Tais-toi ! hurle lhomme en jetant sa valise sur le carrelage. Je te quitte, et quitte cette boue que tu appelles une vie.
Une boue ? Margaux se retourne lentement vers la cuisinière où des pommes de terre rissolent pour le dîner.
Cette boue a nourri ta mère pendant vingt ans pendant quelle courait les médecins. Tu as oublié ?
Quest-ce que ma mère vient faire là-dedans ? Ne la mêle pas à ça !
Justement, Antoine, pendant que tu faisais tes « grandes affaires » à Paris, cest moi qui moccupais de ta mère paralysée. Je changeais ses couches, au cas où tu ne le saurais pas.
Antoine se tient sur le seuil de leur petit appartement de banlieue, vêtu dun costume neuf, sa valise à ses pieds. Margaux ne la pas vu aussi élégant depuis des années mince, bronzé, parfumé à leau de luxe. Plus du tout louvrier qui rentrait couvert de graisse.
Elle se souvient de leur rencontre. Un bal dans la salle des fêtes de lusine, lui jeune ajusteur, elle comptable. Il lavait fait tourner sur « Les Champs-Élysées », murmurant des sottises à son oreille. Puis un mariage modeste, trente invités, une pièce montée et du champagne bon marché. Sa belle-mère pleurait de bonheur ce jour-là, lui disant : « Merci, ma fille, davoir apprivoisé mon petit Antoine. »
Apprivoisé. Vingt-deux ans de vie commune. Une fille élevée, Camille. Aujourdhui en fac de médecine, vivant de bourses et des petits boulots de sa mère. Antoine na plus donné dargent depuis trois ans tout partait dans son « business ». Un business que Margaux na jamais compris. Garage, transport routier Tout a coulé.
Tu ne comprends pas, Antoine allume une cigarette dans lentrée. Mathieu ma proposé de minstaller à Paris. Il a une chaîne de stations de lavage, il me prend comme directeur. Il me loue un appart pour commencer.
Tu y vas seul ? Margaux sessuie les mains sur son tablier. Ses doigts tremblent, mais sa voix est calme.
Non, il détourne les yeux. Avec Élodie. Elle elle me comprend. Elle croit en moi.
Élodie. Margaux est au courant depuis trois mois. Elle a vu les messages sur son téléphone quand il était sous la douche. « Mon chat », « Mon lapin », « Tu me manques ». Vingt-huit ans, « son chat ». Responsable dans le concessionnaire où Antoine regardait une voiture. Une voiture achetée avec un crédit que Margaux rembourse encore avec son salaire dinstitutrice.
Et Camille ? demande-t-elle. Ta fille. Elle a son diplôme dans un an.
Elle comprendra. Je ne peux plus vivre comme ça. Jai quarante-cinq ans, Margaux. Je suis encore jeune, je peux tout changer.
Margaux sapproche de la fenêtre. Dans le jardin, la voisine Simone étend son linge. Elle aperçoit Margaux, lui fait un signe. Simone sait tout. Sur Élodie, sur Antoine qui ne rentre plus que pour dormir depuis six mois. Elle apporte des gâteaux : « Tiens bon, Margot. »
Tu te souviens, dit doucement Margaux, quand Camille a eu une pneumonie à cinq ans ? Les médecins ne savaient plus quoi faire. Tu faisais des heures supplémentaires pour payer les médicaments. Moi, je restais jour et nuit à son chevet. Tu mas dit : « On est une famille, Margaux. On surmontera tout. »
Cétait il y a longtemps.
Seulement quinze ans. Et quand ta mère a fait son AVC ? Qui la emmenée à lhôpital ? Qui la retournait toutes les deux heures pour éviter les escarres ? Moi, Antoine. Toi, tu trouvais toujours une excuse le travail, les affaires. Quelles affaires ? Tu courais déjà après ton business.
Antoine écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre. Margaux grimace cest un appui neuf, payé de ses économies le mois dernier.
Tu te souviens toujours de tout, grogne-t-il. Tout le négatif. Et le reste ? Quand je tai emmenée à la mer ?
Il y a dix ans. À Nice. Une semaine.
Rien ne te suffit !
Margaux se retourne vers lui. Les larmes lui montent aux yeux, mais elle ne les laissera pas couler. Pas devant lui.
Écoute, Antoine. Pars. Va retrouver ton Élodie. Mais je te dis une chose : jai pris soin de ta mère jusquau bout. Deux ans à la nourrir à la cuillère, la laver, lui donner ses médicaments. Et toi ? Où étais-tu ? Au travail ? Quel travail, Antoine ? Tu nas pas vraiment travaillé depuis cinq ans. Trop occupé à rêver de fortune.
Jai essayé ! Pour la famille !
Pour la famille ? Margaux sourit amèrement. Camille fait des gardes de nuit à lhôpital pour payer ses livres. Tu las remarqué ? Moi, jai deux postes à lécole et des cours particuliers. Pour qui as-tu essayé ?
Antoine se tait, serrant la poignée de sa valise.
Et le plus drôle ? continue Margaux. Ta mère ma dit avant de mourir : « Pardonne-lui, ma fille. Il est faible. Il la toujours été. Merci davoir tenu bon. » Je ne comprenais pas alors. Maintenant, si.
Ne dis pas ça ! explose-t-il. Je ne suis pas faible ! Jétouffe ici ! Dans cet appart, dans cette ville, avec toi ! Tu menterres avec ta perfection !
Ma perfection ? Margaux éclate dun rire sec. Ces dernières années, je nai fait que me taire. Quand tu rentrais ivre. Quand largent disparaissait pour ton « projet ». Quand tu sentais le parfum des autres. Je pensais que ça passerait, que tu reviendrais. Pour la famille.
Elle ouvre le placard, en sort un dossier. Antoine se raidit.
Quest-ce que cest ?
Les papiers du divorce. Prêts depuis un mois. Jattendais que tu te décides. Ou moi. Mais tu as été plus rapide bravo. Signe.
Antoine fixe les documents, abasourdi.
Tu tu savais ?
Je ne suis pas idiote, Antoine. Je te donnais une chance. À moi aussi au cas où je me trompais. Je ne me suis pas trompée.
Lappart
Il est à moi. Il appartenait à ma mère, je lai hérité. Tu es inscrit, mais tu nas aucun droit. Tu peux essayer en justice, mais problème tu nas pas de revenus depuis trois ans. Tu paieras la pension pour Camille ?
Elle est majeure
Étudiante à temps plein. Jusquà la fin de ses études. Article 371-2 du Code civil, au cas où.
Antoine saisit le stylo, signe avec rage. Jette le dossier sur la table.
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