Un vieillard aux cheveux gris, d’environ soixante-dix ans, se promenait autour des enclos du refuge, scrutant les animaux avec attention. Une auxiliaire de soins l’a remarqué et s’est approchée de lui.

Je me souviens, il y a bien longtemps, dun vieil homme aux cheveux dargenté, denviron soixantedix ans, qui errait près des enclos du refuge pour chiens de la banlieue lyonnaise, le regard tourné vers chaque cage comme sil cherchait quelquun. Une employée du refuge, Madame Dupont, le remarqua et sapprocha.

Vous avez besoin de quelque chose? demandatelle. Vous cherchez un animal?

Oh non! Non, ne vous inquiétez pas! Je ne fais que regarder. Puisje? réponditil.

Bien sûr, faites comme chez vous! sexclama-telle, étonnée.

Le vieil homme continua à arpenter les allées, examinant chaque chien comme sil faisait la connaissance de chaque résident du lieu. Après plusieurs tours, il sarrêta devant un enclos où, dans un coin, adossé au mur, était assise une chienne. Elle nétait pas comme les autres : elle ne remuait pas la queue, ne jetait pas de regard suppliant. Elle restait simplement là, les yeux tournés vers lhorizon.

Que se passetil avec elle? demanda le vieil homme.

Ah, cest Berthe! Elle doit avoir six ans. Elle a été percutée par une voiture il y a peu. Sa maîtresse a refusé de la garder, une voisine la amenée ici. On lui a opéré, mais on na malheureusement pas pu sauver sa patte.

Alors elle ne pourra plus courir?

Pourquoi donc? Elle pourra, mais depuis laccident elle ne quitte plus son enclos. Peutêtre atelle peur?

Puisje ladopter? implora le vieil homme.

Madame Dupont le regarda, puis pensa :

Mais à quoi ça servirait, vieux? Tu nes plus que le corps dun vieillard, et elle finirait à la rue.

Nous allons réfléchir et vous donner une réponse demain, daccord? proposaelle.

Daccord. Jy reviendrai demain. Au revoir.

La porte du refuge claqua, et le vieil homme séloigna dun pas lent. Au matin, le refuge était encore fermé, mais il attendait déjà près de lentrée.

Ah, vous voilà encore! Bonjour. Nous avons consulté, avec le directeur, et nous ne pouvons pas vous remettre cette chienne. Elle est malade, elle a besoin de soins.

Le cœur du vieil homme se serra. Il sembla même verser une larme, et la femme sentit son émotion. Il se tourna et repartit.

Laprèsmidi, les employés nettoyaient les enclos. Dans le même enclos, le vieil homme était de retour, parlant à la chienne. Madame Dupont revint, rappelant quils ne pouvaient rien faire.

Pendant un mois, chaque visite au refuge se soldait par la même scène: le vieil homme sarrêtait toujours devant le même enclos et conversait avec Berthe. Le personnel sy habituait, le saluant à peine. Un jour, la directrice, Madame Lefèvre, ne put plus supporter :

Pierre, donnezlui la chienne! Elle ne sortira jamais de là; peutêtre cela la calmera.

Madame Dupont ouvrit la porte. Le vieil homme entra, sassit près de Berthe, et, en une seconde, ils sortirent tous deux. Les yeux des femmes resterent incrédules. Le vieil homme de foi, Victor Alexandre, et la chienne parcoururent le parc du refuge, sarrêtant pour reprendre leur souffle avant de reprendre la promenade. Ainsi naquit lamitié entre Berthe et Victor Alexandre.

Victor venait chaque jour. Berthe ne reconnaissait que lui. Ils déambulaient, se réjouissaient, puis se taisaient. Assis sous un chêne, ils regardaient lhorizon avec mélancolie. En rentrant, ils se saluaient longuement, les yeux dans les yeux.

Quelques mois plus tard, la directrice proposa à Victor dadopter Berthe pour toujours, mais il refusa. Madame Dupont resta perplexe: pourquoi refuser? Il avait tant désiré ce geste. Victor ne répondait jamais, détournant le regard pour cacher ses larmes. Décidée à comprendre, la femme le suivit un soir.

Après le refuge, le vieil homme boitait vers la périphérie de la ville. La femme le suivit une heure durant. Arrivés devant un bâtiment, il sy engouffra. Sur la porte, une plaque indiquait PNI Pavillon de Nuit des Infirmes, communément appelé maison de retraite. Elle resta figée, puis entra, cherchant la responsable. On lui expliqua que Victor y était depuis plus de dix ans, suite à laccident qui avait perdu sa jambe, et que sa fille lavait amené là où elle ne lavait plus jamais revu. En sortant, la femme, au caractère de fer, qui avait autrefois enterré son mari et son fils, se sentit submergée. Elle avait créé le refuge pour deux cents chiens afin de donner un sens à sa vie, mais là, elle découvrit quon avait abandonné un homme, même son propre père.

Tout le chemin du retour, les larmes coulaient. Arrivée chez elle, elle prit la décision qui simposait.

Le temps passa. Ce matin-là, elle se réveilla sereine, alla à la cuisine, mit la bouilloire à chauffer et sortit sur le balcon.

Papa! Faites attention aux neiges avec Berthe! Le thé est déjà froid. Bon, Berthe a quinze ans, et vous avez quatrevingts ans aujourdhui.

Daccord, ma fille, réponditil dune voix fatiguée. Nous navons plus que dixhuithuit ans

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Un vieillard aux cheveux gris, d’environ soixante-dix ans, se promenait autour des enclos du refuge, scrutant les animaux avec attention. Une auxiliaire de soins l’a remarqué et s’est approchée de lui.
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