“Écoute-moi bien, continua son colocataire. Soit ta fille me donne sa voiture, soit elle dégage ! Je ne vivrai pas dans une maison où on ne me respecte pas ! Et où est-ce quelle ira ? Cest pas ton problème ! Elle est adulte. Il est temps quelle se débrouille seule
Léa se tenait dans le couloir de la maison familiale et écoutait sa mère lui expliquer à travers la porte de la salle de bains pourquoi elle devait céder sa voiture.
Léa, réfléchis un peu ! Thomas en a besoin pour aller travailler tous les jours. Toi, tu es étudiante. Prendre le bus, cest vraiment la fin du monde ?
La jeune femme sappuya contre le mur et ferma les yeux. La voiture, cétait son grand-père qui la lui avait offerte pour ses vingt ans. Une vieille, mais la sienne. Sa première. Il lui avait dit : « Pour que tu dépendes de personne. Pour que tu décides toi-même où aller. »
Maman, la voiture est à mon nom, répondit Léa calmement.
Et alors ? Nous sommes une famille ! La voix de sa mère monta dun ton. Thomas est comme un père pour toi. Tu te souviens quand il taidait en maths en terminale ?
Léa sen souvenait. Elle se souvenait de ses cris à chaque erreur, des manuels jetés sur la table quand elle ne comprenait pas du premier coup.
Tes bête comme tes pieds ! Tas hérité ça de ta mère !
Un ronronnement de sèche-cheveux séchappa de la salle de bains sa mère se préparait sûrement pour sortir. Dans cinq minutes, elle allait ouvrir la porte, et la conversation reprendrait. Léa nen avait aucune envie.
Je vais y réfléchir, mentit-elle en retournant dans sa chambre.
Mais il ny avait rien à réfléchir. Elle ne donnerait pas sa voiture. Par contre, ce quelle ferait ensuite, ça, cétait moins clair.
Léa était en dernière année à la fac et donnait des cours danglais à côté. Largent était serré, mais suffisant.
Si on oubliait que sa « vie » se passait dans une maison où chacun de ses gestes était commenté et critiqué.
Thomas était entré dans leur vie quand Léa avait onze ans. Sa mère lavait rencontré au travail. Grand, barbu, il parlait avec assurance et beaucoup.
Ça plaisait à sa mère. Son père, lui, était tout le contraire discret, réfléchi. Après le divorce, il avait déménagé à Paris et appelait rarement.
Au début, Thomas avait fait des efforts. Des bonbons, des questions sur lécole, même quelques sorties au cinéma. Léa sétait dit : « Peut-être quil est pas si mal. » Mais ça navait pas duré.
Une fois quil sétait installé définitivement chez eux, tout avait changé. Il avait commencé à donner des ordres. Pas des demandes, des propositions des ordres. Comme si Léa nétait pas la fille de la maison, mais la bonne.
Fais-moi un thé. Range tes affaires. Marche doucement. Claque pas les portes. Baisse la télé. La liste sallongeait chaque jour.
Et sa mère sa mère était devenue lavocate de Thomas. Chaque remarque, elle la reprenait et lamplifiait.
Léa, Thomas est fatigué après le travail. Tu peux pas faire moins de bruit ?
Léa, il a raison. Pourquoi mettre la musique si fort ?
Léa, pense aux autres.
« Aux autres » voulait dire Thomas. Parce que quand Léa révisait ses examens et demandait de baisser la télé, personne ne bougeait.
On est pas à la bibliothèque, râlait Thomas. Si tu veux du silence, reste dans ta chambre.
La chambre de Léa était minuscule, une ancienne réserve. Juste un lit et un bureau. Quand elle sy réfugiait, les murs semblaient se rapprocher, lair manquait. Mais elle navait pas le choix.
Avec le temps, Léa avait appris à se rendre invisible. Elle rentrait quand Thomas dormait ou était absent. Mangeait quand la cuisine était libre. Évitait les discussions familiales.
Ça fonctionnait jusquà lhistoire de la voiture.
Le lendemain matin, sa mère frappa à sa porte.
Léa, tu es réveillée ? On doit parler.
Léa sassit sur son lit. Sa mère portait une robe neuve, visiblement chère. Les cheveux coiffés avec soin. Elle sortait quelque part.
Je técoute.
Thomas était blessé hier. Il pensait que tu accepterais facilement pour la voiture.
Pourquoi il pensait ça ?
Sa mère sassit au bord du lit, regarda par la fenêtre.
Léa, tu comprends Thomas et moi, on prévoit un mariage. On veut faire ça bien, inviter du monde. Mais largent tu sais comment cest en ce moment.
Léa ne répondit pas.
Thomas a besoin de la voiture pour son nouveau poste. Il doit se déplacer en banlieue, cest pas pratique en transports.
Quil en achète une.
Avec quoi ? Sa mère haussa le ton, puis se reprit. Léa, on est une famille ! Thomas a fait tant pour toi
Comme quoi ?
Sa mère hésita.
Il ta élevée. Comme un vrai père. Aidée en maths
Il me criait dessus, tu veux dire.
Arrête ! Il faisait des efforts ! Et toi tu as toujours été ingrate. Ton père ta gâtée, voilà le résultat.
Un silence tomba. Léa regardait sa mère sans la reconnaître. Avant, elles étaient proches. Avant, sa mère la défendait, pas un étranger.
Je donne pas ma voiture, dit Léa.
Alors trouve un autre logement, répondit sa mère froidement en sortant.
Léa resta seule. Sa poitrine se serra, respirer devenait difficile. Elle navait jamais imaginé en arriver là.
Le soir, quand Thomas rentra, le spectacle commença. Léa entendait tout à travers le mur.
Alors, tu lui as parlé ? demanda Thomas.
Oui. Elle refuse.
Je vois. On a été trop laxistes.
Thomas, elle est jeune. Elle comprend pas.
Elle comprendra quand ? Quand elle aura des enfants ? Non, Sylvie. Si on la laisse faire, elle va nous marcher sur la tête.
Sa mère murmura une réponse inaudible.
Écoute-moi bien. Soit elle donne la voiture, soit elle part. Je vis pas dans une maison où on me manque de respect.
Et où ira-t-elle ?
Cest pas ton problème. Elle est adulte. Quelle apprenne.
Léa ne dormit pas de la nuit. Une question la hantait : sa mère choisirait-elle Thomas ?
La réponse vint deux jours plus tard.
Léa, Thomas et moi avons décidé. Si tu ne fais pas defforts, tu vivras ailleurs.
Tes sérieuse ?
Sérieuse. Tu travailles, tu peux te débrouiller.
Léa la regarda longuement.
Daccord. Je pars.
Sa mère sattendait à des pleurs, des supplications. Pas à ce calme.
Léa réfléchis.
À quoi ? Tu as choisi. Maintenant, cest mon tour.
En une semaine, Léa trouva une chambre chez une vieille enseignante sympa. Petite mais propre, près de la fac.
En rangeant ses affaires, sa mère la regardait, mal à laise.
Peut-être quon a eu tort
Non. Cest juste.
Tu comprends, je voulais pas te chasser. Mais Thomas
Thomas passe avant moi. Jai compris.
Sa mère pleura.
Ne dis pas ça. Tu es ma fille.
Jétais ta fille.
Les premières semaines furent dures. Pas à cause du quotidien Léa sy adapta vite. Mais parce quelle réalisait que sa mère avait préféré un homme à elle.
Pourtant, la vie saméliora. Plus délèves, plus dargent. De quoi vivre, et même soffrir des petits plaisirs.
Elle mangeait quand elle voulait. Écoutait de la musique. Invitait des amis. Personne pour lui donner des ordres, la critiquer, faire des scènes.
Sa mère appelait rarement. Surtout les fêtes.
Ça va, Léa ?
Ça va.
Tu viendras ?
On verra.
Mais elle ny allait pas.
Six mois plus tard, sa mère lappela tard un soir. La voix étrange.
Léa, je peux venir ? Il faut quon parle.
Bien sûr.
Elle arriva une heure plus tard, méconnaissable maigrie, les yeux cernées.
Thomas ma quittée. Pour une autre. Plus jeune.
Léa lui serv






