28 février 2025
Aujourd’hui, j’ai encore repensé à ce tournant de ma vie qui me semble appartenir à une autre époque, aux années quatre‑vingt‑dix, quand la France était encore marquée par les grands projets d’habitat social. Je m’appelle Édouard Vasile, technicien en automatisme, quarantième anniversaire de ma carrière. J’ai quitté ma femme, Léa, et j’ai laissé derrière moi l’appartement que nous partagions à Saint‑Étienne, ainsi que la plupart de nos biens. La seule chose que j’ai emportée fut ma vieille Renault 4, héritée de mon père, à laquelle j’ai chargé une valise remplie de mes effets personnels.
Je n’ai pas voulu discuter du partage. « Ma fille grandit, qu’elle garde tout », me suis‑je dit. Depuis longtemps, les rapports avec Léa étaient devenus un champ de mines ; ces derniers mois, les seules paroles que je percevais étaient « Donne‑moi de l’argent ». Malgré mon salaire, mes primes et même mon treizième mois, l’argent ne semblait jamais suffisant à ses yeux. J’ai promis de verser la pension alimentaire chaque mois et d’aider notre fille, Maëlys, du mieux que je pouvais.
Les premiers temps, j’ai logé chez un ami, puis j’ai été placé dans une chambre du CROUS. En raison de mon expertise, on m’a inscrit sur la liste d’attente pour un HLM. À cette époque, les logements sociaux étaient attribués gratuitement par l’État.
Après deux ans dans le dortoir, l’usine où je travaille a commencé à ériger un immeuble de neuf étages. Peu après, le comité d’entreprise m’a convoqué :
— Monsieur Vasile, vous êtes célibataire, vous avez droit à un studio, mais nous pouvons vous proposer un deux‑pouvoirs, bien que compact. Vous êtes un technicien de haut niveau, un atout pour l’entreprise, alors prenez les clés de ce petit deux‑pouvoirs.
J’ai été abasourdi, puis soulagé. Un mois plus tard, j’ai rassemblé mes modestes effets, surtout des manuels techniques, les ai chargés dans la Renault 4 et suis parti pour mon nouveau logement. L’ascenseur n’était pas encore opérationnel, je suis donc monté à pied jusqu’au cinquième étage, le cœur battant, et je me suis dirigé vers le numéro 72. J’ai inséré la clé, mais elle ne tournait pas.
Un bruit sourd a retenti derrière la porte. J’ai frappé, exigeant qu’on m’ouvre, mais le silence a répondu. J’ai descendu, trouvé un serrurier et nous avons forcé la porte. L’appartement était vide, les meubles éparpillés comme s’ils attendaient d’être rangés. Dans le hall, une femme s’est arrêtée, les yeux écarquillés, deux hommes à ses côtés :
— Je ne veux pas partir, vous n’avez aucun droit d’expulsion, j’ai des enfants, — a-t-elle déclaré.
J’ai aperçu deux garçons d’environ sept et huit ans, tremblants. J’ai essayé d’expliquer que c’était mon logement, que j’avais un ordre d’attribution, mais elle a rétorqué :
— Essayez donc de me chasser, j’emmènerai mes enfants dans la rue, sous le gel.
Je suis reparti, le cœur lourd, et j’ai relaté l’incident au comité. Il s’est avéré que la femme, nommée Lucie, était veuve ; son mari était mort dans un accident et elle vivait depuis dans un ancien baraquement du quartier, où quelques alcooliques s’étaient installés. L’hiver, le bâtiment était une véritable glacière, même en le chauffant. Lucie s’était longtemps battue pour une place sur la liste d’attente du HLM, mais les dossiers étaient sans cesse repoussés. Désespérée, elle avait emménagé illégalement dans mon appartement.
Le président du comité a déclaré :
— Nous allons la mettre en justice et la faire évacuer, mais cela prendra du temps.
J’ai suggéré une résolution à l’amiable :
— Pourquoi ne pas parler avec elle ? Peut‑être trouve‑t‑on un terrain d’entente.
Il a haussé les épaules :
— Parle‑lui, si elle t’écoute. Ces mères, elles se comportent comme des folles, la loi ne les touche pas.
Je suis retourné à mon logement, espérant raisonner Lucie, qui faisait réparer la serrure. Je lui ai proposé :
— Discutons calmement. Vous occupez un logement qui ne vous appartient pas, la loi n’est pas de votre côté.
— Tu crois vraiment que c’est juste ? — a-t-elle répliqué. — J’ai des enfants, je ne veux pas retourner dans ce baraquement gelé.
— J’ai travaillé vingt ans dans l’entreprise, j’ai mon ordre d’attribution, c’est légitime, — ai‑je rétorqué.
— Mais pourquoi cet appartement, pourquoi ici ? — a-t-elle insisté.
— C’est le hasard qui vous a conduit ici. On vous proposera un autre logement, vous êtes reconnue comme une travailleuse fiable, — l’ai‑je rassurée.
Sans résultat, le dossier d’expulsion a été ouvert. Les services municipaux ont averti Lucie, lui accordant un délai pour quitter les lieux. J’ai appris qu’elle risquait d’être reconduite dans le froid. Le soir même, je suis retourné à l’appartement et l’ai trouvée en pleurs, les garçons blottis contre elle.
— Vous devez partir, même si ma chambre au CROUS n’est plus disponible, je n’ai nulle part où aller, — ai‑je dit.
Lucie a expliqué qu’elle s’était rendue à la mairie à plusieurs reprises, mais le responsable du logement social, un certain Monsieur Durand, la renvoyait toujours avec un « Attendez ». J’ai proposé de l’accompagner :
— Allons voir la direction.
Nous sommes entrés dans la salle d’attente de la mairie. Prenant mon courage à deux mains, j’ai improvisé une conversation avec la secrétaire, puis, presque en trombe, je suis entré dans le bureau de Monsieur Durand avec Lucie. J’ai exposé la situation :
— Vous avez placé Lucie sur la liste d’attente, mais vous la repoussez. Créez une commission pour vérifier le suivi des dossiers.
Le responsable a finalement souri, adoucissant son ton :
— Sa place dans la file d’attente est confirmée, il ne reste plus que deux mois avant qu’elle ne reçoive un deux‑pouvoirs dans le nouveau quartier. Voici les documents attestant de sa position, rue des Lilas, bâtiment B.
En partant, j’ai ajouté :
— Si vous ne lui attribuez pas ce logement, je déposerai une plainte.
De retour, Lucie a commencé à emballer ses affaires :
— Je retournerai au baraquement, vous avez déjà fait tant pour nous, — a‑t‑elle dit, résignée.
J’ai alors proposé :
— Occupez le salon, je garde la chambre, tout le reste sera commun. Dès que votre nouveau logement sera prêt, vous partirez. Vous n’aurez aucun loyer à payer, je vous accueille comme locataire d’honneur.
Lucie, émue aux larmes, a accepté. Au travail, je menais un nouveau projet, rentrant tard, et chaque soir le dîner m’attendait dans la cuisine. Le matin, Lucie préparait le petit‑déjeuner pour Maëlys et moi. Elle refusait mon aide financière, disant :
— Je veux simplement vous remercier ainsi.
Un soir, la porte s’est ouverte sur mon ex‑épouse, qui ne me rendait visite depuis trois ans.
— On dit que tu as adopté la bonne femme, — a‑t‑elle lancé en franchissant le seuil.
Je l’ai escortée hors de l’appartement, lui expliquant que ma femme et ma fille vivaient désormais dans un bel appartement de deux pièces.
Le printemps est arrivé, Lucie a enfin reçu les clés de son nouveau deux‑pouvoirs dans le quartier des Hautes‑Lyon. Je l’ai aidée à déménager. Les larmes aux yeux, elle m’a dit :
— Merci, Édouard Vasile, pour votre bonté, votre cœur généreux, pour l’existence d’un homme comme vous dans ce monde.
Peu après, j’ai eu un accident de la route qui m’a fracturé la jambe ; j’ai été hospitalisé. Collègues, Maëlys, puis Lucie sont venus me rendre visite. Elle, timide, s’est assise sur un tabouret, tenant un mouchoir, et a sorti de son sac un plat de pommes de terre, de steaks hachés et une petite salade.
— J’ai apporté à manger, — a‑t‑elle murmuré.
Je lui ai pris la main :
— Nous avons partagé un toit pendant deux mois sans jamais dîner ensemble. Dès que je sortirai, je préparerai un repas pour vous, et je vous invite à mon petit abri.
Quelques mois plus tard, nous nous sommes mariés. Les deux garçons ont trouvé en moi un père présent, et Lucie, un époux fiable. Un an après, un autre petit garçon est né. Nous avons échangé nos deux appartements contre un quatre‑pouvoirs plus spacieux. Chaque soir, je rentre chez moi, accueilli par le rire des enfants et le sourire de ma femme. Sous ce même toit, nous avons enfin trouvé la chaleur d’une vraie famille.





