La Maternité Tardive
Sophie eut sa première fille, Aurélie, à presque seize ans. C’est ainsi que les choses se sont passées. Sa mère l’aida à l’élever. À vingt-deux ans, elle épousa Romain. Ils vécurent ensemble plusieurs années, mais aucun enfant ne vint. Sophie ne parvenait pas à tomber enceinte.
Ils consultèrent des médecins, car aujourd’hui, la médecine offre bien des possibilités. Ce fut seulement à la quatrième FIV qu’ils réussirent. Mais c’était son dernier espoir. Sophie avait trente-huit ans, Romain quarante et un.
Dès qu’elle apprit sa grossesse, elle fut radieuse, et justement, sa fille Aurélie lui annonça une autre bonne nouvelle :
« Maman, félicitations, tu es grand-mère ! Denis et moi avons eu un garçon. »
« Félicitations, ma chérie. Merci pour ce petit-fils. »
La grossesse de Sophie fut difficile. Elle peinait à croire qu’elle portait enfin un enfant. Ils en avaient tant désiré, mais voilà, c’était ainsi. Les ennuis commencèrent : hypertension, œdèmes, même le sucre grimpa.
« Il faut vous hospitaliser, sinon les conséquences pourraient être graves », lui dit le médecin.
Sophie accepta sans rechigner de rester à l’hôpital jusqu’à l’accouchement. Elle était prête à tout, pourvu qu’elle ait cet enfant. Une obsession qui avait rythmé toute sa vie avec Romain. Lui, bien sûr, en avait assez, mais…
Ainsi, Sophie passa ces mois à l’hôpital. On ne pouvait pas dire qu’on la soignait, mais au moins, psychologiquement, elle se sentait plus tranquille. Et si, Dieu merci, quelque chose arrivait, les médecins étaient là.
Bref, son mari et elle vécurent séparés, chacun de leur côté. Elle s’inquiétait pour lui et pour le chat.
« Romain, n’oublie pas de mettre de l’eau à Minou quand tu lui donnes à manger, il a soif aussi. Occupe-toi bien de lui, ne néglige pas ses repas », lui répétait-elle.
« D’accord, ma chérie, d’accord. Ne t’en fais pas pour nous, on survivra. L’essentiel, c’est que toi et le bébé alliez bien », répondait-il avec tendresse.
Sa sœur jumelle, Victoire, lui rendait souvent visite à l’hôpital. Elle aussi était mariée, mère de deux enfants. Son mari, attentionné et calme, lui laissait la liberté de s’absenter. Elle devait voir Sophie, rendre visite à sa nièce Aurélie et son fils sur demande, vérifier que tout allait bien chez Romain. Autant de tâches, mais son mari l’aidait en tout.
À Victoire et à leur mère — donc la belle-mère de Romain —, il semblait que Sophie s’inquiétait des mauvaises choses. Pas du chat, mais du fait que son mari ne rentrait pas le soir. Romain avait cette habitude depuis toujours. Dès qu’ils se disputaient — et c’était toujours lui qui provoquait —, il partait aussitôt : chez sa mère, chez un ami, à la campagne. Sophie le croyait.
Romain avait toujours été un coureur. Mais Sophie refusait de l’admettre. Cent fois, sa sœur et sa mère lui avaient dit :
« Pourquoi lui fais-tu une confiance aveugle ? Il ne te mérite pas, il te trompe sans vergogne, tu n’as pas besoin d’un enfant de lui. Pourquoi cette obsession ? »
« Victoire, c’est ma dernière chance. Et puis, je dois avoir un enfant. Ne suis-je pas une femme ? Ne puis-je pas porter un enfant ? » rétorquait Sophie, obstinée.
« Ma fille, c’est Dieu qui te dit de ne pas enfanter avec cet homme, mais tu n’en fais qu’à ta tête… » disait sa mère.
Même Aurélie ne comprenait pas sa mère.
« Elle a un petit-fils, qu’elle en profite, non, il lui faut son propre bébé », confiait-elle à son mari.
Entre elles, la mère et Victoire murmuraient :
« Si Romain mourrait ou la quittait, peut-être que cette tension permanente autour du désir de Sophie — enfanter, enfanter, enfanter — s’apaiserait. Elle pleurerait, puis finirait par oublier. Mais là… c’est un vrai problème. Elle est à l’hôpital, et ici, la tension monte. »
« Maman, que ferons-nous si Sophie découvre ses infidélités ? Même si elle ne nous croit pas. Il sait si bien se justifier. »
« Je ne sais pas, ma fille. Si en vingt ans elle n’a rien voulu voir, elle n’aura pas la tête à ça après. »
Victoire ruminait, en parlait à son mari, cherchait conseil.
« Je n’en sais rien, et franchement, cette histoire de Romain me fatigue. Après tout, ce sont des adultes. Tout le monde fait comme si de rien n’était. Romain prétend aller chez sa mère. Sa mère, hésitante, le confirme. Sophie aussi fait semblant. Elle aura son enfant, s’en occupera, et peut-être que tout se calmera. »
Sur la demande de Sophie, sa sère veillait sur Romain, tout comme leurs parents. Le père apportait des pommes de terre de la campagne comme par hasard, Victoire déposait des croquettes pour Minou, Aurélie venait chercher un livre oublié. Bref, tous surveillaient Romain.
L’appartement, spacieux et clair, appartenait à Romain. Avant le mariage, il avait vendu l’ancien logement de sa grand-mère pour acheter celui-ci, avec un prêt en plus. La famille de Sophie redoutait qu’en cas de divorce, elle doive retourner chez sa mère à la campagne ou louer un petit logement — avec un bébé, en plus ?
Parfois, Victoire ne trouvait pas Romain chez lui. Un homme dont la femme était à l’hôpital pouvait bien être ailleurs. Mais elle avait des soupçons : l’appartement était trop propre, pas une poussière. Une fois, elle y croisa la voisine d’en face, Brigitte, qui expliqua :
« Romain m’a demandé de faire le ménage, parfois cuisiner. Bien sûr, je l’aide, avec un tarif de voisinage. C’est mon gagne-pain. » Victoire respira, soulagée, et prit des vêtements pour Sophie.
Un soir, en rentrant du travail, Victoire reçut un appel d’Aurélie, agitée, qui demanda à la voir.
« Pas un sujet pour le téléphone. Il s’agit de mon beau-père. » Puis elle raccrocha.
Victoire comprit que cette fois, Romain s’était fait prendre. Jamais Aurélie ne s’était intéressée à ses escapades, bien qu’il fût un père pour elle.
Elles se retrouvèrent dans un café près de chez Aurélie. Celle-ci sirotait un soda, l’œil impatient vers la porte. Enfin, Victoire arriva.
« Alors, qu’est-ce qu’il a fait ? »
« Il voit la voisine du sixième, Claire. » Aurélie eut un rire nerveux. « Tante Vic, tu te rends compte ? Il n’a même pas besoin de sortir. Cette Claire… »
Victoire la connaissait. Claire, élégante, plaisait à beaucoup d’hommes. Célibataire, sans désir de mariage.
« Comment tu l’as su ? »
« Je l’attendais dans la voiture, après son travail. En arrivant, il est sorti en vitesse avec des fleurs. Je l’ai suivi. Il est monté dans l’ascenseur, moi dans l’autre. Il est sorti au sixième, moi aussi. Il est entré chez nous, puis ressorti avec les fleurs et une boîte, direction les étages. Je l’ai suivi discrètement. Au neuvième, il a sonné chez Claire. Il est resté longtemps. J’ai fini par partir. »
« Bon, d’accord. Demain soir, on va lui rendre visite. Je pourrais y aller seule,




