Elle est partie sans prévenir

Tu ten vas sans un mot?
Questce que tu te crois? Jai tout donné pour toi et toi? Gérard Proust jeta le journal au sol, se leva dun bond du canapé, le visage rougi dune colère sourde.

Questce que je? Dismoi, questce que je? Véronique Dubois croisa les bras sur sa poitrine. Trente ans à supporter tes caprices, tes éternels «je suis fatigué» et «jai besoin de repos»! Tu sais tout ce que jai fait pour ta carrière? Et jamais une fois tu ne tes demandé comment jallais? La dernière fois que tu mas demandé ce qui pesait sur mon cœur, cétait quand?

Mais quel est le rapport? éclata Gérard, les yeux flamboyants. Je parle dune situation précise! Tu avais promis de garder notre petitefille, et tu tes envolée avec ton chœur! Et moi, jai dû annuler un rendezvous crucial?

Pourquoi pas? Une fois dans ta vie, mets la famille avant le travail! la voix de Véronique trembla, des larmes perlant. Et, dailleurs, je ne me suis pas «envolée» au chœur. Je tai prévenu il y a une semaine. Mais, comme dhabitude, tes oreilles étaient bouchées.

Gérard fit un geste amer, se tourna vers la fenêtre. Après trente ans de mariage, ils avaient appris à se disputer à haute voix sans jamais atteindre le vrai scandale. Un compromis étrange entre irritation accumulée et refus de détruire ce qui sétait construit depuis des décennies.

Questce que tu vois dehors? lança Véronique, piquée dironie. Une excuse de plus?

Laissemoi, grogna Gérard, secouant lair comme sil chassait une main invisible. Ton ton me donne déjà mal à la tête.

Véronique resta muette, observant le dos de son mari. Grand, élancé, les épaules larges, une touffe de cheveux argentés aux tempes cest ainsi quelle lavait aimé il y a trente ans. Il était toujours pareil, hormis quelques rides supplémentaires et un caractère devenu encore plus insupportable.

Tu sais quoi, murmura-telle, je crois que nous avons besoin de nous éloigner lun de lautre un moment.

Gérard se retourna brusquement.

Que veuxtu dire?

Mais Véronique était déjà sortie de la pièce. Le claquement de la porte de la chambre retentit, suivi du bruit familier des tiroirs dune commode qui souvrent.

«Elle fait ses bagages? pensa-til. Allez, cest Véronique, où vatelle?»

Confiant que la colère féminine était passagère, il reprit le journal. «Elle va se calmer,» se dit Gérard, senfonçant dans un article sur laugmentation de lâge de la retraite.

Une demiheure plus tard, le vacarme dans la chambre sétait apaisé, il crut que la tempête était passée. Mais son assurance vacilla quand, dans le hall, le cliquetis des talons et le tintement des clés retentirent. Gérard leva les yeux du papier et vit sa femme, un petit valisette à la main.

Où vastu? demandatil, la voix tremblante.

Chez Capucine, répondit sèchement Véronique, citant le nom de son amie de longue date. Je vais rester quelques jours, peutêtre plus. Je ne sais pas encore.

Arrête tes bêtises, posa Gérard le journal et se leva. Un désaccord, ce nest rien. Qui na jamais?

Ce nest pas le désaccord, Gérard, soupira Véronique. Cest que je suis fatiguée. Fatiguée de tout. De la routine, du manque dattention, de vivre comme des voisins dappartement plutôt que comme mari et femme.

Quelles absurdités! tentatil douvrir une plaisanterie. Quels voisins? Nous dormons dans le même lit!

Et cest tout ce qui reste, ditelle tristement. Un lit partagé, sans même un mot avant de sendormir.

Gérard resta sans voix. Il ne reconnaissait plus cette femme calme, résolue, capable de dire les choses sans cris ni larmes.

Véronique, parlons, fitil un pas vers elle. Assiedstoi, discutons

Non, Gérard, secouatelle la tête. Jai besoin dêtre seule, de me retrouver. Puis nous verrons ce quil adviendra.

«Ce quil adviendra»? la panique perça sa voix. Nous sommes mari et femme! Nous avons une fille, une petitefille

Que tu ne vois presque jamais, parce que tu es toujours occupé, rappela doucement Véronique. Et je ne veux plus porter tout le fardeau toute seule.

Elle se dirigea vers la porte, et Gérard remarqua pour la première fois les épaules affaissées, la tête jadis fière maintenant inclinée. Un frisson de peur le traversa.

Ne pars pas, imploratil, presque suppliant. Parlons. Jai compris, je te promets dêtre plus présent, de moccuper de la famille

Non, Gérard, rétorquatelle. Tu dis ça parce que la peur te tient. Laissemoi une semaine. Peutêtre tout reviendra à la normale. Jai besoin de temps.

Elle referma la porte avec une précision mécanique. Gérard resta planté au milieu du hall, incrédule. Pour la première fois depuis des années, sa femme était partie sans dispute, sans menaces, sans promesse de revenir pour le dîner.

Il sapprocha de la fenêtre et la vit monter dans un taxi. Aucun salut, aucune main levée; la portière se referma, le véhicule sébranla, lemportant dans linconnu.

«Elle reviendra,» pensatil, en séloignant de la vitre. «Où iratelle? Nous avons passé toute notre vie ensemble.»

Mais au fond de son être, une inquiétude grandissait. Véronique était étrangement calme, décidée, comme si elle avait réellement pris la décision de partir.

Le soir sétira à linfini. Gérard alluma la télé, mais aucune émission ne parvint à captiver son attention. Ses pensées revenaient sans cesse à la conversation du matin. Étaitil vraiment aussi négligent? Quand étaitils sortis ensemble pour la dernière fois, hors de la routine? Quand avaientils parlé, vraiment, de leurs cœurs?

Le dîner en solitaire était une torture silencieuse. Il prépara des spaghettis, les piqua dune fourchette, les déposa sans appétit sur son assiette. Il décrocha son portable et composa le numéro de sa femme. Après plusieurs sonneries, la voix de Véronique apparut.

Oui, Gérard.

Comment vastu? demandatil, tentant de paraître détendu.

Bien, réponditelle brièvement. Chez Capucine, cest cosy.

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Elle est partie sans prévenir
Revient – ne le chasse pas Ses parents, Nastia ne s’en souvenait que très vaguement : ils étaient décédés l’un après l’autre alors qu’elle n’était encore qu’une fillette. D’abord son père était tombé malade ; elle se rappelait sa mère, veillant à son chevet, lui qui ne quittait plus son lit. Puis il s’est éteint. Peu après, sa mère aussi a succombé, un cœur défaillant l’a emportée. Ainsi ils étaient partis l’un après l’autre. Ce sont les voisins, Anne et Jacques, qui ont élevé Nastia. Amis proches de ses parents, ils avaient pris soin d’obtenir la tutelle, car la petite fille n’avait plus de famille. Les voisins avaient un fils, trois ans plus âgé que Nastia : Émeric. Lorsque Nastia devint une belle jeune fille, Émeric tomba amoureux ; elle n’était pas contre. Ainsi, il n’eut pas à aller loin : sa future épouse avait grandi sous son toit. Ils se marièrent et s’installèrent dans la maison des parents de Nastia, qu’ils rénovèrent. Très vite, ils attendirent un garçon. — Nastia, quel bonheur, nous allons avoir un fils ! Notre lignée va se poursuivre, je l’aimerai, et toi aussi, bien sûr ! s’exclamait le mari, enthousiaste. Nastia mit au monde son fils à l’automne, tard dans la nuit. Les couches furent difficiles, épuisée, Nastia se tourna vers le mur, ferma les yeux, soupira de fatigue : — Voilà, tout est fini, notre fils est né, je peux enfin me reposer. Le matin suivant, sa voisine de chambre accueillait son bébé pour le nourrir, mais à Nastia, on n’apporta rien, alors elle s’inquiéta : — Où est mon fils, pourquoi ne me l’apporte-t-on pas, lui aussi doit être nourri. — Tout va bien, la rassura l’infirmière, il dort, il réclamera quand il aura faim. Le deuxième jour, on ne lui apporta toujours pas son bébé. Nastia pleura. — Où est mon fils, que se passe-t-il ? La vieille Marthe, la femme de ménage compatissante, murmura en balayant : — Oh ma fille, je crois bien que ton petit n’a pas la santé… il pleure à peine. — Comment ça, qu’est-ce que vous dites, Marthe ? — Je le dis comme je l’ai vu : cela fait des années que je travaille ici, j’en ai vu des choses… L’infirmière arriva à ce moment, posée : — L’enfant est très faible, il se repose. Il reçoit des vitamines par perfusion. Mais ça ira, tout ira bien. Enfin, Nastia eut son fils dans ses bras. Elle eut peur, il était si petit et fragile, la tête semblait plus grande que le corps. Nastia et son fils rentrèrent à la maison, Émeric accueillait son fils. Lorsque Nastia découvrit le bébé, Émeric fut terrorisé : si petit, la tête énorme, les yeux qui roulaient, des cris tout juste audibles. — Ivan, mon chéri, murmurait tendrement Nastia, viens, je vais te nourrir… Ça ira, on grandira, tout ira bien. Émeric resta bouleversé, ce n’est pas ainsi qu’il imaginait son fils. — Mais qu’as-tu mis au monde ? hurla-t-il, ce n’est pas normal, la tête, le corps… On te l’a peut-être échangé, là-bas ? — Émeric, voyons, qu’est-ce que tu racontes. C’est bien notre Ivan. Il est juste né comme ça, il grandira, tout ira bien, le médecin me l’a dit à la maternité. Nastia, avec chaleur et douceur, baignait son fils. Son mari, lui, s’en éloignait, refusait de s’approcher du bébé. Une semaine après, il annonça : — Je démissionne, je pars en province, je ne veux même plus voir… J’ai besoin d’un enfant normal, sain. Restes ici, bonne chance, — dit-il si vite que Nastia n’eut pas le temps de répondre, il claqua la porte. Les affaires étaient prêtes. Nastia ne vit que la silhouette s’éloigner et quitter la cour sans passer chez ses parents, droit vers l’arrêt du bus. C’est Nastia qui annonça la nouvelle aux parents d’Émeric. Elle vint avec Ivan et fondit en larmes. — Émeric nous a abandonnés, il ne veut pas de ce fils-là, il est parti en province. — Mon Dieu, qu’est-ce qu’il se passe, — sanglota Anne, et Jacques, sombre, répondit — C’est pas grave, ma fille, on va s’en sortir. Nastia resta seule avec son fils, mais ses beaux-parents étaient tout près, on s’entraidait. Anne préparait des tisanes, aidait à baigner le petit avec ses décoctions. Jacques, qui se déplaçait péniblement avec une canne, aidait doucement, portait du bois, un seau d’eau du puits. On se débrouillait, on riait en partageant le thé du soir. Ivan grandit, son état s’améliora, devenu un garçon curieux, adorant son grand-père Jacques, lui tendant les bras. Jacques en raffolait, riait, ne le lâchait jamais, quand Nastia lui rendait visite. Le premier pas d’Ivan fit pleurer Nastia : vacillant, il alla vers elle, s’effondra dans ses bras. Elle le souleva et tourna avec lui dans la pièce. — Mon chéri, mon trésor, Ivan, j’ai toujours su que ça irait. Tu es mon sang. Nastia vint voir ses beaux-parents, Ivan sur les bras, le posa par terre : regardez… Il trottinait en souriant. Anne versa une larme, Jacques, souriant, dit : — Enfin, voilà le petit-fils qui marche. Eh… — il voulut ajouter quelque chose, se tut. Nastia comprenait qu’il maudissait silencieusement Émeric, parti loin. Elle n’espérait plus son retour. Cinq ans passèrent. Bien des choses avaient changé depuis le départ d’Émeric. Anne et Jacques aidèrent Nastia un moment, mais le temps manqua : Jacques décéda il y a deux ans, Anne s’éteignit presque un an après, n’ayant jamais revu son fils. Sur son lit de mort, elle pleurait, suppliait Nastia : — Pardonne-nous, ma fille, pardonne notre fils, il t’a abandonnée. Je sais, tu es mère, tu me comprends — Émeric reste mon fils… Ma fille, promets-moi : s’il revient, ne le chasse pas. Promets… Nastia n’y croyait pas, mais promit à sa belle-mère, pour la laisser partir apaisée. Elle enterra aussi Anne, vécut seule avec son fils. Ivan grandissait, vif, raisonnait comme un petit homme. Nastia portait du bois, et lui, aussi, prenait une bûche, la trainait, elle le félicitait : — Mon petit homme, mon aide, — il souriait, fier. Ivan avait six ans quand, un jour, la barrière s’ouvrit discrètement, Émeric entra dans la cour. Le garçon jouait, attrapait les papillons, vit l’homme, s’approcha. — Bonjour, — dit Ivan, poli, — vous êtes qui ? Je ne vous connais pas… — Je… je suis… — balbutiait l’homme, — Émeric Jacques… donc le fils de Jacques… — Et moi, c’est Ivan, mais maman m’appelle Vania — répondit l’enfant. Émeric écarquilla les yeux, tomba sur le banc. — Qu’as-tu dit… Ivan, — des larmes montèrent. Le beau garçon lui répondit : — Ne pleurez pas, maman dit que les hommes ne pleurent pas. Vous êtes qui ? Mon papa peut-être ? Émeric s’effondra en larmes : ce « papa » a tout retourné dans son cœur. À ce moment, Nastia sortit sur le perron, s’asseyant, stupéfaite. — Toi, Émeric ? — Maman, c’est mon papa ? Je le savais, il reviendrait. Nastia serra son fils : — Oui, Vania, c’est ton papa. — Nastia, pardon, je t’ai fait beaucoup de mal, pardon, j’ai fui, j’ai eu peur… Pardon à vous, — à genoux sur la première marche, il suppliait. Ivan descendit lui passer les bras autour du cou. Nastia ne disait rien. Émeric lut dans ses yeux, oui, elle lui pardonnerait, il le sentait. — Et mes parents, je viens direct ici, je n’ai pas osé passer chez eux, — dit-il. — Ils sont bien maintenant, on les a enterrés, là-bas, — elle fit un geste vers le cimetière. Bientôt, tous trois se retrouvèrent devant les tombes d’Anne et Jacques. Émeric éclata en sanglots, tombant dans l’herbe, sur celle de sa mère. — Pardonnez-moi, maman, papa… pardonnez. Nastia et Ivan restèrent silencieux, puis regagnèrent la maison, main dans la main. Ivan levait les yeux : — Papa, tu pleures plus ? — Non, mon fils, plus jamais. Je promets. — Seigneur, Nastia, comment avez-vous vécu sans moi ? — Comme on a pu, grâce à tes parents, qui ne nous ont jamais laissés tomber, et nous aussi, avec mon fils, on s’est entraidés. — Oui, papa, — ajouta d’un ton sérieux Ivan, — maman m’a toujours dit : merci à mamie Anne et papy Jacques, car je suis né faible, et papy m’a toujours aidé… Mais tu vois, j’ai grandi, je suis costaud, — il se haussa — l’an prochain je vais à l’école, c’est maman qui l’a dit, hein maman ? Je nourrissais papy à la cuillère quand il était malade, mamie aussi, je les encourageais à manger. Émeric écoutait, mordant sa lèvre, songeur : — Je suis un homme énorme, j’ai fui les difficultés, j’ai laissé tomber le fardeau… Il m’a paru trop lourd. Mais mon fils, lui, a tout surmonté, est devenu fort. Nastia surtout, elle a tout porté sur ses frêles épaules. Moi, dès que c’était trop dur, je suis revenu… Et maintenant, quel fils, quelle épouse j’ai ! Émeric ignorait les pensées de Nastia. — Pardonner ou non… Tout oublier, accueillir ? Que faire. Mais regarde comme Ivan s’accroche au bras de son père, vivre ensemble, une famille, rester unis. J’ai promis à Anne. Le soir, quand Ivan dormait, Nastia et Émeric étaient à table. Il se demandait : — Va-t-elle me chasser, ou non ? Nastia murmura : — Avant de mourir, ta mère m’a dit : “Si mon fils revient — ne le chasse pas…” J’ai promis… Émeric souffla : — Merci, Nastia, je ne vous ferai plus jamais de mal, toi et notre fils. Vous êtes tout pour moi. Bientôt, Émeric annonça à Ivan : — Mon fils, que dirais-tu si tu avais une petite sœur ? — Que dire… — répondit Ivan sérieusement — je serais heureux, mais vous gérerez bien ? Moi je serai à l’école, ça va être dur. — On y arrivera, fiston, on y arrivera. Merci pour votre lecture, votre abonnement et votre soutien. Bonne chance à vous dans la vie !