À dix heures du matin, le ciel de mars séclaircit soudain des nuages gris et le soleil fit son apparition. La mer prit une teinte bleue accueillante, les vagues léchant doucement les galets du rivage. Lair même sembla plus pur et transparent.
Rester enfermé par une si belle matinée était impensable. Théo posa le journal quil lisait après le petit-déjeuner. Avec un grognement, il se leva de son fauteuil et alla shabiller. Le hall de la pension était désert. Dhabitude, de petits groupes de vacanciers sy installaient. Mais eux aussi avaient préféré lair libre, abandonnant les confortables canapés.
Théo marchait le long de la promenade. Les galets crissaient sous ses semelles épaisses. Dans le ciel, les mouettes sinterpellaient joyeusement. Lair marin frais emplissait ses poumons, le revigorant.
Lorsquil laissa derrière lui les pensions de bord de mer, il gravit une pente douce et avança à travers lherbe jaunie de lannée précédente, où perçaient déjà de timides pousses nouvelles. De loin, il remarqua que le seul banc sur la côte était occupé. Théo sétonnait quon nen ait pas installé davantage. Quelle joie de sasseoir et de contempler la mer ! Il venait souvent ici quand le temps capricieux du printemps le permettait.
Il songea à faire demi-tour, mais changea davis. Le banc nappartenait à personne, il y avait de la place pour lui aussi. Et partager cette vue avec quelquun ne pouvait quêtre plus agréable. En sapprochant, il réalisa quune femme occupait le banc. À son arrivée, elle tourna légèrement la tête et lui jeta un regard indifférent.
Elle avait son âge, peut-être un peu moins. Elle portait un pantalon de sport, un sweat bordeaux et des baskets. Ses cheveux gris étaient coupés court. Ses traits étaient réguliers. *Dans sa jeunesse, elle devait être une beauté. Et même maintenant*, pensa Théo malgré lui.
« Belle matinée, nest-ce pas ? » lança-t-il à la place dun bonjour.
La femme ne répondit pas, se contentant de hausser légèrement un sourcil.
« Je ne vous dérange pas ? » demanda-t-il, et sans attendre de réponse, il contourna le banc pour sasseoir à lautre extrémité. « Je ne vous ai jamais vue ici avant. Vous êtes arrivée récemment ? »
« Il y a deux jours », répondit-elle soudain.
Sa voix était grave, légèrement rauque.
« Moi, ça fait une semaine. On ne se lasse pas de regarder la mer. Cest apaisant. »
« Vous êtes nerveux ? » Elle tourna la tête vers lui, le regarda brièvement, puis détourna de nouveau les yeux vers lhorizon.
« Quoi ? Ah, non. Je disais ça comme ça. Bien quen ces temps agités, on ait mille raisons de lêtre. » Théo regrettait déjà davoir engagé la conversation. Les mots perturbaient la paix du paysage.
« Et quest-ce qui vous tracasse ? » On aurait dit quelle ne détestait pas lidée de discuter.
« Tout vous raconter comme ça, dun coup ? » grommela Théo.
« Pourquoi pas ? Cest bien pour ça que vous vous êtes approché, que vous vous êtes assis près de moi. Il est plus facile de souvrir à un inconnu. »
« Vous avez raison. » Théo marqua une pause. « Vous savez, il y a plus de trente ans, je suis venu ici après mon divorce. Jétais dévasté. La solitude me rongeait. Je harcelais mes amis, me plaignant de ma vie ratée. Ils ont fini par menvoyer au bord de la mer pour sen débarrasser un temps. » Théo rit. « Jétais jeune, le ciel plus bleu, la mer plus attirante, le soleil plus éclatant. Cétait le début de lautomne. Certains se baignaient encore. Moi aussi, une fois. Il ny avait pas de banc à lépoque, jaimais masseoir plus loin, sur ces rochers. Un jour, jai remarqué un nouveau visage sur la promenade. Vous savez, comme dans *La Dame au petit chien* ?
Je fus immédiatement attiré par une jeune femme qui se promenait seule le long de la plage. Elle souriait toujours du coin des lèvres. Jai senti en elle une âme sœur et je suis allé la rencontrer. Elle sappelait Enfin, peu importe le nom.
Nous avons marché, discuté. Elle était mariée. Son mari, plus âgé, était gravement malade. Il avait fait venir sa sœur et lavait persuadée de partir une semaine au bord de la mer. Pour la première fois depuis des années, elle respirait, loin des soucis, doù ce sourire constant.
Le lendemain, nous nous sommes donné rendez-vous. Et elle est venue ! Nous ne nous sommes plus quittés, ni le jour ni la nuit. Nous avons vécu quelques jours merveilleux. Elle nétait pas une femme légère, au contraire » Théo chercha ses mots, ne les trouva pas, et se tut.
« Javais épousé ma première femme par amour. Mais peu à peu, nous avons cessé de nous entendre. Même au lit, elle pensait davantage à acheter un scooter ou des baskets à notre fils quau plaisir. Je ne la blâmais pas. Les torts sont toujours partagés. Mais là Ce fut un baume pour mon cœur meurtri par un mariage insatisfaisant.
Elle ma offert son amour avec abandon, presque désespoir, comme un condamné à mort. Mais le temps est impitoyable. Le jour de mon départ arriva. Elle ma accompagné à laéroport. Elle souriait, me faisait signe de la main. Mais des larmes coulaient sur ses joues. Et moi Je nai même pas pensé à rester quelques jours de plus. »
« Et vous ne vous êtes plus revus ? » demanda la femme dune voix rauque.
Elle écoutait attentivement, les yeux rivés sur la mer. Théo eut même limpression quelle était tendue.
« Non. Je lui avais demandé son adresse. Les portables nexistaient pas. Et je naurais pas osé lappeler, la compromettre. Au début, la nostalgie était forte. Je repoussais mon voyage. Puis lidée ma semblé mauvaise. Pourquoi ? Son mari mourait, et moi je débarquerais La torturer, me torturer. Elle aurait dû mentir, se justifier Elle avait déjà assez de soucis. Et notre rencontre naurait rien apporté de bon. Cest ce que je me suis dit. Et puis Jai perdu ladresse » Théo se tut. La femme aussi.
« Jai eu peur, sans doute. Un échec amoureux mine lestime de soi. On se remet en question, on devient hésitant »
« Belle histoire. Vous ne vous êtes jamais remarié ? » demanda-t-elle.
« Non. Il y a eu des femmes, je ne le cache pas. Mais rien na abouti. Je pensais toujours à cet amour éphémère au bord de la mer. »
« Peut-être parce quil fut bref, sans engagements, sans déceptions ni conséquences. »
Elle se leva.
« Vous partez déjà ? » sinquiéta Théo.
« Il est temps. Et pourtant, vous auriez dû aller la voir. Elle vous attendait. » Elle fit demi-tour et séloigna rapidement vers les pensions.
Théo la suivit des yeux, perplexe. *Que voulait-elle dire ? Une intuition ? Ou* Mais il ne la rattrapa pas.
Tourmenté par ses questions, il retourna à la mer après le déjeuner, espérant la retrouver. En vain. Il ne la vit pas non plus au







