Chut, mamie entend tout

Silence, la grandmère entend.
Chambre à louer. Sans chien, avec grandmère, lit Élodie à haute voix, puis fixe son mari. Tu veux quon aille voir? Même à deux pas de ton travail.

Sans chien, cest déjà bien. Le «avec grandmère» me fait tiquer, marmonne Nicolas, jetant un œil sur son ordinateur portable. Allez, on y va.

Lappartement se trouve dans un vieil HLM du 19ᵉ arrondissement, aux plafonds hauts et aux rebords de fenêtres fissurés. La porte souvre sur la grandmère, grande et droite, ses cheveux argentés en boucles, son regard perçant.

Entrez. Je mappelle MarieThérèse Dubois. Vous pouvez emménager dès aujourdhui. Mais je vous préviens: le silence après vingtheure, la bouilloire ne sallume que jusquà dixheure du soir, leau chaude de la douche, uniquement le vendredi. Et les chaussons? Achetezles chez vous, je ne supporte pas les bruits étrangers.

Euh on pourra cuisiner? demande hésitante Élodie.

Selon lemploi du temps. Petitdéjeuner de sept à huit heures, déjeuner après quinze heures, dîner avant dixheure. Aucun ravioli nocturne! Et la porte de la salle de bain? Ne la fermez pas, cest dangereux. On ne sait jamais qui a besoin daide.

Nicolas sapprête déjà à rebrousser chemin, mais Élodie, souriante, acquiesce :

Tout nous convient. La chambre a lair bien.

Ainsi ils se retrouvent sous le toit de MarieThérèse Dubois.

Au début, tout paraît presque charmant. La grandmère écoute du Mozart au petit matin, prépare du chocolat chaud et lit à voix haute *Le Monde diplomatique*. Ses vieilles photos encadrées décorent le couloir: jeune MarieThérèse en uniforme, à un bal, en safari africain, avec le chat Mimi. Mimi, décédée en 1999, laisse pourtant sa tasse gravée «Mimi» bien en place.

Regarde comme elle est élégante, on croirait un personnage de roman, murmure Élodie.

Ouais. Ce matin, jai mis le sèchecheveux, elle a frappé le mur en criant que le «bourgeois ronron» létouffait.

Peu à peu, les règles se durcissent. Dabord, un planning rigide pour les toilettes. Puis, la cuisine fermée le mercredi, «journée sanitaire». Enfin, le «rapport du soir obligatoire»: chaque fois quils rentrent, Nicolas et Élodie doivent se présenter dans la chambre de MarieThérèse et raconter leur journée.

Vous habitez chez moi, je dois savoir ce que vous respirez. La sécurité avant tout! déclameelle, un sourire figé.

Au troisième mois, Nicolas organise une petite rébellion. Il sinfiltre dans la cuisine à huit heures trente, allume la bouilloire et sort des saucisses.

Cest quoi ce désordre! surgit la grandmère. Je vous ai dit que le dîner se servait avant vingtheure!

On paie le loyer, on a des droits!

Monsieur, mon accord est oral mais solide. Qui ne respecte pas les règles est expulsé!

Un bout de cuillère vole en direction de Nicolas.

Cest fini, on part! crie-til, en remplissant son sac.

Cette nuit, tout bascule.

Nicolas, regarde montre Élodie une annonce sur le site: «Chambre à louer. Sans chien, avec grandmère». Identique. Même photo.

Attends, cest notre appartement?

Oui. Lannonce vient dêtre republiée ce matin.

Le même jour, un appel dun numéro inconnu.

Bonjour, je suis intéressé par la chambre chez MarieThérèse. Vous avez déjà quitté? Que pensezvous de la grandmère?

Il savère que ce nest pas la première fois. MarieThérèse loue la même pièce tous les trois mois. Les nouveaux locataires versent le premier et le dernier mois, puis sont «expulsés pour nonrespect du règlement», sans remboursement.

Cest une escroquerie! sindigne Nicolas. Nous avons tout payé officiellement.

Officiellement? Jai fait un virement sur son compte avec la mention «aide à la grandmère». réfléchit Élodie. On na même pas de contrat, on a juste habité.

Ce soir, ils reviennent dans la chambre de la grandmère.

MarieThérèse, on a tout compris. Cest un stratagème? Vous vous enrichissez sur les locataires?

Vous avez tout gâché, vous deux. Pourquoi mettre la bouilloire à vingtheure? Pourquoi toucher à la tasse de Mimi? Je vous demande poliment de respecter mes règles!

Nous navons pas de contrat, mais nous avons les factures. On peut porter plainte.

Une plainte contre moi? sexclame la vieille femme, théâtrale. Vous navez aucune conscience!

Nous savons jouer aussi. Soit vous nous remboursez, soit

Soit quoi?

Soit on reste ici, à notre façon, avec nos propres règles. Et la bouilloire quand on veut.

MarieThérèse reste pensive. Cest la première fois quon ne la chasse pas, mais quon la défie.

À partir de ce jour, la vie devient un théâtre absurde: la grandmère lance des «révisions», espionne les interstices, coupe le courant «pour prévention», tandis que Nicolas et Élodie installent un minuteur sur la bouilloire, rient bruyamment sous la douche et donnent des miniconcerts dans le couloir.

Qui domine qui? souffle Nicolas, en posant une enceinte portable.

Un mois plus tard, la grandmère cède.

Les jeunes, jai une proposition. Soyons honnêtes. Lappartement est en copropriété, les dettes sont à ma charge. Le bailleur me presse. Vous voulez rester? Achetezvous une part, remboursezmoi la dette, et vous serez libres.

Élodie, intriguée, demande:

Et Mimi?

Mimi vous bénit, répond MarieThérèse en caressant la vieille photo.

Trois mois plus tard, le couple signe les papiers. Ils paient une partie de la dette, la grandmère déménage dans lappartement voisin.

Vous ne mabandonnez pas? demande-telle en partant. Je vous ferai des pâtisseries.

Seulement si vous nous laissez fermer la porte de la salle de bain, clin dœil de Nicolas.

Ainsi, ils acquièrent leur propre logement, avec la grandmère en soutien. Les pâtisseries sont délicieuses, la bouilloire bout même à trois heures du matin sans menace de cuillère.

Six mois après la signature, la vie dÉlodie et Nicolas retrouve son calme. La chambre du HLM est désormais la leur, et MarieThérèse, ancienne propriétaire, nest plus quune voisine qui occupe la moitié du duplex. Le

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

11 + 16 =