Maison au bord du marais de la Camargue

28mai2025

Je me tiens au milieu de la cour envahie de ronces et dorties, la taille jusquaux genoux, et je fixe la vieille cabane dont la plaque en bois, délabrée, indique «Le MaraisBleu, rue des Champs, 1». Lair sent le marais, le bois mouillé et les souvenirs.

Dans mon enfance, chaque été, je venais ici chez ma grandmère Agathe, une vieille dame au chignon dargent et à la voix tonitruante. Elle faisait des tartes aux airelles, préparait du thé aux herbes, lisait les rêves et murmurait des recettes contre les verrues. «Les esprits de la forêt habitent ces lieux», disait-elle. «Sils sentent la bonté, ils ne vous toucheront pas». Jy croyais alors.

Aujourdhui, jai trenteetune ans. Après dix ans de vie avec Lucas, qui a quitté pour une jeune coach fitness, et après un travail de bureau qui ma épuisée comme une éponge, jai compris que si je ne tournais pas la page maintenant, il serait trop tard. Alors je tourne la page, littéralement, en quittant la route de campagne.

La maison ma été léguée par ma grandmère. Ma mère voulait la vendre à un chasseur du voisin pour quelques centimes, mais jai refusé. «Je men occuperai moimême», aije rétorqué. «Tu fais toujours des bêtises», a-t-elle lancé.

Premier jour : je nettoie les planchers. La vieille planche cède une boue noirvert, comme si des décennies de fatigue séchappaient dans le seau. Jai ensuite dépoussiéré le poêle, essuyé les icônes, chassé les souris. La nuit, je me suis endormie sous le vieux couvrelit dAgathe. Un rêve ma transportée dans la maison, chaude et vivante, comme si ma grandmère me serrait contre son cœur et murmurait : «Naie pas peur. Cest ici que tes racines poussent».

Troisième semaine, la famille arrive : ma mère, ma tante Zoé et mon cousin Vincent.

«Nous avons réfléchi», commence ma mère, en scrutant le porche avec un air dédaigneux. «Si grandmère était seule, il faut partager la maison.»

«Oui, » acquiesce Vincent en jouant avec la semelle de sa botte. «On pourrait y installer une base de chasse. Jai déjà fait le tour des lieux.»

Jessuie mes mains sur mon tablier et sors sur le perron.

«Bienvenue. Mais il ny aura pas de base de chasse ici. La maison a été transférée à mon nom de son vivant, testament notarié.»

«Calmetoi, Clémence!» sélève la voix de ma tante. «Tu es seule, et Vincent a une famille! Il en a besoin plus que toi.»

«Vincent a déjà trois crédits et des pensions alimentaires. Ce sont ses problèmes. La maison est la mienne. Point final.»

«Regardela!» sénerve ma mère. «Elle vit comme une sorcière du marais, prête à lever le poing contre la famille!»

«Cest vous qui avez levé le poing quand, petite, je vous ai arraché une part de tarte sans permission,» répondsje, sèchement. «Maintenant, si cela ne vous dérange pas, quittez mon domaine.»

Ils partent en trombe, Vincent claquant la porte du portail avec son parechocs.

Cette nuit, juste avant de mendormir, le plancher grince. Un deuxième craquement, comme si quelquun marchait sous terre.

Je descends, lampe torche en main. Une fissure entre les lattes de la remise est assez large ; la lumière glisse dessous, révélant quelque chose de brillant. Jécarte une latte. Sous elle, un coffre recouvert de toile.

À lintérieur, un faisceau de lettres de ma grandmère. Certaines madressent directement.

«Si tu lis ceci, cest que tu as choisi de rester. Je savais que tu reviendrais. Ici réside ta force. Souvienstoi : cette maison renferme tes racines, ton sang et ta vérité. Il te faudra du courage pour être toimême. Naie pas peur. Ni des hommes, ni du marais. Les hommes sont plus terrifiants.»

Ces lettres ressemblent à un journal intime. Agathe y décrit ses rêves, les esprits qui lui rendent visite, la famille quelle supporte pour la paix mais naime pas vraiment. Elle parle aussi dune amie, Corinne, avec qui elle vivait dans les années quarante, «Nous nous appelions sœurs, cétait la seule façon de survivre». Mon cœur se serre en lisant ces mots.

Une semaine plus tard, une équipe de travailleurs arrive : une femme aux cheveux bleus, Cécile, restauratrice, un gros homme en short et deux adolescents.

«Bonjour, je suis Cécile,» dit la femme aux cheveux azur. «Je rénove les façades à lancienne. Vous avez indiqué vouloir restaurer le fronton?»

Jacquiesce. Ils sinstallent sous des tentes, rient, chantent autour du feu. Un soir, je lis à haute voix les lettres. Le groupe écoute, suspendu à chaque mot.

«Tu sais,» dit lhomme costaud, «cest comme si elle te parlait. Jentends sa voix à côté de moi.»

«Elle est bien là,» répond Cécile. «Ici, les frontières entre les mondes sont plus fines quen ville.»

Le lendemain, Vincent revient, seul, une bouteille à la main.

«Je veux parler,» ditil depuis le porche. «Estce que je peux?»

Je hoche la tête à contrecoeur. Il sassoit près du poêle, regarde autour, soupire.

«Ne men veux pas. Ma mère ma poussé à venir. Je ne sais plus ce que je veux. La ville me rend malade, le travail est une plaie, ma femme est partie. Estu heureuse ?»

Je lui sers du thé. Il porte la tasse à ses lèvres, puis éclate en sanglots.

«Je me souviens de tes tartes dété,» ditil. «Je pensais que tu ne maimais pas. Maintenant je nai même pas eu le temps de dire au revoir.»

Je reste muette, puis je sors lalbum dAgathe. Sur la photo, Vincent, six ans, tient une poignée dairelles.

«Elle aimait tout le monde, mais différemment. Il faut que tu décides qui tu es: mon frère ou mon maraudeur?»

Vincent repart sans prendre la bouteille.

Lautomne sinstalle au MaraisBleu, le gel fige lherbe, le marais se fait plus silencieux. La maison est presque terminée. Je commence à faire des tartes. Les voisins viennent parfois

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