«Quand ça sarrêtera?» ai-je crié, et jai vu Océane pousser un soupir théâtral avant de replonger les yeux dans le sol.
«Océane, pourquoi tu hurles?» a-t-il marmonné, évitant mon regard. «Maman ne demande pas tant.»
«Pas tant? Tu penses vraiment quun autre virement pour MarieThérèse nest pas une grosse somme?Nous peinons à joindre les deux bouts depuis trois mois!»
«Elle est dans une situation difficile,» a tenté de justifier Pierre, mais je lai interrompu net.
«Elle est toujours dans une situation difficile. Et nous?»
Nous étions face à face dans le couloir étroit de notre appartement du 12ᵉ arrondissement. Les voisins devaient bien entendre chaque mot; les murs de nos immeubles laissent tout passer. Je nen avais rien à faire. La colère et la lassitude accumulées depuis des années bouillonnaient en moi.
«Tu es égoïste, encore une fois,» a claqué Pierre. «Cest ma mère, tu ne comprends pas?Elle a appelé pour dire quelle ne peut plus payer ses factures délectricité»
«Et comment vatelle les payer si elle ne travaille plus?Quelquun ne lui atil pas proposé un poste à la bibliothèque?Ils lont fait, elle a refusé!Elle reste à la maison toute la journée et vous crie: «Pierre, aidemoi!» Vous lui envoyez de largent et nous devons compter chaque centime!»
La rage ma submergée. Jai compris que je ne pouvais plus jouer la bruineuse filleenbelle. Jen avais assez de me plier à ses caprices.
«Très bien,» a-t-il dit dun ton glacial, les sourcils froncés. «Si tu refuses de soutenir ma mère, nous devrons peutêtre envisager nos vies séparées. Sinon, à quoi bon?»
«Tu me menaces de divorce?» aije rétorqué, le sarcasme perçant ma voix. «Allezy, essaye.»
Il a cherché sa veste, hésitant, comme sattendant à ce que je larrête. Je suis resté planté, les mains sur les hanches, le souffle court. Cette scène métait familière, mais cette fois sa voix vibrait dune vraie résolution.
«Bon,» a marmonné Pierre en enfilant lentement ses manches. «Je vais chez des amis pour me calmer. On en reparle demain.»
«Ne compte pas revenir,» aije répliqué en le regardant séloigner.
Il sest retourné comme pour dire quelque chose, puis a claqué la porte. Et je suis resté seul, furieux, blessé, mais étrangement soulagé.
Ce nétait pas arrivé hier, ni la semaine dernière, ni même le mois dernier.
Je lai rencontré à la foire de la ville de Lyon, où nous avions tous deux fait du bénévolat pour une association caritative. Il était souriant, aidait les adolescents à trier les déchets, plaisantait, partageait ses projets davenir. Nous avions découvert que nous venions du même quartier et avions fréquenté les mêmes lycées. Jai pris cela comme un signe et jai accepté de le suivre pour une promenade le long du Rhône.
Lors de notre premier rendezvous, il ma parlé de ses parents comme dopposés: son père vivait à létranger avec une autre famille, et sa mère, MarieThérèse, ne travaillait presque plus à cause de problèmes de santé. Il se présentait comme autonome, disait travailler dans le tourisme et nourrissait de grands projets.
Six mois plus tard, quand notre relation était sérieuse, jai commencé à remarquer des comportements étranges. Il sortait soudainement dun dîner romantique pour retirer de largent et le remettre à sa mère, revenant stressé et essoufflé. Un jour, jai demandé :
«Pierre, tout va bien avec ta mère?»
«Oui enfin, oui juste quelques soucis, elle na pas encore réglé ses allocations,» a-til répondu vaguement.
«Peutelle chercher un emploi?»
«Sa santé nest pas au top,» atil écarté dun revers de main.
Je nai pas insisté, pensant quelle était réellement malade. Mais les virements se sont multipliés, tout comme les excuses: «Elle ne peut plus se permettre les courses», «Cest lanniversaire dune amie», «Le chat a besoin dun vétérinaire». Toujours une nouvelle raison.
Nous nous sommes mariés un an après notre rencontre. Pierre était devenu chef de projet dans une petite agence de communication à Paris, un salaire modeste mais stable. De mon côté, jétais avocat au ministère de la Justice. Nous avons loué un deuxpièces dans le 11ᵉ arrondissement, près de mon travail. Tout semblait aller.
Puis les économies que nous avions mises de côté pour rénover lappartement ont commencé à disparaître. Jai découvert que Pierre les transférait secrètement à sa mère. Son excuse? Elle avait besoin daide. Jai même proposé quelle vienne vivre avec nous pour que je voie par moimême.
«Daccord,» atil accepté, «mais sache que ma mère, cest un sacré numéro.»
«Quelle mère nest pas un sacré numéro?» aije plaisanté. Je nétais pas inquiet.
MarieThérèse est arrivée, et jai tout de suite senti son désapprobation. Elle a inspecté chaque recoin de notre appartement comme une inspectrice des impôts, critiquant nos meubles, nos livres, nos vêtements. «Pourquoi un téléviseur aussi grand?Ça consomme trop délectricité.»
Jai souri,







