— Lüszi, je crois… j’ai renversé un chat… — ai-je haleté dans le téléphone.

Oh, mon Dieu… Juliette, je crois que jai écrasé un chat… jai haleté dans le téléphone.
Et alors ? a répondu Juliette dune voix impassible.
Comment ça, « et alors » ? Quest-ce que je fais ?
Au moins descends de la voiture et vérifie sil est encore en vie.
Jai avalé ma salive. La cour était vide, lair du soir sentait le métal et la chaleur étouffante une odeur qui rappelait la peur. Jai ouvert la portière lentement et, sans sortir, je me suis penché pour regarder sous la voiture. Et je lai vu : il respirait. Une petite boule grise… tremblante, mais ses yeux étaient ouverts.
Il est vivant, Juliette. Il respire… Quest-ce que je fais ?
Comment ça, « quest-ce que je fais » ? Emmène-le à la clinique. De toute façon, cest là que tu allais. Mais dépêche-toi !
Je lai soulevé avec précaution il ne résistait pas, il restait là, haletant. Je lai posé sur la banquette arrière, dans une boîte à chaussures qui traînait par terre. Et je suis parti.
La clinique était à une demi-heure. Normalement. Mais pas ce jour-là. Parce que ce jour-là, le temps sest étiré comme une éternité.
Dans le coffre, il y avait déjà un chien. Un vieux bâtard, renversé par un train. Les voisins de la maison de campagne mavaient demandé de lemmener « quon lendorme dignement, quil ne souffre plus », avaient-ils dit. Un chien errant, personne ne le voulait vraiment, mais on avait pitié. Javais accepté. Machinalement.
Et maintenant, ce chat en plus.
Jai foncé sur la route comme un fou, une seule pensée dans la tête :
« Quel jour… quelle vie… »
À la clinique, surprise, personne nattendait. Jai couru avec la boîte à la main, comme si jamenais ma femme en salle daccouchement le vétérinaire la prise immédiatement et la emmené en examen.
Quest-ce quil a ? Ça va aller ? je tournais en rond devant la porte.
On va faire une radio a hoché lassistante. Rien de grave apparemment, mais il faut vérifier.
Quinze minutes. Une éternité. Les secondes sétiraient, comme si le temps se moquait de moi. Jai arpenté la salle dattente, regardant le plafond, les fenêtres, les affiches de chats British et Maine Coon…
Et pendant ce temps, quelque chose me rongeait. Pas juste de linquiétude de la honte. De la culpabilité. Je navais pas fait attention. Je naurais pas dû rouler si vite. Tout aurait pu être différent. Lui, petit, vulnérable, avait traversé une seconde trop tard moi, jétais perdu dans mes pensées, à chercher la sortie pour la clinique. Et voilà. Un instant. Un clic du destin et me voilà, la gorge serrée, à supplier intérieurement : « Quil survive. Laissez-moi réparer ça… »
Enfin, le vétérinaire est sorti.
Il faut lopérer…
Et là, je me suis souvenu le chien était toujours dans le coffre !
Je suis retourné à la voiture. Silence. Pas un gémissement. Pas un mouvement. Jai appuyé sur le bouton le coffre sest ouvert lentement.
Deux yeux terrifiés mont regardé depuis lobscurité. Il était vivant.
Hé… jai murmuré. Désolé… on va soccuper de toi.
Je suis reparti en courant vers la clinique. Jai attrapé le vétérinaire une femme sévère, au regard perçant.
Il y a aussi un chien. Dans le coffre. Un train la percuté, ses pattes arrière… enfin…
On nous a appelés pour leuthanasie… On nous a dit quil navait aucune chance.
Je me suis arrêté, incapable de continuer.
La femme na pas bronché. Elle a juste enfilé une vente par-dessus sa blouse et ma suivi.
On a ouvert le coffre. Elle a regardé le chien, puis moi. Ses yeux mont transpercé, comme une radiographie.
Vous êtes fou ? Qui vous a dit quil fallait lendormir ? Oui, ses pattes ne guériront pas. Mais il peut vivre. On en a sauvé des comme lui. Amenez-le.
Jai hoché la tête. Je nai pas discuté. Elle avait dit : « Il vivra. » Ça me suffisait.
Ce soir-là, je suis rentré en trombe. Juliette sest retournée, surprise, devant la cuisinière :
Quest-ce qui tarrive, Antoine ?
Sans un mot, je suis allé dans la chambre, jai sorti le vieux livre où javais caché des économies. Un rêve. Une moto. Ça navait plus dimportance.
Antoine ?! Quest-ce qui se passe ?
Ils vont vivre ! jai crié. Tous les deux !
Qui ? Tu deviens fou ?
Je texpliquerai !
On les a gardés. Le chat sappelle Minou. Le chien, Roi. On a tout traversé ensemble : perfusions, nuits blanches, rééducation.
Juliette a juste dit :
Sils sont là, on trouvera une solution.
Et elle la fait. Elle a nourri Minou avec amour, couvert Roi dune couverture. On a pleuré ensemble quand Minou a fait ses premiers pas. On a ri quand Roi a dévalé la cour dans son fauteuil roulant.
Cinq ans ont passé. Ceux ne sont pas des animaux. Ce sont notre famille.
Aujourdhui, en rentrant, une odeur de gâteau ma accueilli. Juliette ma pris dans ses bras par-derrière, fort. Et elle sest mise à trembler.
Quest-ce quil y a ? je me suis retourné.
On va avoir du monde en plus… elle a chuchoté, en posant sa main sur son ventre.
Dabord, je nai pas compris. Puis… jai compris.
Jai quarante ans. Elle, trente-sept. On a essayé longtemps. On avait presque renoncé. Presque. Mais une fois, une vieille femme ma dit :
« Vous aurez trois enfants. Deux seront un don de la nature. Un troisième… un don de Dieu. Pour votre bonté. Votre patience. Le chemin sera dur, mais la lumière sera là. »
Minou dormait en boule sur le rebord de la fenêtre, près du lapin en peluche. Roi, vieux maintenant, est venu se blottir contre mes jambes et a poussé un gros soupir.
À lépoque, je ny avais pas cru. Maintenant, je crois.
Parce quun jour, on a dit « oui » à la vie. Et la vie nous a répondu : « oui ».

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— Lüszi, je crois… j’ai renversé un chat… — ai-je haleté dans le téléphone.
La belle-mère a finalement réussi à séparer le couple — Fiston, j’ai réfléchi… Je vais m’installer dans ton appartement — ça me permettra de chasser ton ex. — Tu crois que Lika acceptera ? — Tu peux me faire une donation — je te rendrai tout après. Mais il n’a même pas eu besoin de le faire. — Vivez ici, — répondit Lika en haussant les épaules, surprenant totalement Zoé Pétronille. Zoé Pétronille a failli s’évanouir en découvrant qui son fils chéri avait choisi comme épouse ! Son Fédéric, son unique garçon qu’elle avait élevé seule (son mari était toujours au travail), était tombé amoureux d’une vendeuse ! — Maman, Lika est responsable dans une boutique de vêtements, — la corrigea son fils. — Elle est belle, gentille et attentionnée. — Ça reste une commerçante ! — s’agaçait Zoé Pétronille. — Tu oublies que ton grand-père et ton père étaient ingénieurs, et que tes deux grands-mères et moi sommes médecins ? Nous sommes une famille d’intellectuels ! Tu as fait de longues études, tu as un avenir brillant en odontologie. — Maman, on s’aime, le reste n’a pas d’importance. — Bien sûr que si ! Une épouse doit être à la hauteur de son mari ! Regarde Thomasine — une jeune femme remarquable, future neurologue avec une belle carrière. Et elle t’aime depuis le lycée. — Mais je ne l’aime pas. C’est fini, maman, on n’en parlera plus. Mais elles en ont reparlé ! Zoé Pétronille ne cessait de rappeler à son fils tout ce qu’elle avait fait pour lui après la mort de son père, les efforts, les doubles emplois, les relations, la préparation aux examens. Rien n’y fit. Fédéric et Lika se sont mariés et se sont installés chez elle. Ce voisinage ne dérangeait pas Zoé Pétronille — c’était même plus pratique pour chasser la belle-fille. — Tu crois que tu es bien tombée ? — sifflait Zoé Pétronille à Lika quand elles étaient seules. — On verra combien de temps tu tiendras comme épouse. Tu n’es pas faite pour mon fils ! Compris ? — On verra ! — répliquait la belle-fille. — Vous devriez vous calmer, Zoé Pétronille. On pourrait être amies. Fédéric doit faire carrière, pas gérer des querelles de famille. Devant Fédéric, elles faisaient des efforts, mais l’ambiance était tendue. Après deux mois, Zoé Pétronille pensait avoir gagné. La belle-fille était devenue plus discrète et ne réagissait plus à ses piques. Elle semblait prête à partir… Mais non. La “coucou de nuit” a supplanté la “coucou de jour”. Les jeunes ont acheté un appartement à crédit, sans rien dire à Zoé Pétronille ! — Tu es fou ? — s’exclama-t-elle. — Comment ? Avec quoi ? Où ? Tu me laisses pour elle ? — Maman, calme-toi, — répondit Fédéric, imperturbable. — Deux maîtresses de maison dans une cuisine, ça ne marche pas. L’appartement est dans le quartier voisin, on viendra te voir. Il s’avéra que la “commerçante” avait vendu la maison de sa grand-mère à la campagne. La maison valait peu, mais le terrain intéressait un entrepreneur local qui a payé cher. Fédéric a vendu sa vieille voiture et avait quelques économies. Cela a suffi pour l’apport de leur “deux pièces”. — Vous n’auriez pas pu choisir plus modeste ? — lâcha Zoé Pétronille. — Tu vas devoir travailler jour et nuit pour payer ça, Fédéric. — Maman, je vais m’en sortir, et Lika travaille aussi. — On sait ce qu’elle rapporte ! Elle te fait vivre à ses frais… — Maman, arrête ! Et elle n’avait pas dit son dernier mot ! La belle-fille idéale, Thomasine, aimait Fédéric depuis le lycée, mais elle n’allait pas l’attendre éternellement. Zoé Pétronille faisait tout pour séparer son fils de la “commerçante”. Elle le sollicitait sans cesse : réparer le robinet, faire les courses, rester avec elle — prétextant des problèmes de santé. Son fils venait, faisait tout, croisait parfois Thomasine “par hasard” chez sa mère, mais ne lui prêtait pas vraiment attention. Puis il vint de moins en moins — trop de travail, disait-il. Elle savait bien pourquoi ! Lika le retenait et l’éloignait de sa mère ! Elle alla jusqu’à appeler les urgences pour que son fils ne l’oublie pas et écoute ses conseils. Ça marcha un temps — Fédéric vint plus souvent, inquiet pour elle. Mais voilà que Thomasine partit en stage à l’étranger, pour trois ans ! — Sans Fédéric, je me sens mal ici, — soupira la jeune femme. — Là-bas, je me changerai les idées et gagnerai de l’expérience. — Dommage, ma chérie, mais je ne peux pas te retenir, — soupira aussi Zoé Pétronille. Mais elle décida qu’au retour de Thomasine, elle organiserait le divorce de Fédéric et Lika. Pour que deux brillants spécialistes forment une vraie famille. Avec sa belle-fille, Zoé Pétronille restait froide, ne se privant pas de la piquer sur son travail ou les tâches ménagères. Peu à peu, Lika cessa de venir chez sa belle-mère et ne l’invitait plus non plus. Tant mieux ! Zoé Pétronille recevait son fils seul et ne manquait pas de lui parler de Thomasine. Six ans passèrent avant que Zoé Pétronille atteigne son but. Son fils ne lui expliqua pas vraiment pourquoi il se séparait de Lika, mais elle savait. Ce n’était pas pour rien qu’elle organisait des “rencontres fortuites” avec Thomasine, revenue en France. Pas pour rien qu’elle répétait à son fils qu’il s’était trompé de femme, mais qu’il pouvait corriger son erreur. Elle soupçonnait que l’absence d’enfants avait joué dans le divorce. Lika était stérile. Mais cela arrangeait Zoé Pétronille — avec des enfants, c’est plus difficile de divorcer. Son fils, cependant, était trop noble. — Maman, l’appartement appartient à Lika et moi à parts égales, mais on ne veut pas le vendre pour l’instant. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je revienne chez toi ? — Bien sûr. Mais il faudra régler la question de l’appartement. Elle était même ravie du retour de son fils. Thomasine allait s’installer avec eux, et Zoé Pétronille se réjouissait d’avoir un beau couple à la maison ! Fédéric et Lika s’étaient vraiment disputés, car il n’a pas protesté contre Thomasine, qui s’est installée chez eux et a tout de suite imposé ses règles. — Les aliments frits sont mauvais, — déclara Thomasine. — La viande doit être maigre, cuite au four, et il vaut mieux ne pas en manger. Les pommes de terre sont mauvaises. Et la mayonnaise ? Vous êtes fous d’acheter cette cochonnerie de saucisson ? — Tu vois, Fédéric, comme Thomasine prend soin de ta santé ? — s’attendrissait Zoé Pétronille. Mais au bout d’un mois, sa joie s’est calmée. La future belle-fille (ils ne se pressaient pas de se marier) les nourrissait presque exclusivement de légumes. Elle les faisait faire du yoga à la maison, a retiré tous les tapis — la poussière est mauvaise ! — et commandait tout dans la maison. — Fiston, j’ai réfléchi… Je vais m’installer dans ton appartement — ça me permettra de chasser Lika. Et vous, vous ferez votre nid ici… — Tu crois que Lika acceptera ? — Tu peux me faire une donation — je te rendrai tout après. Mais il n’a même pas eu besoin de le faire. — Vivez ici, — répondit Lika en haussant les épaules, surprenant totalement Zoé Pétronille. Elle ne se doutait pas que son ex-belle-mère venait avec des plans sournois — ce serait la surprise. Zoé Pétronille se disputait avec Lika pour tout. Il fallait cuisiner d’urgence, mais l’ex-belle-fille était déjà aux fourneaux. Il y avait du sable dans l’entrée — forcément, c’était la jeune femme qui l’avait ramené, et elle n’avait pas lavé le sol. Lika rentrait tard et réveillait Zoé Pétronille en claquant la porte. Tout était prétexte à dispute. Ce qui était curieux — Lika se lançait d’abord dans la joute, puis abandonnait vite et se retirait dans sa chambre. Et elle n’amenait jamais d’hommes à la maison, ce que Zoé Pétronille espérait pourtant… Mais son fils se plaignait de plus en plus de Thomasine. — Maman, c’est impossible ! Ne mange pas ça, ne va pas là, couche-toi à 21h. J’ai peur de respirer devant elle ! — C’est Lika qui t’a déformé ! Thomasine prend soin de toi et de ta santé ! — répliquait Zoé Pétronille. Elle pensait que Fédéric exagérait. Elle n’admettait pas que Thomasine allait trop loin. Ce n’est rien ! Construire une bonne famille, c’est difficile — tout ira bien si chacun fait des efforts. Mais elle n’était plus sûre de rien… Zoé Pétronille remarqua un jour que Lika avait pris du ventre… Elle avait toujours été mince et sportive. — Quoi ? Tu es tombée enceinte d’un vaurien ? — lança Zoé Pétronille, en regardant le ventre et le visage fatigué de la jeune femme. — Quels vauriens ? — répondit-elle, lasse. — Oui, je suis enceinte, mais de votre fils. — Quelle comédienne ! — s’exclama Zoé Pétronille. — Vous avez divorcé il y a quatre mois. Tu veux lui coller un enfant qui n’est pas de lui ? — J’aurais pu, mais la fille est bien de lui. On a fêté le divorce… Un dernier rendez-vous. Si vous voulez, on fera un test après la naissance. — Et Fédéric est au courant ? — Oui. Et je ne veux pas vous attrister, mais on se revoit depuis un mois et on va se remarier. Zoé Pétronille n’en fut pas attristée. À vrai dire, elle en avait assez de toutes ces guerres domestiques, et son fils n’était pas heureux avec Thomasine. Puisqu’il allait devenir père et elle grand-mère, il était temps d’arrêter les querelles. D’autres soucis, plus joyeux, les attendaient. Et avec Thomasine, elle réglerait ça — une dernière fois, elle interviendrait dans la vie amoureuse de son fils.