Ils fuyaient la douleur
Le policier venu voir Aurélie ne prit pas de précautions, ne chercha pas à être délicat. Il balança les faits d’un seul coup :
« Votre mari, Théo, est décédé dans un accident de voiture. Il y avait une passagère avec lui. Elle n’avait pas de papiers sur elle. Vous sauriez qui cela pourrait être ? »
« Probablement sa maîtresse », répondit Aurélie.
« Vous dites ça avec autant de détachement ? La mort de votre mari ne vous affecte pas ? »
« Bien sûr, vous me jugez », ricana-t-elle. « La solidarité masculine, comme d’habitude. Vous pensez que toutes les femmes sont des harpies, n’est-ce pas ? Comme si vous ne brisiez pas nos vies. Comme si vous ne nous faisiez pas souffrir. Ce que je ressens ne regarde que moi, et comment je surmonterai ça aussi. »
« Vous auriez pu partir », dit calmement l’agent.
« Quoi ? Cette maison appartient à mes parents, c’est une belle maison. J’aurais dû la laisser à mon mari infidèle pour qu’il y vive avec sa… »
« Désolé, je ne savais pas. »
Aurélie réalisa que, pour la première fois depuis des mois, elle ne contrôlait plus ses émotions. La douleur était insupportable, au point de lui couper le souffle. Elle avait perdu son mari deux fois : lorsqu’il était mort, et en découvrant qu’il n’était pas seul. Maintenant, elle en avait la certitude. Avant, ce n’étaient que des doutes, des intuitions floues. Mais là, les pièces du puzzle s’étaient assemblées.
Assise devant la télévision depuis des heures, son esprit errait loin. Elle imaginait la scène de l’accident, se demandant quelles avaient été les dernières pensées de Théo. Avait-il pensé à elle ? Depuis longtemps, Aurélie soupçonnait une autre femme. Entre eux, ces derniers temps, régnait un froid glaçant.
Elle avait gardé le silence. Jamais elle ne lui avait demandé où il traînait, ni qui lui envoyait ces messages. Elle ne s’était pas confiée à sa mère ou à ses amies, n’avait pas pleuré dans l’oreiller. C’était son secret à elle.
« Théo devait me prendre pour une idiote, se disait-elle. Il se croyait malin et prudent. Mais moi, je ne voulais tout simplement pas savoir. J’attendais qu’il prenne une décision. Pourquoi ne m’a-t-il pas quittée ? Ou n’en a-t-il juste pas eu le temps ? »
Aurélie et Théo s’étaient rencontrés à l’université, puis mariés. Dix ans de vie commune, mais sans vrai bonheur pour elle. Tout avait changé quand, quatre ans après leur mariage, on lui avait proposé un stage en Allemagne.
« Aurélie, je dois partir un an là-bas. C’est une chance inespérée », avait-il annoncé calmement.
« Un an ? » avait-elle failli sangloter.
Théo s’était soudain transformé en ambitieux acharné :
« Tu ne comprends pas ? Je n’aurais jamais osé rêver ça. Je ne laisserai pas passer cette opportunité, quoi que tu dises. Je ne veux pas végéter dans la pauvreté toute ma vie. »
« Pourquoi la pauvreté ? Nos parents vivent bien, et nous travaillons tous les deux. »
« Ils ne se plaignent pas parce qu’ils n’ont jamais connu mieux », rétorqua-t-il, agacé.
« Et toi, tu as connu mieux ? »
« C’est justement ce que je veux faire. J’en ai le droit. »
« Et moi ? Quels sont mes droits ? » Aurélie ne le reconnaissait plus. Il était devenu dur, inflexible.
« Toi ? Tu m’attends comme une épouse fidèle, et ensuite, nous vivrons décemment. »
« Théo, ce n’est pas le moment. Je suis enceinte. Enfin, nous allons être parents. »
Elle avait couru de la clinique, heureuse de lui annoncer la nouvelle. Mais son enthousiasme s’était brisé net.
« Tu es enceinte ? » s’étonna-t-il.
« Oui, et alors ? Un enfant, c’est normal dans un couple. »
« Ma chérie, nous en aurons, mais pas maintenant. Je suis contre. Ce stage est trop important. »
« Théo, ne fais pas ça… Pars si tu veux, je me débrouillerai. Mes parents m’aideront, les tiens aussi, peut-être. »
« Ne compte pas sur les miens. Tu connais ma mère : elle n’a même pas voulu venir à notre mariage. Elle ne veut pas de petit-enfant non plus. »
« Je sais. Elle ne m’a jamais aimée. »
« Ce n’est pas ça… Elle veut juste que je parte. »
« Bref, moi, j’accoucherai. Toi, pars si tu veux. »
Théo était parti une semaine plus tard. La nuit suivante, Aurélie se réveilla en sursaut, terrassée par une douleur atroce au ventre. Elle appela Théo en vain, puis sa mère.
« Appelle une ambulance tout de suite ! On arrive à l’hôpital. »
Les médecins diagnostiquèrent une fausse couche. Elle suivit un traitement, mais le verdict tomba : elle ne pourrait sans doute plus avoir d’enfants, à moins d’un miracle. Et elle n’y croyait pas. Ces jours furent les plus sombres de sa vie. Théo l’appelait quotidiennement, la soutenait par messages, mais il semblait distant, changé.
Un an plus tard, il revint. Ils vécurent dans la grande maison des parents d’Aurélie. Huit ans passèrent. Un jour, ses parents leur annoncèrent :
« Nous avons acheté une petite maison à la campagne. Celle-ci sera à toi, ma fille. »
Ils laissèrent le jeune couple seul, pensant leur rendre service. Mais sans eux, tout se défit. Théo et Aurélie réalisèrent qu’ils étaient devenus étrangers l’un à l’autre. En présence des parents, ils jouaient la comédie de l’amour. Sans public, la pièce s’arrêta.
Théo, frustré par ses échecs professionnels, devint amer. Son stage prestigieux n’avait servi à rien. Il reporta sa colère sur Aurélie, lui lançant un jour :
« Tu n’as même pas su garder notre enfant. » Elle aussi ressentait de l’amertume, et le soupçonnait de la tromper.
Il se mit à boire, conduisant parfois dans cet état. Le jour de l’accident, il était ivre. Il s’était tué, ainsi que la jeune fille à ses côtés, sa propre mère qui ne quittait plus le cimetière, et Aurélie, désormais vide.
Cet accident effaça toute sa vie. Douleur, rancœur, regret… Pour qui ? Pour un homme qui l’avait trahie. Aux funérailles, devant la tombe, elle ne parvint même pas à pleurer. Sa belle-mère la provoqua :
« Tu restes là, froide comme un bloc de glace. Mon fils méritait de la chaleur, des enfants. »
« Moi aussi », éclata Aurélie. « Moi aussi, j’en voulais, quand vous étiez tous contre. C’est vous qui avez tué mon bébé. »
Le père de Théo la prit par les épaules :
« Pardonne-nous, petite. Nous avons tout gâché. Peut-être que Théo serait encore là si nous n’étions pas intervenus. »
Elle murmura : « Pardonnez-moi aussi. »
La famille de la jeune fille vint récupérer son corps. Elle s’appelait Léa.
Deux jours après l’enterrement, Aurélie retourna travailler. Rester seule lui était insupportable. Un soir, en attendant le bus, elle sentit une petite main tirer la sienne. Un garçon d’environ trois ans lui souriait. Quelque chose en lui lui rappelait douloureusement quelqu’un… Puis elle comprit : il ressemblait à Théo





