Dès le berceau, il sétait accroché
Écoute, pourquoi ne pas épouser directement ta belle-mère ? Quen dis-tu ? Ton mari ne sert à rien de toute façon. Vous êtes deux bouches à nourrir en plus, gloussa tristement Sylvie au téléphone avec sa fille.
Maman, tu pourrais arrêter de le critiquer ? Tu nes jamais contente ! Comme si on vivait à tes crochets.
Merci au moins de ne pas y être, rétorqua la mère. Mais jai comme limpression que ce ne sera pas long. Ta belle-mère nest pas éternelle. Ton paresseux, il compte vraiment se trouver un travail ? Ou il va rester en congé parental jusquaux dix-huit ans de ta fille ? Où a-t-on vu un homme envoyer sa femme bosser pendant quil joue avec des hochets et des couches ?
Maman ! Cest comme ça quon vit. On en a discuté, ça me convient. Quest-ce que tu veux de plus ? demanda froidement Amélie.
Comme ça Rien. Je voulais juste que tu vives avec un homme normal.
Si ça ne te plaît pas, ne viens pas. Je ne te force pas.
Amélie raccrocha. « Toujours la même petite têtue », soupira Sylvie.
Elle aurait pu se taire. Mais après ce quelle avait vu ce matin-là, le silence était difficile.
Sylvie avait décidé de rendre visite à sa petite-fille. Elle arriva chez Valérie, la belle-mère chez qui le jeune couple semblait sêtre installé pour de bon. En entrant pour saluer son gendre, elle découvrit une scène édifiante.
Étienne, affalé dans son fauteuil devant lordinateur, piquait négligemment des morceaux de steak que sa mère venait de lui apporter. Quelques bouchées tombèrent sur ses genoux. Il les balaya dun geste distrait, sans quitter lécran. Pendant ce temps, Valérie courait entre le berceau et la cuisine, préparant une compote pour son fils et berçant la petite.
Bon, si personne ne bouge, je vais aider, proposa Sylvie dune voix glacée.
Valérie lui lança un regard reconnaissant et fila vers les fourneaux. Sylvie resta avec lenfant. En deux heures, le père ne vint pas une seule fois la voir. Apparemment, cétait normal pour eux.
Sylvie avait mal pour sa fille, qui trimait dans un magasin pendant ce temps. Mais Amélie avait fait son choix et ne comptait pas changer davis. Pourtant, tout était clair depuis longtemps
La première fois que Sylvie avait vu Étienne, il lui avait semblé timide, presque doux. Mais dès les premiers mots, elle comprit : ce nétait pas de la timidité, mais de la paresse.
Étienne, tu travailles ou tu étudies ? demanda Sylvie en partageant une tarte aux cerises.
Euh Jai arrêté la fac après la première année.
Pourquoi ?
Je ne sais pas. Cétait ennuyeux, pas fait pour moi.
Daccord Tu travailles, alors ?
Pas encore, hésita-t-il. Je cherche.
Sylvie savait que cela ressemblait à un interrogatoire, mais une inquiétude lenvahissait. Elle ne pouvait sarrêter.
Je vois répéta-t-elle. Tu vis seul ?
Non, avec ma mère. Cest plus pratique.
Évidemment, pratique pour lui seul.
Le soir même, Sylvie tenta douvrir les yeux dAmélie.
Ma chérie, il ne peut même pas subvenir à ses besoins, comment fera-t-il pour une famille ?
Maman, il cherche. Quand il trouvera, tout ira bien. Je le connais mieux que toi, répétait obstinément sa fille.
« Il cherche une bonne poire », aurait voulu rétorquer Sylvie, mais cétait inutile. Toutes leurs conversations finissaient de la même manière : Amélie se fâchait, disait que « ce nétait pas ses affaires », puis faisait la tête pendant des semaines. À un moment, Sylvie cessa dintervenir. La meilleure leçon reste lexpérience.
Un an plus tard, Étienne trouva enfin un travail dans une petite entreprise. Le salaire était misérable, mais Amélie rayonnait de fierté.
Tu vois, je te lavais dit ! sexclama-t-elle.
Cette certitude laveugla. Ils louèrent enfin une chambre, et Amélie se comporta comme si cétait un palais. Sauf que le palais était bien modeste pour un roi. Étienne navait pas lhabitude de dormir sur un canapé grinçant au matelas mince et de vivre sans climatisation.
Il voulut contracter un prêt pour améliorer leur nid, mais la banque refusa. Peut-être à cause de son salaire dérisoire, ou dun mauvais historique. Ou peut-être avait-il menti pour éviter les dettes. Quoi quil en soit, cest Amélie qui signa le crédit.
Je ne suis pas contre, dit la propriétaire. Mais vous savez que le lit et la clim resteront ici ? Le canapé, vous voulez le jeter, mais les futurs locataires auront besoin dun meuble. Et un trou dans le mur, je nen veux pas.
Les jeunes acceptèrent. Ils achetèrent aussi une télé et un ordinateur pour Étienne. Sylvie secoua la tête, impuissante.
Moins de six mois plus tard, Amélie tomba enceinte. Son congé maternité approchait, et leurs finances étaient déjà précaires. Ils décidèrent de vivre chez la belle-mère. Valérie accepta à contrecoeur.
Dès la naissance de lenfant, leur famille ressembla à un château de cartes. Un souffle aurait pu tout détruire. Et bientôt, le château pencha
Les débuts furent corrects. Valérie subvenait à la moitié de leurs besoins. Elle acheta la poussette, les couches et les vêtements. Grâce à elle, Amélie dormait presque normalement.
Pourtant, un an plus tard, Étienne fut licencié. Pourquoi ? Mystère. Sylvie supposa une faute de sa partil nétait pas du genre à se surmener.
Puis vint son idée « géniale ».
Amélie, voilà ce quon va faire : le premier qui trouve un vrai travail travaillera. Lautre soccupera de lenfant.
Le problème était dans le mot « vrai ». Étienne triait les offres comme si les employeurs se battaient pour lui. En deux semaines, il ne passa que deux entretiens, sans succès. Amélie, elle, trouva vite un poste de vendeuse.
Étienne resta avec lenfant. En théorie. En réalité, cétait Valérie qui sen occupait, pendant quil restait scotché à lordinateur. Sylvie tenta davertir sa fille, mais Amélie gardait ses œillères.
Hélas, rien ne dure. Deux ans plus tard, Valérie mourut. Lappartement revint à Étienne. Sans la pension de sa mère, les finances devinrent tendues, et lenfant retomba en partie sur lui. Il décida donc de travailler.
Bien sûr, personne ne libéra Amélie de son travail, et les tâches ménagères lui revinrent entièrement.
Quelques mois plus tard, elle fut licenciée. Sa fille était souvent malade, la crèche fermait tôt, les problèmes techniques senchaînaient. Amélie chercha un autre emploi, mais les jeunes mères nétaient pas les bienvenues. Après quelques absences, on lui demandait gentiment de partir.
Étienne devint le seul pourvoyeur. Trois mois plus tard, il annonça :
Désolé, mais cest fini entre nous. Je ne taime plus.
Ce fut un choc pour Amélie. Elle pleura, supplia, mais il resta inflexible.
Le lendemain, elle arriva chez Sylvie, une valise à la main, lenfant dans les bras. Sa







