Les négatifs d’antan

LES VIEUX NÉGATIFS.
Chacun de nous garde des secrets quil serre comme des trésors. On enferme nos confidences dans un coffre et on cache la clé, même aux plus proches. On se dit quil serait agréable que cette clé se perde quelque part, mais estce vraiment possible?

À dixheures du soir, Amélie, comme dhabitude, accompagne son mari Julien jusquà la porte, le serre dans ses bras et lembrasse passionnément. Elle lui souhaite une garde de nuit sereine, sans urgences ni interventions lourdes. Cette petite cérémonie dadieu est une tradition bien ancrée dans leur couple. Ils vivent ensemble depuis vingtneuf ans, se connaissent presque depuis lenfance. Ensemble ils ont élevé trois enfants magnifiques: des jumeaux garçons, Pierre et Paul, et leur fille, la ravissante Manon. Les enfants, désormais adultes, ont fondé leurs propres foyers, mais reviennent souvent rendre visite à leurs parents.

Julien et Amélie se tiennent la main, séchangent des messages tendres, sembrassent sans gêne, se tiennent près de la porte, attendent lun lautre après le travail, devinent à chaque pas, à chaque démarche, même à la respiration de lautre.

Amélie attend un instant dans le couloir; la porte dentrée claque derrière Julien. Elle se retrouve seule, à lexception de son chat, Moustache.

Tous les couples qui partagent de longues années savent quil est bon de prendre du recul, de se retrouver avec ses pensées. Comme on le dit, il faut mettre les cartes en ordre, de las de trèfle au six, pour remettre en forme rêves, sentiments et désirs. Le solitaire, jeu desprit, ne tolère pas le chaos ni les décisions impulsives. Recharger ses batteries loin de lautre est indispensable pour chaque époux.

Jai nourri le chat, fait la vaisselle, préparé le souper, cuit une tarte aux cerises», pense Amélie en saisissant son téléphone portable pour faire défiler le fil dactualité Facebook.
Je sais quil ne faut pas chercher danciens amis sur Internet. Dans le tourbillon, celui qui nest plus là reste absent, cest la vérité. Elle se dit que cela ne mènera à rien de bon, mais aujourdhui elle a très envie de taper un nom poussiéreux, un nom qui a traversé les siècles. Rien quun regard sur Slava et tout revivre!

Moustache se love contre Amélie, offrant son dos, son ventre, sa tête pour les caresses. Il suit toujours les désirs de sa maîtresse, dépendant entièrement delle. Épuisé par le dîner copieux et la journée de travail, le chat sendort, en boule, contre le flanc dAmélie. Son rythme nest pas régularisé: quelques heures de repos bien méritées avant le sommeil nocturne lui permettent de reprendre des forces et de repartir sans plainte.

Bon, si cest interdit mais que jen ai envie, je le ferai», décide Amélie, le cœur battant, et compose le prénom masculin qui lui échappe depuis longtemps. Oublié?

Le miracle dInternet: dun seul toucher, on tombe dans son filet, on senfonce dans un tunnel infini, parfois sans but, parfois vers labsurde

Le fil dactualité fait apparaître des dizaines de profils portant le même nom et le même patronyme. Amélie ouvre chaque page, scrute les photos de profil.

Après tant dannées, Slava a sûrement changé, mais pas au point de le rendre méconnaissable», se rassuretelle.
Et sil publie une voiture, un animal ou autre? Comment savoir que cest bien lui? se questionnet-elle je vais continuer à chercher, peutêtre le trouveraije.

Après quinze minutes, lenvie de fixer lécran sestompe, elle sapprête à abandonner son idée farfelue. Soudain, un cliché noiretblanc surgit. Amélie le survole, le fait défiler, mais quelque chose la ramène à limage pour lexaminer de plus près.

Deux mouvements du doigt, et le même cliché apparaît à nouveau.

Ce nest pas possible! sexclamet-elle à haute voix.

Elle dépose son portable sur le canapé et se précipite à la chambre. Làdessus, sur les étagères, Amélie garde ses secrets, soigneusement protégés des regards indiscrets.

Avouezvous aussi, après des décennies, garder des objets qui se désagrègent lentement: une fleur séchée offerte par un premier amoureux, un flacon de parfum vide, des billets de cinéma jaunis, un ticket de tram, un rouge à lèvres brisé, une broche ternie, un foulard brodé de monogrammes En lisant ces lignes, vous souriez ou versez une larme? Ces bricoles, on pourrait les jeter, mais on ne le fait pas. Elles ont une valeur sentimentale, elles rappellent des moments douloureux, mais on veut les effacer, comme si on cherchait le bouton «Supprimer» dans notre cerveau.

Dans le coin le plus reculé dune étagère, Amélie trouve une boîte en carton décorée dun vase cristallin contenant un bouquet de roses rouges. Elle espère que les souvenirs du goût du guimauve blancrose, du marmelade acidulé et du sorbet rayé, que leurs parents nous offraient lors des grandes fêtes, subsait encore. Le goût et les odeurs denfance sont indélébiles.

Autrefois, cette boîte renfermait la friandise préférée dAmélie. Aujourdhui, la guimauve est devenue un coffre à secrets, où se cachent les rêves brisés en mille éclats.

Amélie ouvre la boîte. À lintérieur, une pile de vieilles lettres dans des enveloppes jaunies, nouées dun ruban de satin bleu, une rose séchée, et bien dautres trésors personnels.

Elle tire sur le ruban, les lettres se dispersent. Un des plis glisse au sol, libérant de vieilles photos en noiretblanc.

Ce nest pas une illusion, cest la même photo que jai vue sur Facebook, se souvientelle, rappelant le moment où, avec Slava, ils développaient leurs clichés dans la baignoire, les rinçaient dans un seau de révélateur et les étendaient sur la vitre.

Les vieux appareils comme le «Fet», le «Kiev» ou le «Zenit» étaient monnaie courante à lépoque. Les photos étaient noires et blanches, le processus de révélation était presque magique: trop longtemps dans le bain, limage devient sombre; trop vite, elle reste pâle.

Amélie examine les clichés: lun montre Slava et elle nourrissant des cygnes blancs sur un étang, un autre les voit enlacés sur un banc de parc. Ces images ne mériteraient pas dêtre glissées dans un album familial.

Elle se rappelle aussi de sa robe à pois blancs, achetée grâce à toute la paie de sa mère, le temps où la famille ne mangeait que pommes de terre bouillies, choux braisé et soupe de pois, le tout partagé à la grande poêle familiale. Le ceinturon bleu marine avec boucle brillante offert par sa tante Katia soulignait sa taille de jeune fille. Les sandales rouges, quelle porte sur la photo suivante, lont fait faire la queue pendant des heures.

Ça fait trente ans que je nai pas revu Slava, marmonnet-elle à voix haute, trente ans

Slava a quitté Paris pour Kiev. Il lui envoyait des lettres, puis plus rien.

Amélie le rencontre à luniversité dalimentation, où il était étudiant en génie agroalimentaire, diplômé dune école dingénieurs mais toujours à la recherche dun emploi. Ses parents vivaient dans un pays dAfrique de lOuest, ne revenant que quelques fois par an, choyant leur unique fils.

Lamour dAmélie pour Slava fut une étincelle fulgurante dans la grisaille de ses journées. Elle était obsédée, rêvant constamment de lui, comme sous lemprise dun sortilège.

Pour Slava, elle rompt avec Julien, avec qui elle fréquente depuis trois ans, projetant de se marier dès que Julien finirait son internat.

Julien, connu depuis lenfance, habitait dans le même immeuble. Toujours poli, calme, à lécoute, il supportait ses bavardages sans jamais linterrompre, la regardant avec dévotion. Amélie, au contraire, était pétillante comme un citron, impatiente et impulsive.

Tous deux ont fréquenté la même école primaire. Avant les cours, Julien venait la chercher, lui nouait les lacets, lincitait à porter un bonnet et des moufles, portait fièrement son cartable, la tenait par la main malgré les moqueries des camarades.

Slava, à linverse, parlait sans cesse, perdait souvent ses affaires, mais savait la courtiser avec grâce: compliments, cadeaux rares, chansons à la guitare, bouquets quotidiens. Cette ambiance charmante la fit quitter Julien sans un mot dexplication.

Julien travaillait de nuit au service de chirurgie et étudiait le jour, nayant que peu de temps pour Amélie. Ses parents vivaient au jour le jour, période difficile, et il ne pouvait compter sur aucune aide; il devait tout gagner par son propre effort.

Quelle folle aije été! se reprochet-elle, comment aije pu troquer Julien contre ce paon narcissique?

Un soir, Slava linvite chez lui. Ils boivent du champagne, grignotent des fraises, rient. Assis sur le canapé, ils se collent, il murmure des mots tendres, avoue son amour éternel, couvre dun baiser chaud les doigts dAmélie, ses mains, son épouse, puis ses lèvres Ce qui suit, elle ne sen souvient plus.

Un mois plus tard, soupçonnant quelque chose, Amélie consulte un médecin. Le diagnostic tombe: elle est enceinte.

Slava! Jai une bonne nouvelle! Un bébé arrive! Un garçon ou une fille? sexcitet-elle.
Vraiment? répondil, tout ennuyé, je dois filer à Kiev pour affaires, dès que je my installerai, je viendrai te chercher. Ne tinquiète pas, on se reverra bientôt.

Amélie attend le train à la gare, agite la main au wagon qui séloigne rapidement, sans savoir que ce sera la dernière fois quelle le voit.

Le premier trimestre saccompagne de nausées, de larmes, de peur, damertume, le sol semble seffondrer sous ses pieds.

Où en estu? demande Julien, la croisant dans la rue.
Quatre mois, répondelle, détournant le regard.
Il ta abandonnée? répondsmoi!
Slava est parti à Kiev chercher du travail. Il a promis de revenir, mais il ne mécrit plus. Peutêtre quil est arrivé à quelque chose? sanglotet-elle, je suis désolée, Julien, je te demande pardon, je me déteste.

Julien tente de la saisir par le bras, mais elle le secoue et senfuit.

Peu après, des connaissances communes lui révèlent que Slava a fui avec une nouvelle compagne en Baltique, et que sa trace sest perdue.

Létincelle qui éclairait le cœur dAmélie séteint. Étaitil vraiment sa lumière?

Les inquiétudes la font tomber malade, elle est hospitalisée pour surveillance.

Tu ne comprends pas, Amélie! Un enfant a besoin dun père, répète Julien chaque jour en lui rendant visite, accepte de mépouser, le petit portera mon nom, je ne te blâmerai jamais pour ce qui nest pas mon enfant, je taime depuis que je tai vue dans le bac à sable, en petite robe jaune, en train de taper sur la tête du voisin Serge avec la pelle, il criait, tes genoux étaient verts, je pensais alors que tu serais une fille formidable, nous trouverons un terrain dentente!

Et si je taime un peu, mon amour suffit pour deux! Je ne promets pas des montagnes dor, mais tout ce que jai, je le partage avec toi, dans la joie comme dans la peine, la richesse ou la pauvreté, la maladie ou la santé, je taimerai jusquà la mort.

Amélie regarde Julien, secoue la tête.

Tu ne sais pas encore que je porte des jumeaux, deux garçons. Pourquoi cette charge? Que diront tes parents? Pourrastu me pardonner après tout ce que jai fait? sanglotet-elle.

Julien, impassible, ne répond pas.

Amélie comprend quelle ne peut rien attendre, quelle doit payer ses fautes, quelle est la seule responsable de ce qui lui arrive.

Alors nous aurons deux fils? Un lit superposé, une poussette double, des salopettes bleues identiques? Tout le monde na pas cette chance! répond Julien en souriant, ne tinquiète pas pour mes parents, je décide seul, ils me soutiendront, jai économisé pour le mariage, ces fonds serviront à la crèche et au lit! Si tu acceptes dêtre ma femme, je serai enfin heureux, je ferai tout pour que tu ne regrettes jamais ce choix.

À la sortie de la maternité, Julien, tout fier, accueille Amélie et ses deux petits garçons. Derrière lui, les parents des deux époux tiennent des fleurs et des ballons. Les infirmières essuient leurs larmes en voyant le nouveau père regarder ses fils avec tant damour, ajustant les rubans bleus sur leurs petites enveloppes blanches.

Julien tient parole: il ne reproche jamais rien à Amélie, il reste présent dans les bons comme dans les mauvais moments.

Quatre ans plus tard, une petite fille, Élise, rejoint la fratrie.

Oui, Julien et Amélie ont traversé bien des épreuves, mais nont pas laissé la rancœur les envahir; les chemins parcourus les ont rendus plus forts. Leur amour sest tissé comme une corde triple. Vous y atil des doutes?

Lors du mariage de leurs fils, les époux sessuient les larmes lun à lautre, conscients du prix de leurs vœux. Julien a su réchauffer le cœur dAmélie, qui, comme une glace fondant, devient source deau guérisseuse. Elle aime et respecte son mari, ravivant sans cesse le feu de leur amour, qui grandit chaque année.

Leurs fils, Maxime et Simon, ont suivi les traces du père et sont entrés à la faculté de médecine. Maxime est devenu chirurgien, Simon ophtalmologiste.

Élise, comme sa mère, adore préparer gâteaux, tartes et pâtisseries. Elles ont ouvert une pâtisserie sur la rue de la République. Les clients louent les talents des deux femmes; le petit local est toujours plein. Les murs, décorés de photos noiretblanc, racontent lhistoire de la famille. Ces images, puissantes et magiques, dévoilent lâme derrière chaque visage.

Amélie sort de son tiroir les vieux négatifs.

Il est temps de dire adieu au passé», ditelle à haute voix, puis elle allume le projecteur pour brûler les pellicules.

Pourquoi ne répondstu pas à mes appels? crietil, la voix tremblante dinquiétude.
Oups, jai laissé le portable dans la chambre, pourquoi nestu pas au travail? répondelle en se retournant, découvrant Julien qui la regarde, étonné.
Que faistu à la cuisine à minuit, Amélie? Y atil un incendie?
Je brûle les souvenirs négatifs. Tout va bien, le fumée disparaîtra vite.
Jappelle, jappelle, et elle joue avec des allumettes? Comme disait Boulgakov: «Les manuscrits ne brûlent pas». Pensestu que le feu puisse effacer la mémoire?
La mémoire? Difficile. On ne peut détruire que le vieux négatif», souffletelle.

Là où les mots manquent, le noiretblanc raconte tout. Vous êtes daccord?

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