Jai longtemps envié la place de mon frère, mais le destin en décida autrement.
Ma mère me porta à dix-huit ans, encore presque une enfant. Mon père disparut dès quil apprit la nouvelle il ne voulait ni famille ni contraintes, seulement des nuits sans fin entre amis. Mes grands-parents, habitant un village près de Lyon, furent outragés. À cette époque, une fille-mère était une honte pour toute la famille. Mon grand-père la chassa en hurlant : « Hors de ma maison, petite insensée ! » Je nose imaginer son désarroi si jeune, seule, avec un nourrisson dans les bras. Pourtant, elle tint bon : études par correspondance, emploi de secrétaire, efforts acharnés. On nous attribua une chambre en HLM, et notre vie à deux commença. Je grandis trop vite courses, ménage, réchauffer les repas. Jouer ? Impensable. Je fus son roc, son seul soutien.
Jamais je ne me plaignis jen tirais même fierté. Puis arriva Théo. Sympathique, il offrait des friandises, faisait rire maman. Elle brillait près de lui. Un soir, elle mannonça : « Théo et moi nous marierons. Nous emménagerons à Bordeaux. » Jétais heureux jespérais enfin un père. Les premiers temps furent doux. Javais ma chambre, je pouvais lire, écouter de la radio. Théo aidait aux tâches, et maman rayonnait.
Puis vint lannonce : elle attendait un enfant. Peu après, Théo me déclara : « Tu déménageras dans le réduit. Ce sera la chambre du bébé. » Pourquoi moi ? La maison était spacieuse. Le lendemain, mes affaires sentassaient dans un coin exigu, à peine assez grand pour un lit. Injuste, mais je me tus lhabitude de subir.
Quand mon frère Adrien naquit, le cauchemar commença. Ses cris me privaient de sommeil ; à lécole, mes notes chutèrent. Les professeurs grondaient, maman hurlait : « Sois un exemple ! Cesse de nous déshonorer ! » Adrien grandit, et on me chargea de ses promenades, de la crèche. Les autres garçons ricanent ; je rougissais, silencieux. Tout ce quil y avait de meilleur jouets, vêtements lui revenait. Si josais réclamer, Théo coupait court : « Pas un sou ». Je cuisinais, nettoyais, menais mon frère à lécole attendant quil grandisse pour être libre.
Adrien entra au collège, et maman exigea que je laide. Il était insolent, paresseux. Mes conseils se soldaient par des plaintes à notre mère, qui toujours prenait son parti : « Tu es laîné, montres-toi patient ! » Il échoua partout, jusquà être placé dans un établissement privé, où largent étouffait ses échecs. Moi, je devins électricien par nécessité, non par passion.
Plus tard, études en ligne et travail jour et nuit, épargnant chaque centime pour un logis. Je me mariai, trouvai enfin la paix. Et Adrien ? Théo lui offrit un studio, mais il végète toujours chez nos parents, louant son bien pour financer oisiveté et caprices. Un soir du réveillon, nous nous réunîmes chez eux. Sa dernière conquête, Élodie, était là. Je surpris leur dialogue dans la cuisine.
Ton mari est un homme bien, disait-elle à ma femme, Anaïs. Travailleur, fiable. Pourquoi Adrien nest-il pas ainsi ? Je parle de fonder un foyer, mais il reste collé à sa mère. Largent du loyer ne suffit pas.
Oui, Marc est merveilleux, souriait Anaïs. Laisse Adrien, il ne te vaut pas. Jamais il ne sera bon époux.
Je demeurai pétrifié. Adrien collectionnait les conquêtes, mais maman les éloignait toutes, les jugeant indignes de son « prince ». Lui, docile, végétait dans sa mollesse. Alors, la révélation matteignit : je ne lenviais plus. Tout ce que javais cru désirer être à sa place nétait quillusion. Le destin méprouva, mais me récompensa aussi. Jai une famille, une épouse dévouée, une fille, une maison bâtie de mes mains. Je suis fier. Pour la première fois, je rends grâce de ne pas être Adrien. Ma vie est ma conquête, âprement gagnée, et vraie.







