Lamour dune vie
Camille, arrête de nier lévidence, prononça Élodie, il finira par être à moi. Tôt ou tard. Même son père a toujours dit que jétais lépouse idéale pour Mathieu.
Camille, lasse de ces jalousies et remarques acerbes, répondit dune voix douce:
Élodie, ma chère rêveuse ! Mais dans quel siècle vis-tu ? Celui où les parents choisissent encore lépouse du fils ? Notre mariage avec Mathieu, cest après-demain. Après-demain. Oublie-le, je ten supplie. Oui, cest un beau garçon, je ne dis pas le contraire, mais enfin, il y en a dautres, non ? Trouve-toi quelquun dautre et laisse-nous en paix !
Mais Élodie ne renonçait jamais à Mathieu, même si, pour lui, elle nétait guère que la gentille camarade de classe, rien de plus.
Tu ne comprends rien, Camille. Je laime pour ce quil est, tout simplement. Pour moi, il ny a pas mieux, même sil nest pas à mes côtés. Ce genre damour, ça ne passe pas. Un jour, il comprendra.
Tu parles… Bonnes rêveries, Élodie. Je dois te laisser, Mathieu mattend. Il ma dailleurs demandé de te dire que tu peux ne pas venir au mariage. Il ne veut pas de scènes embarrassantes.
Élodie na pas assisté à leur union. Elle est restée cachée, derrière un vieux marronnier, contemplant le couple applaudi par les invités : Mathieu, lhomme de ses rêves, et Camille, déjà enceinte à lépoque, sa femme.
Tôt ou tard, murmura Élodie, je te le promets ce sera plus tôt que tu ne crois.
***
Avec ce tôt, Élodie courait après linaccessible.
Mathieu est maintenant chef de chantier, et cela fait quinze ans quil vit avec Camille. Il a toujours rêvé dune grande famille. Son vœu a été exaucé : cinq enfants. Laînée, Manon, a quinze ans ; le petit dernier, Paul, na même pas un an.
Mathieu les aimait, il les aimait vraiment. Mais cet amour-là, avec le temps, ressemblait de plus en plus à un devoir Il nétait plus le papa chéri des débuts, ni lépoux attentionné, il était devenu le gagne-pain.
Camille, une belle femme de quarante ans malgré la fatigue, était désormais, elle aussi, prisonnière des soucis matériels. Elle ne voyait plus en lui le jeune homme dont elle avait rêvé autrefois.
Octobre.
Les premières froideurs. Mathieu, éreinté, tentait de finir un chantier à temps. À peine assis pour dîner, Camille déboula dans la cuisine:
Mathieu, vite, il y a de leau partout dans la salle de bains ! Appelle vite un plombier ! Et va chercher des serpillières !
Mathieu navait aucune envie de courir quelque part. Il venait à peine déchapper à un contrôle de sécurité, qui aurait pu coûter cher à toute son équipe sil navait pas eu la présence desprit. Il restait là, fourchette en main, rêvant seulement de manger ou de dormir, mais sûrement pas de courir dans la salle deau. À ce moment-là, il se surprit à penser que tout cela nétait pas ses problèmes.
Camille, je viens juste de rentrer Je suis épuisé. Demain à six heures, je dois repartir, il faut finir, sinon cest une perte de cinq mille euros. Tu ne veux pas ten charger ?
Mais leau continuait de couler, inlassablement.
Mathieu, réveille-toi ! cria-t-elle en passant Paul dans les bras de Manon et ramassant les serviettes, Les enfants, allez maider ! Mathieu, lève-toi enfin ! On va être inondés !
Mathieu soupira, reposa sa cuillère.
Jy vais
Comme si ces tuyaux ne le concernaient même plus.
On attendit le plombier longtemps. Et il fallut encore plus de temps à Mathieu pour tout aider à réparer.
Quand il sortit enfin, trempé et sale, Camille bordait déjà les enfants.
Le repas est froid, réchauffe-le toi-même.
Toute la salle de bains est nettoyée
Bien.
Et cest tout ?
Tu veux quoi, une fanfare ? répondit-elle, Parle moins fort.
Personne ne va me servir à manger ?
Tu nes pas capable de ten occuper ?
Mathieu haussa les épaules, partit se réchauffer une assiette.
Le lendemain, il réussit à finir plus tôt, espérant enfin un peu de repos, mais Camille, dès la porte, lui tendit une liste :
Tu pourrais passer par le supermarché ? Couches, lait entier, peinture pour lécole, et change lampoule dans la salle de bains. Prends-en une économique, ces modèles ne tiennent jamais.
Mathieu, la liste à la main, trouva pourtant la force de plaisanter:
Moi aussi je grille vite, tu sais. Camille, ça ne tintéresse pas de me demander comment sest passée ma journée ? Je suis juste livreur et plombier, maintenant
Et moi, je suis blanchisseuse et cuisinière, rétorqua Camille, Ce jeu-là, on peut être deux à y jouer. Dailleurs, tu ne tintéresses même plus aux enfants
Je ne les vois plus, les enfants!
Rentre plus tôt, alors.
Et qui va vous entretenir, dans ce cas ? semporta-t-il, Je travaille uniquement pour vous
Tu oublies que cest toi qui voulais que je reste à la maison, et que nous ayons une grande famille ?
Cétait vrai. Il lavait voulu, autrefois. Mais aujourdhui, il ne prenait même plus la peine de sintéresser aux soucis et joies de ses propres enfants. Il était las, épuisé jusquà lâme.
Les conversations entre Camille et lui sétaient réduites à une simple liste de tâches à accomplir.
Un soir de décembre, Mathieu rentra de bonne heure. Il crut y voir une chance, une occasion de se rappeler quils étaient un nous.
Camille, et si on sortait au cinéma ?
Camille, soccupant de recoudre luniforme des enfants, le fixa comme sil était un étranger :
Tu aurais dû prévenir il y a un mois Jai à finir ici, Manon a sa fête demain. Et qui va préparer le repas, qui gardera les petits? Manon est grande, mais elle ne va pas supporter tout ce monde toute la soirée.
Pour une heure seulement!
Écoute, si tu as la soirée libre, laisse-moi au moins sortir prendre lair, juste un peu, jai la tête comme une pastèque.
Je voulais sortir ensemble
On sortira à deux, plus tard.
Camille, excuse-moi je viens de recevoir un message du travail, il faut que je réponde.
Les fêtes de fin dannée approchaient. Pour Mathieu, cétait la période la plus éprouvante. Encore plus de boulot, encore plus de dépenses, encore plus de corvées en cuisine. Pourtant, il y avait une idée qui lui trottait dans la tête, sans avoir eu le courage den parler à Camille
Mais tout bascula.
Une semaine avant le réveillon, Manon ramena un virus du collège. Deux jours plus tard, toute la famille était malade.
Mathieu, lui-même fiévreux mais solide, écumait les pharmacies et les cabinets médicaux, tout en prenant soin de tout le monde, car Camille, terrassée par la fièvre, ne pouvait plus rien faire.
Au 31 décembre, Camille commençait à aller mieux, mais rien nétait prêt pour le réveillon. Juste le sapin, les cadeaux, et cétait tout. Il fallait encore courir les courses et préparer tous les plats
Mathieu, et si, pour une fois, on faisait simple, demanda Camille en inspectant le frigo Jai déjà pris certaines choses, on achètera le reste, mais faire cinq salades, on peut peut-être éviter?
Mathieu avait la tête ailleurs.
Camille je peux te demander une chose?
Dis toujours.
Est-ce que je pourrais partir ce soir, juste quelques heures? Jai besoin de souffler. Jaimerais voir les copains, avoir le sentiment dêtre en fête Sinon, je ny arrive pas.
Camille, à présent, ne sentait plus, elle non plus, la magie du réveillon.
Partir? Mathieu, toi aussi tu es malade, tu te rends compte? Où veux-tu aller ? On a cinq enfants alités ! Et cest une fête de famille ! Tu veux nous laisser, pour aller boire avec tes amis ?
Puis il y a des moments où tout tient à un fil Et ici, cétait lun de ceux-là. Dans la voix de Camille, les larmes nétaient jamais loin. Quelle semaine infernale ! Rien nest prêt pour le réveillon. Et son mari part.
Tu fais toujours ça ! cria Mathieu en se levant, Toi, toi et encore toi. Il ny en a que pour toi et les enfants. Et moi, alors ? Je ne vis que pour vous! Que veux-tu de plus??
Je voudrais juste que mon mari reste, quil ne cherche pas à fuir ses responsabilités ! On dirait que tu te fiches de la famille
Mathieu aurait fui nimporte où : amis, collègues, parents tant pis du moment quil respirait loin de la maison.
Quelle famille sommes-nous vraiment, Camille ? dis-le-moi ! Ici, je ne sers quà faire la vaisselle, ramener de largent ou conduire les enfants chez le médecin Jai oublié ce quest une famille ! Je nai jamais rêvé de ça !
Il saisit sa parka. Il oublia les clefs de la voiture, même sil avait envie de foncer retrouver ses amis. Mais il nen avait plus le cœur.
Où aller ? Dans le noir?
Dehors, les passants pressaient le pas, joyeux, rentrant chez eux. Mais Mathieu, lui, ne voulait plus rentrer. Il éteignit son portable et se dirigea là où, autrefois, il était aimé pour rien, sans rien devoir. Il savait quil était encore lélu de son cœur.
***
Élodie vivait seule. Ce soir-là, elle comptait retrouver ses amies, portait une robe noire achetée au cas où. Un collier de guirlande autour du cou, elle sapprêtait à sortir lorsque Mathieu se présenta à sa porte.
Mathieu ? Eh bien, quest-ce qui tamène ici ?
Il lui montra trois bouteilles de vin.
Cest la fête ce soir. Je veux aller là où je suis attendu.
Elle annula ses plans sans hésiter. Peu importaient les années : Mathieu, cétait son cadeau de Nouvel An, elle ne lavait jamais oublié. Et il le savait bien, en venant ici.
Minuit sonna.
Mathieu se confia.
Quand je rentre chez moi, jai limpression dentrer chez des étrangers. Camille ne me comprend plus. Seule la paye compte pour elle. Les enfants, les casseroles trouvées en promotion. Mais pas moi. Toi, tu nes pas comme ça. Jaurais dû le voir plus tôt. Tu es la seule à mavoir aimé simplement, sans rien attendre.
Élodie nattendit pas.
Je taime toujours, Mathieu.
Pourquoi je ne tai pas épousée ? Tout aurait été différent. Jaurais dû le voir Prends-moi dans tes bras.
En sendormant, un peu plus tard, Mathieu croyait sincèrement quavec Élodie, sa vie aurait été toute autre.
***
Le 1er janvier, Élodie se réveilla la première. Ce Nouvel An fut le plus doux, le plus étrange aussi. Mathieu dormait encore. Elle alluma son téléphone : plus de deux cents appels manqués de Camille.
Alors Élodie, sourire aux lèvres, prit le sien. Envoya à Camille la photo de leur soirée, puis écrivit simplement :
Je te lavais bien dit, quun jour, il serait à moiElle hésita, son pouce planant au-dessus de lécran. Mille pensées lassaillirent. Lui rendre Mathieu enfin, ou savourer ce moment volé? Mais le bonheur dérobé a toujours un goût amer.
Elle posa le téléphone, rejoignit la fenêtre. Le matin était pâle, gelé, mais une lumière neuve filtrait entre les toits. Elle contempla le visage de Mathieu, apaisé comme un enfant, puis la bague quil portait encore à son annulaire.
Quand il ouvrit les yeux, elle sourit, mais dans son regard vibrait la question que lÉlodie dautrefois naurait jamais osé poser:
Que vas-tu faire maintenant, Mathieu?
Il la contempla longuement, pris entre le réconfort dhier et tout le poids du jour. Il se leva, enfila sa chemise à la hâte, laissa retomber son manteau sur ses épaules.
Je dois rentrer.
Ces mots, simples, tranchèrent dans le silence.
Élodie détourna les yeux, son sourire séteignit doucement, mais elle ne pleura pas. Elle voulait que Mathieu sen souvienne ainsi: lumineuse, forte, capable de laimer encore sans lenchaîner.
Il hésita sur le seuil:
Si jétais venu plus tôt si javais fait dautres choix
Elle le coupa:
Ne regrette rien, Mathieu. On ne choisit pas toujours ce qui nous rend heureux. Mais on peut choisir de ne pas trahir ce que lon est.
Il la remercia dun regard, puis, dun geste doux, effleura sa joue et sen alla.
Il marcha longtemps dans ce petit matin dhiver, le cœur déchiré mais lucide. Il pensa à ses enfants, au sourire de Manon, à la fatigue de Camille, à ce chez-soi qui ne brillait plus que par les gestes du quotidien, mais où, peut-être, grandissait encore un amour maladroit, silencieux, persistant.
Quand il ouvrit la porte de la maison, le salon était silencieux. Camille, enroulée dans une couverture, tenait Paul dans ses bras, la lueur inquiète dans le regard. Leur fille aînée lobservait, depuis lescalier, les yeux embués de fièvre et de larmes retenues.
Mathieu sagenouilla devant eux, serra sa femme contre lui, embrassa ses enfants.
Ce matin-là, il comprit que le bonheur nest jamais un rêve éclatant, mais une somme quotidienne de pardons silencieux.
Élodie regarda par la fenêtre, là-haut dans la ville, une larme salée roulant sur sa joue, puis elle sourit à la vie, décidée à saimer assez, enfin.
Et tandis que la lumière du nouvel an dorait la ville, chacun fit un pas, fragile mais sincère, vers sa propre vérité.






