Je veux une fille

— André, j’ai une mission inattendue pour toi, — dit Denis, après un bref silence, avant de reprendre, — il faut surveiller une jeune femme, voici sa photo…
— Et mon service de sécurité ?
— Je te trouve un remplaçant, la banque ne restera pas sans garde. Considère cela comme une demande personnelle, ou comme un ordre spécial du directeur de l’agence, si tu préfères. À quatre heures, tu dois être ici.

Denis dirigeait depuis plusieurs années une petite banque régionale à Roubaix, à deux pas de Lille. Après l’université, il avait commencé à distribuer des cartes de crédit d’une porte à l’autre. Son assiduité l’avait rapidement propulsé à la tête d’une succursale respectable, avec un salaire confortable et un pavillon dans un quartier huppé de la banlieue bordelaise. Mais la vie sentimentale n’avait jamais suivi.

Dans sa ville natale, il entretenait une relation lente avec la libraire Béatrice. On parlait même de mariage, et les collègues célibataires étaient souvent soupçonnés d’être des cibles faciles. Un jour, dans le parc de la Citadelle, Béatrice s’assit sur un banc, le regard voilé :

— Tu sais, tout le monde me pousse à t’épouser. Ma mère, mes amies… Elles disent que, avec un homme comme toi, je ne connaîtrai jamais la misère.
— Et quoi de mal ?
— Rien. Mais je t’aime depuis l’école, pas toi. J’ai essayé de t’aimer, vraiment, mais c’est impossible. J’ai lu trop de romans naïfs.

Denis pleura cette rupture. Quand l’opportunité de déménager à Bordeaux se présenta, il n’hésita pas. Tout semblait plus facile à oublier.

À Bordeaux, on lui attribua immédiatement un pavillon à deux étages. Que faire de deux étages tout seul ? Il essaya de faire venir sa mère, mais elle refusa catégoriquement :

— J’ai vécu toute ma vie dans cette petite maison. Ma mère, mon grand‑père y sont enterrés, mon père y a partagé sa vie, et maintenant je veux rester avec eux.
— Il est trop tôt pour parler de mort, maman.
— On doit toujours penser à la mort, tout comme à la vie. Construis ton nid, je reviendrai pour garder tes petits‑enfants.

Le bruit courut rapidement : le nouveau directeur de la banque était célibataire, et les regards se tournèrent vers lui. Denis, cependant, resta distant, décidé à ne pas céder aux liaisons de bureau, même éphémères.

Lors d’un anniversaire chez un voisin, il rencontra Océane. Elle dégageait une timidité fragile, un regard presque sans défense. Elle avoua être déjà mariée, mais Denis ne vit qu’une étincelle. Ils commencèrent à se voir, parfois elle passait la nuit dans son pavillon, et ils s’installaient souvent sur la terrasse pour regarder le crépuscule, parler de tout et de rien. Avec elle, tout était simple.

Ces soirées douces étaient rares. Les dossiers de la banque le clouaient souvent au bureau jusqu’à tard. Océane travaillait à l’usine de textiles, avec des équipes de nuit deux fois par semaine. Elle dormait à peine après le déjeuner, puis reprenait le travail dès le matin.

Six mois après leur rencontre, Denis proposa :

— Tu peux rester ici, dormir jusqu’au soir, voire abandonner ton travail. Avec mon salaire, on pourrait fonder une famille. Les caissières de la banque sont fatiguées de leurs avances.
— J’ai déjà une famille, répondit-elle doucement, — et je n’en suis pas très fière. Attendons un peu, nous sommes déjà heureux comme ça, non ?
— Alors viens vivre avec moi.
— Pas si vite. L solitude m’est déjà familière…

Denis ne força rien. La banque traversait une crise : un employé, Konstantin Pavlovich, octroyait des prêts à des clients au mauvais crédit, probablement contre une commission. Denis l’appela :

— Pourquoi tant d’erreurs, Konstantin ?
— Les gens tombent malades, perdent leur emploi…
— Alors ils se retrouvent en défaut, et la banque les déclare en faillite. Un débiteur a déjà quatre prêts ailleurs, tous impayés.
— J’ai vérifié, rien d’anormal. Le bureau de crédit a dû se tromper…

Finalement, il fut licencié. Un nuage d’amertume planait sur la ville, et même Océane semblait réticente à s’engager durablement.

Un samedi, Océane partit dormir avant son service de nuit, tandis que Denis se rendait à la gare pour récupérer du courrier. Sur le quai, il vit Océane se précipiter dans un train, une grosse valise à la main, prête pour une autre nuit de travail.

De retour, il appela l’usine. Après de longues sonneries, une voix masculine répondit :

— Sécurité. Vous appelez un jour de congé ?
— Vous ne travaillez pas aujourd’hui ?
— Personnellement, je travaille. L’usine, non.
— Vous n’avez même pas de poste de nuit ?
— Nous n’avons jamais eu de poste de nuit. Qui aurait besoin de pâtes à minuit ?

Denis resta pensif. Le dimanche soir, Océane revint sur la terrasse, le visage fatigué mais soulagé. Elle expliqua que son service de nuit serait désormais seulement le vendredi.

Denis garda le silence, mais le vendredi suivant il convoqua André du service de sécurité.

Ce même vendredi, Océane préparait un voyage chez sa grand‑mère. Elle remplit un sac de bonbons, de pains d’épices, d’un petit nounours en peluche. Sa grand‑mère, Katia, vivait dans un village où les commerces étaient rares et la pension modeste.

Dans la cour du village, la petite Manon jouait avec un chaton. En apercevant sa mère, elle courut vers elle, et la grand‑mère apparut sur le perron.

— Comment ça va ? — demanda Océane.
— Tout va bien, répondit Katia avec un large sourire, — on apprend à lire.
— Manon a eu une crise ce matin ?
— Elle était mal, j’ai appelé le docteur Vera. Il dit que l’air de la campagne ne suffit plus, il faut l’emmener à la mer.
— Je gagnerai pour les vacances…
— Tes vacances seront sûrement en hiver, mais elle a besoin de la mer maintenant. Un banquier aurait pu t’acheter un séjour en cure, mais il ne sait rien de ça. Qui veut un enfant qui ne lui appartient pas, surtout malade…

À chaque rencontre, Océane voulait parler de la petite, mais quelque chose la retenait. Sans une fille, la vie était lourde. Les médecins insistaient : l’état de santé de Manou ne ferait qu’empirer en ville, l’air pur était indispensable, il fallait la ramener à la campagne. Océane, technologue, n’avait aucune perspective d’emploi rural, difficile à trouver.

Le soir, Denis l’accueillit comme d’habitude, avec un gâteau

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

sixteen − 13 =

Je veux une fille
Le serveur accouru avait proposé d’emmener le chaton. Mais l’homme de deux mètres souleva délicatement le petit animal en pleurs et l’installa sur la chaise voisine : — Une assiette pour mon ami félin ! Et la meilleure viande du restaurant ! — On va enfiler quelque chose d’audacieux, presque comme ces jeunes nymphes, et filer dans un restaurant chic. Histoire de se faire admirer et de juger les hommes… Ainsi parla avec assurance l’une des trois amies — directrice d’un prestigieux lycée privé. Un métier qui se respecte, et les mots justes, elle en avait toujours à foison. Ces « nymphes » avaient trente-cinq ans. L’âge idéal, selon elles, pour porter des jupes courtes et des blouses qui dévoilent la silhouette bien plus qu’elles ne la cachent. Décolletés profonds, maquillage impeccable — prêtes pour le combat. Elles avaient choisi le lieu à la hauteur : une brasserie chic, réputée, outrageusement chère. Mais leur compte leur permettait sans souci. Réservation faite, elles s’installèrent et commencèrent aussitôt à capter les regards admiratifs des hommes et les mines jalouses de leur compagnes. Comme souvent, les discussions tournaient autour du sujet essentiel : les hommes. Rêves, critères, exigences… Chacune espérait son idéal : grand, élégant, séduisant et bien sûr fortuné. Qu’il la porte dans ses bras, cède à ses moindres caprices, sans bavardages inutiles ni tâches ménagères, et s’il était issu d’une grande famille, c’était le summum. — Tout sauf ceux-là… Les femmes échangèrent un regard et pointèrent discrètement le groupe de trois copains un peu ronds, dégarnis, qui riaient franchement autour de bières et de montagnes de steaks, discutant foot et pêche, dans une ambiance bon enfant et sans chichis. — C’est épouvantable. — Quelle vulgarité. — Pouah. Le verdict fut unanime : négligés, rustres, sans la moindre prestance, absolument inadaptés à des femmes aussi rayonnantes. Mais soudain, tout bascula. Le restaurant vit entrer LUI — un homme débarquant d’une Ferrari rouge dernier modèle. — Le Comte de Beaumont Montesson ! — annonça solennellement le maître d’hôtel. Les amies se redressèrent d’un coup, comme des lévriers sur la piste. Grand, svelte, distingué, sa chevelure argentée soulignée par un costume sur mesure valant certainement une fortune. Boutons de manchette en diamants, chemise immaculée — la panoplie du parfait aristocrate. — Ah… — Incroyable… — Mmm… Les décolletés se penchèrent encore un peu plus, les regards devenant explicitement tentateurs. — Voilà un vrai homme, murmura l’une. — Un comte, beau et millionnaire, fit l’autre. Et moi, je rêve des Seychelles depuis mon enfance… La troisième se tut, mais son regard parlait pour elle. À peine dix minutes plus tard, invitation discrète à la table du comte. Elles traversèrent la salle d’un pas royal, méprisant à peine le trio à la bière. Le comte se révéla charmant, maître de la conversation mondaine, évoquant son illustre lignée, ses châteaux familiaux, ses collections de tableaux… La tension monta, chaque amie sachant que ce dîner exclusif ne se prolongerait qu’avec une seule d’entre elles. L’arrivée des mets détendit l’atmosphère : homards, plateaux de fruits de mer et grand cru millésimé. Les femmes mangeaient en glissant vers le comte des regards prometteurs, rêvant à tout autre chose qu’à un dîner. Le comte brillait aussi : anecdotes aristocratiques et humour, et leurs fantasmes s’envolaient déjà loin du restaurant. Un petit jardin prolongeait la salle. Les effluves des mets s’en échappaient jusqu’au dehors. Surgit alors un minuscule chaton gris, famélique et affamé, venu mendier quelque attention aux pieds du comte. Peine perdue. Le visage du comte se crispa de dégoût. Il repoussa l’animal d’un coup de pied. Le chaton vola sur quelques mètres et s’écrasa contre la table du fameux trio. Un silence de plomb s’installa. — Je déteste ces bêtes immondes, sans race ni noblesse ! proclama-t-il. Chez moi, ce sont chiens de chasse capitales et pur-sang qui tiennent le haut du pavé. Le serveur se hâta : — Nous allons régler cela, veuillez nous excuser… Il se dirigea vers la table des « amateurs de bière », mais l’un des hommes, massif, deux mètres au moins, rouge de colère, se leva, les poings serrés. Ses amis tentèrent en vain de le retenir. Sans dire un mot, il ramassa le chaton et l’assit sur une chaise. — Une assiette pour mon ami poilu ! tonna-t-il. Et la meilleure viande. Vite. Le serveur, pâle, fila en cuisine. Les applaudissements éclatèrent dans la salle. Une des « nymphes » se leva, le rejoignit et lança : — Fais-moi un peu de place. Et commande un whisky à une dame. Le comte en resta bouche bée. À peine une minute plus tard, les deux autres amies rejoignirent la table, jetant au comte un regard de profond mépris. Les convives quittèrent le restaurant séparément : d’un côté trois personnes — un homme, une femme, et un chaton gris. Le temps passa. Aujourd’hui, la première amie est mariée au géant — propriétaire d’une puissante société d’investissement ; les deux autres ont épousé ses amis, avocats bien connus. Les trois noces furent célébrées en même temps. Désormais, les ex-« nymphes » mènent une vie bien différente : couches, cuisine, ménage. Elles ont toutes eu des filles à quelques jours d’intervalle. Et pour s’offrir parfois une soirée au restaurant, le weekend elles laissent leurs maris au foot ou à la pêche, engagent des nounous, et se retrouvent à discuter, entre femmes… toujours des hommes. Quant au Comte de Beaumont Montesson, il fut arrêté un an plus tard. Un scandale retentissant : escroc matrimonial qui abusait de la crédulité féminine ! Mais les vrais hommes, heureusement, sont ailleurs. Je parle bien sûr des trois amis — avec leurs bidons, leurs tempes dégarnies, sans éclat ni fioriture mais riches d’un cœur véritablement noble. Voilà. Sinon… rien.