Le restaurant du village

Le restaurant du village.

Thérèse Martin et Bastien Lefèvre arrivent dans le petit hameau de SaintJulien après leurs divorces, leurs familles sétant dissoutes. En se retrouvant chez leurs parents, à SaintJulien, ils sentent immédiatement létincelle dune vieille amitié décole qui se rallume. Ils décident alors dy vivre, sur leur terre natale.

Les parents se réjouissent. La maison de Bastien est grande, spacieuse: «Travaille, mais ne te relâche pas», lui répètent-ils. Thérèse et Bastien ont cinquante ans, leurs enfants sont adultes, leurs propres parents tiennent encore la forme, et la seule activité du village reste lagriculture.

Ils décident délever des chèvres. Pour cela, ils agrandissent la cour intérieure et louent un pâturage. Bastien est résolu, ce qui réjouit Thérèse. Les parents les soutiennent financièrement et avec leurs travaux. Rapidement, la petite ferme commence à produire. Le travail est intense, et bientôt un couple voisin dune quarantaine dannées les aide : les femmes soccupent du lait et des chevreaux, les hommes broutent les chèvres, surveillent leur santé, nettoient et tiennent le registre de la production.

Le grandpère Pierre, père de Bastien, veille sur la remise où il garde un vieux tracteur, une tondeuse, des tronçonneuses, une petite scierie et dautres outils dépoque. Leur mère, Marie Lefèvre, bien que déjà septanteplus, prépare les repas pour les nombreux ouvriers qui viennent déjeuner.

Les sons oubliés du village reviennent: le bêlement des chèvres, le chant des coqs, le gloussement des poules. Cest la «musique» de la ferme. La plus âgée du hameau, Madame Auguste Andrée, vient un jour voir Thérèse et demande à être prise sous son aile.

«Comment? Je ne comprends pas, madame Auguste Vous marchez encore avec tant dénergie», sinterroge Thérèse.

«Ma fille vit à Lille, mais je repousse toujours le départ. Maintenant que le village grouille et que la ferme se développe, je ne veux plus quitter. Accueillezmoi dans votre équipe. Je peux mettre une partie de ma pension à la cuisine, mais surtout je veux être avec vous, entourée de rires et dodeurs qui envahissent la rue. Je ne cuisine plus que pour moi, et même cela, cest rare. Vous avez lambiance dune vraie maison», explique la vieille dame.

«Bien sûr, par Dieu, nous ne vous lasserons pas, Madame Auguste, entrez chez nous», accepte Thérèse.

Dès lors, Auguste rejoint les déjeuners. Elle porte toujours une robe en laine soigneusement repassée, un col blanc en tricot et une broche argentée aux cristaux manquants, comme si elle était une dame de cour. À ses pieds, des souliers vernis noirs.

«Mais doù vient cette dame si distinguée?», sétonne Marie.

Thérèse, les yeux remplis de compassion, indique à Auguste lendroit où elle pourra sinstaller. Autrefois institutrice de littérature, Auguste dirigeait la bibliothèque du village lorsquil comptait encore une école, un club et un petit magasin.

Les premiers jours, Auguste est émue, mange peu, ajuste son col, admire la vaisselle et la cuisine. Marie lui demande daider à faire la vaisselle après le repas, et Auguste accepte avec un sourire.

Un matin, Auguste arrive avec un sac. Elle déroule de nouveaux rideaux pour les fenêtres, offrant ainsi un souffle de fraîcheur à la salle à manger. Plus tard, elle donne quelques assiettes quelle ne sortait que lors des fêtes.

Les parents de Thérèse participent aux grands nettoyages de la ferme, ce qui savère très utile. Les équipes alternent entre la cantine, la fromagerie naissante et le potager.

La détermination dAuguste impressionne tout le monde. Elle fouille ses coffres et sort nappes, serviettes, tissus faits main, quelle étend sur les longues bancs. Thérèse proteste: «Cette beauté doit appartenir à un musée, pas à nos bancs», mais accepte finalement de les utiliser pour le confort de tous.

La ferme commence à générer ses premiers revenus. Chaque dimanche, Bastien et Pierre se rendent au marché de la ville voisine, où ils fidélisent une clientèle régulière. Grâce aux efforts dAuguste et de Marie, le restaurant du village se transforme. Ils décident de créer du mobilier à lancienne: grandes tables et bancs rustiques.

Auguste apporte ses broderies, dentelles, torchons, paniers en osier, petites marmites. Les habitants apportent des fers à repasser à charbon, des samovars, danciens théières, des cruches et même des métiers à tisser. Le lieu devient presque un musée vivant.

Un jour, lors dun repas commun, Thérèse propose: «Et si les citadins venaient déjeuner chez nous?». Tous approuvent. Auguste et Marie composent un menu coloré: potage de choux, soupe aux champignons, bouillabaisse de poisson deau douce, pommes de terre rôties à la cocotte avec viande, choux farcis, raviolis, gratins, choucroute aux airelles, côtelettes à la poêle avec du blé perlé, tourtes à la choucroute tout le répertoire de SaintJulien.

Le village, situé près dune autoroute, attire sans publicité les citadins curieux, qui laissent des dons volontaires pour lentretien de la ferme. Le paiement se fait à la mesure de ce que chacun peut offrir.

Les tartes dAuguste, réputées pour leur goût, rencontrent un vif succès. Elle raconte aux visiteurs, les larmes aux yeux, comment sa mère cuisinait le pain et les pâtisseries chaque jour, transmettant les traditions du hameau.

La renommée de la renaissance de SaintJulien se répand. Face à lafflux de visiteurs, ils agrandissent le restaurant: une seconde aile avec un four à bois, des fenêtres lumineuses et un beau porche, ornés de panneaux sculptés à la façon dAuguste. Lancienne partie devient une salle dexposition où lon expose des objets du quotidien, des photos, des décorations de la Seconde Guerre mondiale et des réussites daprèsguerre, grâce à la collaboration dAuguste et des professeurs de lécole rurale.

«Quel bel ouvrage nous avons accompli je pourrai partir en paix maintenant», confie Auguste aux voisins.

«Jamais! Nous ne te laisserons pas partir», répondent en riant Thérèse et Bastien, «qui dautre guidera les visites?»

Ainsi, la petite communauté vit comme une grande famille: anciens, jeunes, agriculteurs, artisans. Le village ne grandit pas rapidement, mais les visiteurs assurent toujours la bonne humeur, les échanges et les sourires. Tout commence par le désir simple de travailler la terre et de partager: vivre de la terre, ensemble.

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Sa personnalité est comme ça