Seulement mon destin

— Maman, qu’est‑ce que tu fais ici ? s’étonna Élise en apercevant sa mère dans la salle d’attente d’une consultation prénatale à Paris.
— Oh, ma petite Lise, tu n’as pas aussi un rendez‑vous aujourd’hui ? Tu ne m’as rien dit hier… répondit Sophie, les yeux baissés, gênée.
— Maman, c’est la salle pour les futures mamans. Pourquoi tu es là ? toucha Élise le ventre qui s’arrondissait.
— Lise, je voulais te dire… La femme chercha ses mots, puis, d’une voix tremblante, avoua : je suis aussi enceinte.

Sophie avait mis au monde Élise à dix‑huit ans. Le père de la petite n’avait jamais montré d’intérêt, il ne payait que de maigres pensions, et même cela par le tribunal.
Pourtant, Sophie n’avait jamais cessé d’espérer en sa fille. Elle travaillait à deux postes, la nuit elle cousait des robes sur commande. Ses amies secouaient la tête : « Pourquoi te tuer ainsi ? Tu vas gâcher ta jeunesse ! » Mais Sophie ne les écoutait pas. Tant que sa fille ne manquait de rien, elle se privait de tout. Le chocolat le plus fin, les vestes à la mode, les poupées coûteuses – tout ce qu’Élise demandait, elle l’offrait. Élise grandissait en croyant que le meilleur était son droit.

Quand vint le moment de choisir une école, elle opta pour la plus prestigieuse, la filière payante de l’Université de la Sorbonne. Sophie n’eut même pas à protester.

En troisième année, Élise rencontra Marc. Il était plus âgé, terminait ses études et, dès le premier regard, séduit Sophie qui le jugea sérieux, fiable, l’homme qui soutiendrait sa fille. « Enfin, ma petite aura un mari stable, un pilier », pensa-t-elle, même si la future maman ne serait plus seule.

Le destin fit son œuvre : Élise tomba enceinte. Marc proposa immédiatement sa main, ils organisèrent un mariage somptueux. La moitié des frais payée par les parents de Marc, l’autre moitié par Sophie, qui ajouta même un séjour à Nice pour le jeune couple.

— Marc, allons nous promener, proposa Élise.
— D’accord, le temps est magnifique, le nouveau café d’à côté vient d’ouvrir. Allons y prendre un en‑casse‑pain », sourit l’époux en caressant son ventre.

Ils flânèrent dans le parc, nourrirent les pigeons, puis entrèrent au café. Dès qu’ils s’assirent, Élise pâlit soudainement.
— Que se passe‑t‑il ? s’inquiéta Marc.
— Maman… murmura‑t‑elle.

À deux tables de là, Sophie était assise avec un homme inconnu.
— Ah, c’est vrai ! s’écria Marc en se retournant.
Sophie les remarqua, sourit timidement.
— Allons les saluer. Qui est‑ce ? commença à se lever Marc.
— N’y allons pas. Je ne veux plus voir ça ! s’interrompit brusquement Élise, qui s’élança hors du café.

Marc paya l’addition, la rattrapa dans la rue. Sur le trottoir, Élise lança à sa mère :
— Qui est‑ce ? Tu as oublié que tu vas bientôt devenir grand‑mère !
— Ma chérie, tu es adulte. Je t’ai élevée, n’ai‑je pas droit à ma propre vie ?
Marc intervint calmement :
— Tout va bien, Sophie ?
— Marc, rien…
— Allons‑y ! s’empressa Élise, agrippant la main de son mari, prête à fuir.

Élise avait toujours cru que sa mère n’appartenait qu’à elle, n’imaginant jamais qu’elle puisse avoir un autre homme. En vérité, Sophie n’avait jamais fréquenté personne depuis des années, craignant la réaction de sa fille.

Deux ans auparavant, le directeur de l’entreprise d’Élise, Henri Dubois, avait commencé à la courtiser. Il admirait Sophie depuis longtemps, mais ne s’était jamais manifesté. Quand il montra enfin de l’intérêt, Sophie céda. Ils se mirent ensemble ; Henri l’invita même à emménager chez lui. Sophie hésita, puis accepta, sans savoir comment l’annoncer à Élise. Cette rencontre, si inattendue, se révéla désastreuse.

Peu après, Sophie découvrit qu’elle était enceinte à quarante‑trois ans. Tard, certes, mais l’idée d’un avortement ne franchit jamais son esprit. Henri exulta : il n’avait jamais eu d’enfant, alors voilà un fils ou une fille.

Après le café, Élise cessa de répondre au téléphone. Seul Marc lui rapportait les nouvelles de Sophie. Puis, une nouvelle rencontre dans une salle d’attente médicale les sépara définitivement. Élise bloqua les numéros, ignora les messages.

L’annonce de la naissance de la petite‑fille arriva par le gendre.
— Une fillette, 53 cm, 3 200 g ! s’exclama Marc.
— Félicitations ! Puis‑je venir ? je veux tant la voir, sanglotant légèrement, implora Sophie.
— J’essaierai de convaincre Élise…

Mais la jeune mère refusa catégoriquement. Sophie, déjà au sixième mois, était angoissée, les médecins lui interdisant toute excitation.

Quatre mois plus tard, elle mit au monde une petite fille et écrivit à Élise : tu as maintenant une sœur. Silence. Seul Marc envoya un bouquet et appela.

Les années s’écoulèrent. Les filles grandirent. Élise et Marc baptisèrent leur fille « Camille », Sophie et Henri nommèrent la leur « Nathalie », en l’honneur de la grand‑mère. Marc envoyait parfois des photos : « Première dent ! », « Première marche ! ». Sophie espérait que, à l’école primaire, Élise adoucirait son cœur. Mais la fille tenait bon, même si aucune offense ne semblait justifiée.

Le jour de l’anniversaire de Camille, Sophie appela Marc :
— Venez chez nous avec Camille, on vous attend.
— J’essaierai de la convaincre…
Le soir, Marc remit l’invitation.
— Nous n’irons pas, déclara Élise.
— Mais c’est ta mère et ta sœur, insista Marc.
— Elle m’a trahi. Je ne veux plus voir cette petite.

Ainsi, les deux familles vivaient parallèlement : Sophie et Henri dans un chalet à la campagne, Élise et Marc dans un quartier populaire. De temps à autre, des connaissances partageaient des nouvelles : « À l’hôpital », « Nathalie a de la fièvre ». Au fond, Élise rêvait de les rejoindre, de les enlacer comme autrefois, mais la jalousie et la colère l’emportaient.

— Marc, il faut encore acheter des rubans et des bodies pour Camille, dit Élise au dîner.
— On y arrivera. C’est fou que déjà sept ans se soient écoulés…

— Maman, je peux ne pas aller à l’anglais ? s’écria Camille en courant dans la cuisine.
— Non ! Nous avons changé d’appartement pour cette école ! répliqua Élise avec fermeté, voulant offrir le meilleur, comme Sophie l’avait fait.

Le premier septembre, Marc prit un jour de congé pour accompagner Camille à l’école primaire, une prestigieuse institution bilingue. La sonnerie retentit, les félicitations fusèrent, les encouragements…

« A ! », annonça la maîtresse.
« Notre ! », murmura Élise, guidant sa fille vers la classe.

Au milieu de la foule des parents, elle aperçut soudain sa mère. Un instant, leurs regards se croisèrent, le temps se suspendit. Élise, submergée, se précipita vers Sophie ; les larmes longtemps retenues inondèrent ses joues, et Sophie l’étreignit comme autrefois, dans un étreinte qui fit fondre toutes les rancunes, comme si elles n’avaient jamais existé.

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