HLM. Devant, une route, puis des buissons.
Cest alors quun petit chat sortit des fourrés. Il sapprocha timidement, sassit à distance, observant. Il nespérait plus grand chose des humains, mais quelque chose en lui murmurait : « Peut-être cette fois ? »
Quand les deux hommes ressortirent du box, le chat miaula faiblement. Mon regard croisa le sien.
« Quest-ce quil fait là, petit ? » pensai-je. « À son âge, il devrait jouer, manger à sa faim, dormir au chaud. Mais non il survit. »
Jécrasai ma cigarette, montai en voiture. Et je le vis : lespoir séteindre dans ses yeux verts. Il se leva, retourna vers les buissons. Vers une vie de souffrance, de peur, dindifférence.
Et soudain, je compris.
« Jai déjà vu ce regard. Celui dÉlodie, hier, quand je lai interrompue. Celui de Camille, quand elle est partie sans un mot. Elles sont là, bien nourries, au chaud mais comme ce chat, elles attendent de lattention. Et je ne leur donne rien. Comment ai-je pu ? »
Je me battis contre cette faiblesse, me traitant de faible, de sentimental. Mais je savais déjà ce que je ferais.
Je retrouvai le chat dans les buissons, couché sur un morceau de carton. La peur dans ses yeux céda place à lespoir quand je le pris dans mes bras.
« Camille ! » criai-je en entrant. « Regarde ce que je tai ramené. Tu ten occupes ? »
Sa méfiance se changea en joie.
« Papa ! Doù il vient ? Il est si maigre »
« Affamé, oui. Cest à toi maintenant. Enfin à nous. »
Élodie me regarda, perplexe.
« Quest-ce qui tarrive, Sébastien ? »
« Grand-père nous attend, et vous nêtes pas prêtes ! Quinze minutes pour préparer vos affaires et nourrir ce petit. On le lavera là-bas. Allez, hop ! »
Malgré le ton autoritaire, leur joie me réchauffa le cœur. Pendant quelles se préparaient, jappelai les copains : la pêche était annulée.
Le toit fut vite réparé quelques ardoises à remplacer. Mon beau-père, malgré sa force, ne montait plus là-haut : le vertige le prenait.
« Tu ne cultives plus le potager cette année ? » demandai-je en descendant.
« Seul, cest trop dur. » Il soupira. « Avec ta belle-mère, cétait facile. Mais sans elle »
« Moi, je peux taider pendant les vacances ! » proposa Camille, caressant le chat endormi dans ses bras. « Et Biscotte sera plus libre ici quen appartement. »
« On reviendra le week-end prochain pour labourer. Et ne te gêne pas pour demander, on est là. »
Nous rentrâmes à la nuit tombée. La radio jouait doucement. Camille et le chat dormaient à larrière. Lui, propre, repu, épuisé par sa première journée de bonheur.
« Il nen faut pas beaucoup, hein ? » songeai-je. « Juste quon ne passe pas à côté. »
« Tu parlais de vêtements pour Camille ? » murmurai-je à Élodie. « Demain, on fera les magasins. Prends tout ce quil te faut. Et pour toi aussi. Vous êtes mes belles, il faut en profiter. »
« Et la voiture ? » Elle se blottit contre moi.
« Celle-ci ira très bien. La prochaine attendra. Dabord, un motoculteur pour ton père. À labourer à la main, il va se briser le dos. »
Nous rîmes doucement, sans réveiller Camille et Biscotte.
Les lumières de la ville scintillaient au loin. Le moteur ronronnait






