« Je nen peux plus ! » sexclama Aurélie, prête à quitter lappartement imprégné des souvenirs de la grand-mère de son mari.
« Je ne veux plus danser sur son air ! » lança-t-elle à Mathieu.
« Il le faut bien, répondit-il. Tu vois une autre solution ? Moi, non. »
« Mais cest absurde ! Complètement dingue ! »
« Quest-ce que tu veux que je fasse ? soupira Mathieu. Je ne peux pas entrer dans sa tête et tout réarranger à notre guise. »
« Je vais faire nos valises, » déclara Aurélie dune voix glacée, tremblant de colère.
« Aurélie, attends, assieds-toi. Tu ne dois pas ténerver dans ton état, » dit Mathieu en la guidant vers le canapé. Elle seffondra en larmes contre son épaule.
« Allons, ne pleure pas, » murmura-t-il en caressant ses cheveux comme ceux dun enfant. Puis, essuyant ses larmes : « On trouvera une solution. Je te le promets. »
« Tu promets ? »
« Je promets, » affirma-t-il, bien quil nait aucune idée. Pour lui, le problème ne valait pas un clou. Mais sa femme souffrait. Et pour Aurélie, il était prêt à tout.
***
Mathieu et Aurélie sétaient mariés il y a trois ans. Avant cela, ils sortaient ensemble depuis plus dun an. Ils vivaient dans un appartement loué. Aurélie habitait auparavant avec sa mère dans un petit deux-pièces, tandis que Mathieu louait seul sa mère, Élodie, professeure danglais réputée, avait insisté pour quil prenne son indépendance.
Élodie donnait des cours en ligne et en présentiel, formant des élèves pour les concours et animant des webinaires. Une femme dynamique, toujours en mouvement. Mathieu la gênait un peu.
« Mon fils, tu comprends quavec tes petites amies, ce sera étroit ici ? Jai mes élèves, mes cours Jai besoin de calme, » avait-elle un jour déclaré en souriant.
« Tu déconnes ? » plaisanta-t-il.
« Pas du tout. Je te fais juste une petite suggestion »
« Ah, un sous-entendu à gros traits, » ricana Mathieu. Il connaissait sa mère. Si elle abordait le sujet, même sur le ton de la plaisanterie, il fallait lécouter.
Il écouta. À vingt-quatre ans, diplômé et employé, il loua son propre logement. Les liaisons passagères ne menaient nulle part, mais il rêvait de fonder une famille et épargnait pour un achat.
Deux ans plus tard, il rencontra Aurélie. Ils se marièrent un an après. Peu après, la grand-mère de Mathieu, Colette, pianiste renommée, séteignit. Sa mère verrouilla le deux-pièces de Colette, refusant de le louer ou de le vendre.
« Cest la mémoire de maman, expliqua-t-elle. Tout doit rester intact. Latmosphère me rappelle trop elle. »
Mathieu se souvenait bien de lappartement un véritable musée. Un piano rare, des photos de concerts, des étagères chargées de souvenirs, des statuettes, des bijoux, des robes de scène Une cuisine tapissée de faïence de Gien, des plantes partout.
« Comment tout ça tient dans un deux-pièces ? » sétonna Aurélie.
« Cest juste, mais cest serré, » admit Mathieu.
Les mois passèrent. Lappartement de Colette resta fermé. Un jour, Élodie annonça à Mathieu quelle réduisait ses cours.
« Je me fatigue, mon fils. Et jai une nouvelle : tu vas être père. »
« Ah ! Tu veux faire de moi une grand-mère ! Je suis encore jeune, moi ! » protesta-t-elle, amusée.
« Être grand-mère, cest un état desprit, » rétorqua Mathieu.
Le lendemain, Élodie rappela : « Aurélie va être en congé maternité Ce sera difficile financièrement. Et si vous emménagiez chez Colette ? »
Mathieu hésita, mais Aurélie insista : « Ce serait parfait ! On économiserait le loyer. »
« Maman veut que rien ne bouge. Pas de travaux, pas de changements. »
« On ne touchera à rien ! »
Ils emménagèrent. Élodie leur montra les rangements disponibles, alluma le vieux frigo, ouvrit le gaz. « La cuisinière est ancienne, mais fonctionnelle. La cocotte de maman faisait des merveilles »
Dès son départ, Aurélie déballa leurs affaires. Les placards sentaient le parfum de Colette doux, fleuri. Dans la salle de bains, les produits de toilette de la défunte encombraient les étagères.
« Je vais tout mettre dans un sac, proposa Aurélie. Je ne jette rien, mais on na pas la place. »
Mathieu acquiesça. Ils durent réorganiser légèrement chaque pièce. Quand Aurélie appela Élodie pour demander où mettre les statuettes, celle-ci semporta :
« Je vous ai dit de ne rien toucher ! Tout doit rester en place ! »
Aurélie, confuse, raccrocha.
« Je croyais que ça concernait les gros travaux »
Mathieu soupçonnait ce revirement. Il espérait que sa mère se ferait à lidée.
« Elle finira par shabituer. Avec le temps, elle oubliera lemplacement exact des choses. »
Mais Élodie arriva sans prévenir le week-end suivant. Après le thé, elle remarqua aussitôt les changements :
« La sucrière en porcelaine ? Où est-elle ? Et la boîte à pain ? Maman ladorait ! »
« On ne sen sert pas, maman. Elle prenait trop de place. »
« Où est-elle ? »
« Dans le placard du haut. »
« Et le balai ? Il était dans ce coin. »
« Sous lévier. Où veux-tu quil soit ? »
« Remets-le à sa place ! Noubliez pas que vous êtes ici en invités. Ne touchez pas aux statuettes. Je reviendrai vérifier. »
La porte claqua.
« Si on partait ? » murmura Aurélie.
« Non. On laisse le balai où elle veut. Les statuettes ? Elles ne nous gênent pas. Les plantes ? On les arrose. Elle finira par lâcher prise. »
Mais Élodie revenait sans cesse, critiquant la poussière sur le piano, la nappe mal ajustée, les diplômes de pendus de travers
« Sa tasse préférée a disparu ! » sexclama-t-elle un jour.
« Elle est dans le placard, expliqua Aurélie. Il ny a de la place que pour nos tasses. Et elle est en porcelaine, jai peur de la casser. »
« Vous osez abîmer ses affaires ? Il y a ici des objets précieux ! Ses mémoires, des lettres, des enregistrements rares Ce piano est unique. Soyez prudents ! »
***
« Mathieu, je nen peux plus ! » sécria Aurélie à son retour du travail.
Elle était en congé maternité, à un mois du terme.
« Quest-ce quelle a encore fait ? » demanda-t-il, déjà devinant.
« Ta mère est venue. Jai demandé si on pouvait déplacer larmoire pour la chambre du bébé Elle a fulminé pendant une heure ! Quon ne respectait pas la mémoire de Colette, que cétait une artiste géniale et quon était des brutes insensibles à la culture ! Elle a sous-entendu que mon métier déconomiste dans une usine de grues était vulgaire »
« Vulgaire, les grues ? » sétonna Mathieu.
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