Je ne veux pas être le projet de quelquun ! sécria Élodie, déterminée à défendre son indépendance dans un monde dattentes imposées.
Il était temps dapprendre à se choisir soi-même parmi les désirs des autres.
Élodie sortit du cabinet dentaire à neuf heures du soir. Elle avait reçu treize patients dans la journée et une seule marque de gratitude : un pot de miel offert par une grand-mère à qui elle avait arraché une dent. Dans le bus, lodeur de poulet rôti se mêlait à un sentiment dimpuissance. Elle tremblait de fatigue, comme une vieille machine à laver en phase dessorage.
La clé tourna dans la serrure avec un grincement familier, comme si la porte elle-même grognait dennui. Élodie retira ses escarpins et faillit marcher sur des chaussures masculines soigneusement alignées des derbies neufs, vernis. Laurent était là. Formidable.
Depuis la cuisine, la voix de sa belle-mère résonnait, tendue comme un collant après un repas de Noël.
Elle roule avec cette voiture depuis des années. De toute façon, il faudra bientôt la changer, alors au moins, ton frère pourrait en profiter. Tu comptes prendre des décisions en tant que mari, ou tu vas encore rester là comme un meuble ?
Élodie se figea dans le couloir. Son cœur battait la chamade. Était-ce de la colère ou lenvie de frapper quelquun avec ce fameux « meuble » ?
Maman, tu connais Élodie Elle est fière. Du genre « cest moi qui lai payée ». Je lui ai dit que les biens du couple sont communs, mais elle fait la difficile.
À ta place, jaurais déjà fait une donation ! Elle a été achetée pendant le mariage ! On peut tout régler par la justice !
Élodie nen pouvait plus. Elle entra dans la cuisine.
Bonsoir, la famille ! On tient un conseil de famille dans mon dos ? Ou une réunion dactionnaires sans la minoritaire ?
Suzanne tressaillit et fit une grimace, comme si son thé venait de bouillir dans sa tasse.
On discute simplement pour aider Laurent. Il est adulte, et sans voiture, cest compliqué. Tu pourrais faire un effort, en tant que membre de cette famille.
En tant que membre de cette famille, Élodie posa son sac sur la table, je vois quinze patients par jour. Et oui, cette voiture, cest moi qui lai payée. Pendant que ton fils griffonnait ses grands plans pour ouvrir une station de lavage à Lyon.
Laurent sortit de la chambre. Une banane à la main, le regard indifférent.
Élodie, tu exagères ! Ce nest pas pour toujours. Juste le temps que je règle mes papiers. Un an, max.
Un an, Laurent, ce nest pas « juste ». Cest quarante mille kilomètres et cent vingt crises de nerfs si tu te gares comme dhabitude.
Vincent se leva. Grand, avec un début de calvitie et une cicatrice au menton autrefois, elle le trouvait charismatique.
Élodie, pourquoi tu montes sur tes grands chevaux ? On te demande gentiment. Personne ne te vole ta voiture. Juste une donation temporaire. On te la rendra après.
Ah oui, lappartement en crédit est « temporaire », et notre mariage aussi, apparemment. Tout est temporaire, sauf ta mère dans ma cuisine.
Je suis coincé ! semporta Vincent. Dun côté, toi avec tes principes, de lautre, ma famille ! Mon frère est sans voiture, et tu es prête à tout casser pour une carcasse de métal !
Ce nest pas moi qui casse tout. Cest toi qui as choisi dêtre un meuble, comme ta mère la dit. Moi, je ne suis pas du décor. Je suis une personne. Avec un passeport. Et une voiture que je ne céderai pas. Cest tout. Point final.
Suzanne fit claquer sa tasse sur la table.
Voilà la reconnaissance ! On ta accueillie comme une fille, et toi Une égoïste. Tu gagnes de largent, alors tu te prends pour une reine ! Et Laurent, il doit dormir sous un pont ?
Mieux vaut un pont quà mes frais. Il nest pas handicapé. Il a des jambes, des bras. Les usines recrutent.
Quoi, je suis un loser ? Travailler en usine ? Maman, tu entends ça ?
Vous jouez tous dans la même pièce ! lança Élodie. Moi, je ne suis plus la clown de ce cirque.
Le silence tomba comme une chapka sur les oreilles. Lourd, étouffant, avec une odeur de viande refroidie.
Élodie alla lentement vers le meuble, sortit la carte grise, les clés, son passeport.
La voiture est à moi. Lachat est prouvé. Largent venait de moi. Aucune donation ne sera signée. Si vous essayez de la transférer sans moi, on se reverra au tribunal. Là, je vous ferai aussi payer une assurance dentaire.




