J’ai trouvé une petite fille dans la rue, personne ne la réclamait, alors je l’ai élevée comme ma propre fille.

**Journal dun Homme 15 Octobre**

Parfois, le destin nous réserve des surprises qui nous laissent méditer toute une vie. Je me souviens encore de ce jour doctobre, froid et gris, où je rentrais du marché du village voisin. À lépoque, les bus étaient rares, et je devais marcher, maudissant le chemin défoncé et les sacs de pommes de terre qui me tiraient les bras.

À quarante-deux ans, je vivais seul, si lon excepte mon chat roux, Gribouille, une boule de poils au regard malicieux. Après mon divorce, ni ma vie sentimentale ni mes relations avec mes enfants navaient abouti. Je travaillais à la bibliothèque municipale, tricotais des chaussettes le soir et regardais des séries à la téléune existence tranquille, typique dun homme de province.

Je me demandais si jaurais la force de rentrer quand je lai aperçue. Une petite silhouette, serrée dans une veste trop légère, était assise sous un vieux chêne, les genoux contre la poitrine. Jai cru hallucinerqui laisserait un enfant seul entre deux villages par ce temps ?

« Petite, à qui es-tu ? » ai-je appelé en mapprochant.

Elle a levé la têteun visage pâle, des yeux effrayés, et le silence. Elle sest recroquevillée davantage.

« Tu es perdue ? Où sont tes parents ? »

Rien. Seulement ses lèvres qui tremblaient.

« Mon Dieu, tu es gelée ! » Jai posé mes sacs et me suis assis près delle. « Je mappelle Jean-Luc Morel. Et toi ? »

« M Manon, » a-t-elle murmuré.

« Manon, veux-tu venir chez moi ? Je te préparerai un chocolat chaud, tu te réchaufferas, et ensuite, on verra doù tu viens. »

Elle a hoché timidement la tête. Jai repris mes sacs dune main et sa petite main glacée de lautre. Nous avons marché ainsimoi, soufflant sous le poids des pommes de terre, et elle, trottinant à mes côtés comme un moineau.

À la maison, je lai enveloppée dans une couverture, allumé le chauffage et mis la bouilloire sur le feu. Gribouille, dhabitude si distant, a sauté sur ses genoux et sest mis à ronronner comme un moteur.

« Regarde, il tadore déjà, » ai-je souri en sortant des madeleines. « Et pourtant, il naime pas tout le monde. »

Manon a caressé le chat avec timidité, et jai vu ses épaules se détendre un peu.

« Manon, quel âge as-tu ? »

« Cinq ans je crois. »

« Et tu connais ton nom de famille ? Ou bien où tu habites ? »

Elle a secoué la tête, et un nœud sest formé dans ma poitrine. Quelque chose clochait terriblement.

Ce soir-là, je lui ai donné de la soupe et des quiches (grâce à ma manie de cuisiner en avance), je lai couchée dans ma chambre et me suis installé sur le canapé du salon. Impossible de dormirjai appelé la gendarmerie, la mairie des villages alentour, mais personne ne signalait denfant disparu.

Une semaine passa, puis une autre. Manon sest peu à peu dégelée, sest mise à sourire, surtout quand je lui lisais des contes le soir. Mais elle ne se souvenait de rienou ne voulait pas se souvenirsur la façon dont elle était arrivée là.

Quand lassistante sociale a encore haussé les épaules, jai compris quil fallait prendre une décision. Un foyer ? La seule idée ma retourné lestomac.

« Manon, » ai-je dit un soir alors quelle dessinait à la table, la langue entre les dents. « Veux-tu vivre avec moi ? Pour toujours ? »

Elle a arrêté de dessiner, serré son crayon, puis levé les yeux :

« Je peux ? »

« Oui. Tu seras ma fille. »

« Et Gribouille aussi, il reste ? »

Jai ri :

« Gribouille aussi. »

Elle a quitté sa chaise, sest approchée et ma serré fort. En caressant ses cheveux, jai penséadvienne que pourra. On se débrouillera.

Bien sûr, il y a eu ensuite les démarches administratives, les dossiers, les vérifications. Mais cest une autre histoire.

Je me souviens de son premier jour décole comme si cétait hier. Manon se cramponnait à ma main comme si on lemmenait dans une cage aux tigres, pas en CP. Une robe à pois, des nœuds blancs dans les cheveuxtout était parfait.

« Papa, et si je ny arrive pas ? » a-t-elle chuchoté devant lécole.

Ce « papa » ma réchauffé le cœur. Elle mavait appelé ainsi pour la première fois un mois plus tôt, quand jétais cloué au lit avec de la fièvre et quelle mavait apporté une tasse de thé, en en renversant la moitié.

« Bien sûr que tu y arriveras, » ai-je répondu en ajustant un nœud. « Tu es ma fille intelligente. »

« Et si on se moque de moi ? »

Je savais ce quelle redoutait. Dans un village, tout se sait, et lhistoire de la « petite trouvée » avait déjà inspiré dix versions, toutes plus farfelues les unes que les autres.

« Écoute, » ai-je sorti un carnet à chatons de mon sac. « Tiens, prends ça. Tu y noteras tout ce que tu apprendras dintéressant. Et tu me raconteras ce soir. Daccord ? »

Elle a hoché la tête, serré le carnet contre elle, et nous sommes entrés.

Les premiers mois furent difficiles. Manon peinait en maths, mais en dessin, elle sépanouissaitla timide disparaissait dès quelle prenait un crayon.

« Monsieur Morel, un instant ? » ma interpellé un jour madame Lefèvre, la prof darts plastiques, après une réunion parents-profs.

Je me suis tenduon ne vous retient jamais pour une bonne nouvelle.

« Manon a un don exceptionnel, » a-t-elle dit en ouvrant un cahier. « Regardez. »

Sur la feuille, un paysagenotre rue en automne. Mais vue à travers ses yeux ! Chaque feuille, chaque flaque reflétant le ciel

« Il faut cultiver ce talent. Il y a une école dart à Chartres »

Jai soupiré. Une école dart, cest cher. Avec mon salaire de bibliothécaire, on joignait à peine les deux bouts.

« Jy réfléchirai. »

Ce soir-là, alors que Manon faisait ses devoirs et que je préparais le dîner, on a frappé à la porte. Cétait mamie Louise, notre voisine.

« Jean-Luc, tenez » Elle ma tendu un panier. « Des pommes de mon jardin. Et de la confiture de framboises. »

Jétais surpris :

« Mais madame Louise, vous êtes trop »

« Prenez, prenez, » a-t-elle coupé. « Et puis je fais des ménages en ville, parfois. Si ça vous dit, je peux vous recommander. On y gagne bien. »

Ainsi ont commencé mes week-ends « au noir »deux fois par mois, je partais nettoyer des appartements. Manon restait avec mamie Louise, qui lui apprenait à faire des tartes et lui racontait des histoires.

À la fin du CP, nous avions assez économisé pour lécole dart. Certes, il fallait prendre deux bus, mais Manon ne sest jamais plainte.

Les problèmes ont commencé au collège. L

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J’ai trouvé une petite fille dans la rue, personne ne la réclamait, alors je l’ai élevée comme ma propre fille.
Un miracle le soir du Nouvel An : — Pierre, explique-moi, comment as-tu pu oublier ? Je t’en ai parlé ce matin plusieurs fois, je t’ai même envoyé un SMS ! — Anne fixait son mari avec reproche. Lui, penaud, restait sur le seuil de la cuisine, haussant les épaules. — Je ne sais pas, Anne… C’est sorti de ma tête, c’est tout, — tenta de s’excuser Pierre. — Et ton téléphone ? — Je ne l’ai pas sorti de ma poche, voilà pourquoi je n’ai pas vu ton message… Anne commençait à bouillir. — Donc, la batterie de ta vieille voiture, tu n’as pas oublié de l’acheter, mais le cadeau pour notre fille sous le sapin, ça t’est sorti de l’esprit ? — C’est sorti… Le magasin de pièces auto fermait à 20h, je me suis dépêché et j’ai tout oublié. Je suis désolé… — Parfois j’ai l’impression que ta petite épave qui tombe en panne tous les mois compte plus que notre Manon — Anne s’assit sur le tabouret en soupirant, regardant la pendule : onze heures moins cinq. Il était tard, la nuit tombait, impossible de corriger quoi que ce soit. Rien que d’y penser, son moral tombait en chute libre. — Anne, arrête de dire n’importe quoi ! J’aime Manon, tu le sais très bien. J’ai juste oublié… ça arrive ! — Pas à moi, Pierre. — Anne avait envie de crier, mais elle chuchotait pour que leur fille n’entende rien. Son mari voulut la prendre dans ses bras pour calmer la dispute, mais elle se détourna, dos à lui, et commença à servir de la salade Olivier dans un plat. « J’y ai passé la moitié de la journée rien que pour lui faire plaisir, et lui, il a oublié d’acheter le cadeau de notre fille ! » — J’aurais dû tout faire moi-même, — marmonnait-elle, contrariée. — Mais non, j’ai fait confiance à Pierre, je pensais qu’il était responsable. — Anne, je comprends que je suis fautif, mais ce n’est pas si dramatique, — répondit Pierre. — Ce n’est qu’un cadeau oublié sous le sapin, c’est tout. On dira à Manon que… — On lui dira quoi ? Qu’elle a un papa qui a la mémoire d’un poisson à 35 ans, ou que la batterie de la bagnole était plus importante ? — On dira que le Père Noël était très occupé cette année, alors il n’a pas pu passer. Demain matin, j’irai acheter le cadeau et je le lui remettrai solennellement, au nom du Père Noël. — Où tu vas trouver ça ? Demain, la plupart des magasins sont fermés, à part les supermarchés… Ah, Pierre… On comprend le mécontentement d’Anne. Depuis la naissance de Manon, il y avait une tradition : dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, juste après les douze coups de minuit, toute la famille se rassemblait au sapin… pour découvrir les cadeaux. Manon adorait cette tradition : elle croyait encore au Père Noël, à la magie et aux miracles de Noël. Elle bondissait de joie chaque fois qu’elle trouvait sous le sapin ce dont elle rêvait. Ce soir encore, Manon avait déjà vérifié plusieurs fois sous le sapin — pas de surprise avant minuit — et disait à sa mère combien elle attendait impatiemment le cadeau du Père Noël. — Je me demande ce que le Père Noël va m’apporter cette année ? J’aimerais un vélo comme Thomas dans l’entrée, mais si c’est des rollers, ce serait bien aussi. Anne souriait à Manon : elle avait justement demandé à son mari d’acheter des rollers pour leur fille. D’habitude, Anne choisissait toujours elle-même les cadeaux de Manon, mais aujourd’hui, Pierre avait été appelé en urgence au travail : elle s’était dit que son mari pouvait bien s’arrêter en chemin pour acheter ce qu’il fallait. Pierre était rentré un peu après 20h, et deux heures plus tard, alors qu’Anne dressait la table et lui demanda, l’air complice, s’il avait pensé au cadeau… Pierre se rappela soudain qu’il n’avait rien acheté. — Anne, ne gâche pas la soirée, — demanda Pierre, tentant à nouveau d’apaiser sa femme. — Ce n’était vraiment pas fait exprès. Si tu veux, c’est moi qui parlerai à Manon et je lui expliquerai tout ? Manon comprendra… Anne ne répondit rien. Elle continua à mettre la table, les larmes lui montant aux yeux. « Comment a-t-il pu oublier le cadeau de sa fille ?! » Jusqu’au dernier moment, Anne avait espéré que Pierre aurait caché le cadeau quelque part pour le glisser à temps sous le sapin. Mais là, les magasins étaient fermés, il n’y avait plus rien à faire… — Tu veux que je t’aide ? — demanda Pierre, gêné, regardant Anne dresser les assiettes. — Merci, tu as déjà assez fait… Laisse. À ce moment-là, Manon débarqua, toute souriante, après avoir visionné tous les dessins animés de Noël diffusés à la télé : — Maman ! Papa ! Moins de deux heures avant le Nouvel An ! Le Père Noël va venir bientôt ! Anne lança un regard noir à Pierre, puis détourna vite les yeux pour ne pas gâcher la fête à sa fille. De toute façon, Anne avait déjà trouvé une solution : elle mettrait une enveloppe pleine de billets sous le sapin, écrivant dessus : « Pour les rollers de Manon ». Évidemment, ce n’était pas ce à quoi la petite s’attendait, mais c’était toujours mieux que rien… ***** À vingt-trois heures, alors que la famille passait à table, quelqu’un frappa à la porte. — Pierre, tu as invité quelqu’un ? s’étonna Anne. Parce que moi, non. — Non, personne. Peut-être les voisins ? Je vais voir ; servez déjà le jus, — répondit Pierre. En ouvrant, Pierre tomba sur un homme barbu à la vieille veste rouge trouée. Rien d’un Père Noël, plutôt l’allure d’un sans-abri. À l’odeur, ça ne trompait pas. — Oui ? Vous vous trompez d’appartement ou vous venez demander de l’argent ? Je préviens, je ne donne rien, vous allez tout dépenser en alcool. — Non, non, je ne viens pas mendier, tout va bien pour moi, — répondit l’inconnu d’un ton joyeux. « Il va pas bien ? Il est sérieux ? » pensa Pierre, failli rire. Non qu’il méprisât les sans-abri — il leur portait plutôt compassion —, mais il trouvait la remarque grotesque, vu l’apparence du monsieur. — Que voulez-vous alors ? — Pierre sortit sur le palier, refermant la porte pour contenir l’odeur. — J’ai trouvé un chaton dans l’entrée… Il est mignon, non ? — L’homme sortit une petite boule de poils de sous sa veste. — Ce n’est pas le vôtre ? Vous ne l’avez pas perdu ? Pierre esquissa un sourire. « Le mec comprend que l’argent, ça ne marchera pas, alors il va essayer de me refiler un chaton. » — Désolé, je ne l’ai jamais vu. Et on n’a jamais eu d’animaux. — Mais vous n’aimeriez pas l’adopter ? Si vous avez une fille, elle l’adorerait… « Voilà ! Il va insister pour que je lui rachète ce chaton aussi abandonné que lui… » Pierre secoua la tête : — Non merci, on n’en veut pas. — Tant pis… — soupira le barbu. — Je vais aller le jeter à la benne, alors. L’inconnu tourna déjà les talons, rangeant le chaton sous sa veste, quand Pierre lui saisit l’épaule. — Eh, attendez ! Quoi, le jeter ? Pourquoi jeter ce petit chat ? Laissez-le dans le hall. — Il sera fichu dehors. À la benne, au moins, il aura des cartons pour s’abriter, et un peu de nourriture. Pierre n’avait jamais été attaché aux animaux, mais subitement, il eut pitié. Imaginer le chaton seul, dehors, toute la nuit… Froid, affamé… Il n’eut pas le temps de trop réfléchir : sa femme et sa fille l’attendaient à table, le barbu s’en allait déjà. — Passez-le-moi ! — lança-t-il et attrapa le chaton. — Ne le jetez pas. — Comme vous voudrez, — fit l’autre en souriant. Il salua d’un geste et s’en alla. ***** Quand Pierre rentra enfin, Anne et Manon pointaient déjà le bout du nez hors de la cuisine. — Qu’est-ce que tu faisais, aussi longtemps ? Il y a un problème ? — Non, non, tout va bien, — répondit Pierre, cachant le chaton derrière son dos et priant pour qu’il ne miaule pas. Car si Anne découvrait ce qu’il venait de ramener, il finirait dehors. Et le chaton aussi, probablement. Évidemment, elle finirait bien par l’apprendre, mais il lui fallait du temps pour s’y préparer et trouver de bons arguments : pourquoi ramener un chaton des rues à la maison sans consulter personne à une heure de minuit… — Qui est-ce qui venait ? — Anne l’interrogeait d’un air soupçonneux. « Est-ce qu’il ne me cacherait pas quelque chose ? » — C’était… notre voisin, Victor, du cinquième. Il voulait un conseil sur les batteries de voiture. — Ah bon, ça explique tout… Toi, t’es un vrai pro des batteries. Bon, file te laver les mains, viens à table, le Nouvel An approche. — J’arrive dans cinq minutes ! Quand sa femme et sa fille repartirent à la cuisine, Pierre courut dans tout l’appartement pour trouver où cacher le chaton. À la terrasse, trop froid. Dans les toilettes, dangereux, quelqu’un pourrait y entrer. Dans la chambre ou la chambre d’enfant, impossible. Restait le salon… — Pierre, tu viens ou quoi ? — râla Anne. — On va pas t’attendre trois heures ! — J’arrive, chérie ! Sans trop réfléchir, Pierre ouvrit le buffet, posa le chaton sur la tablette du bas et laissa la porte entrouverte, histoire qu’il respire. Puis il fila en cuisine. ***** — BONNE ANNÉE ! — criaient les gens dehors. Pierre souhaitait aussi santé et bonheur à sa femme et à sa fille. Mais déjà, Manon posait son verre sur la table et s’élançait vers le salon. Anne, réalisant soudain qu’elle avait oublié l’enveloppe sous le sapin, lança un regard furieux à son mari : « À cause de toi ! » — C’est toi qui vas la consoler, maintenant ! Mais Manon n’était pas du tout bouleversée. Au contraire, elle hurla de joie une minute plus tard. Une joie si perçante qu’on ne l’entendit plus le bruit de la rue. — Maman, papa ! Venez vite voir ! Regardez ce que le Père Noël a laissé sous le sapin ! Anne et Pierre accoururent dans le salon, s’arrêtant nets. Près du sapin, Manon tenait dans ses bras un chaton blanc. — J’en rêvais, d’un chaton, et le Père Noël me l’a offert ! Je l’appellerai Neige ! La fillette serrait la boule de poils contre elle, des larmes de bonheur aux yeux. Anne s’écarta avec Pierre. — C’est quoi ça ? Tu y es pour quelque chose ? — Anne, ne te fâche pas, je vais tout t’expliquer, — commença-t-il, gêné. — Me fâcher ? Pourquoi ? Regarde comme Manon est heureuse ! Mais tu aurais pu me prévenir que tu préparais un tel cadeau… j’ai failli te disputer pour rien aujourd’hui, — Anne l’embrassa. Pierre, stupéfait, n’en revenait pas d’être aussi bien tombé. On le dit bien : le soir du Nouvel An, il arrive de vrais miracles. Sa fille est comblée, sa femme apaisée. Tout ça grâce à un chaton blanc et… Il repensa soudain au sans-abri. — Ecoute, Anne… j’ai un service à te demander… Il lui murmura quelques mots à l’oreille ; elle le regarda, étonnée, puis acquiesça. ***** — Eh bien, Gérard, — dit le barbu en tapant sur l’épaule de son compère assis sur le banc. — On a réussi à placer tous nos chatons. On peut retourner au sous-sol avant que la porte ne ferme ! — T’as eu une bonne idée avec la benne à ordures, Paul, — sourit Gérard. — Tu crois ? J’avais peur de me faire chasser de l’immeuble à force… — C’était risqué, mais seul quelqu’un qui se soucie vraiment du sort d’un chaton le recueillerait. — Exactement… — Les petits sont entre de bonnes mains, c’est tout ce qui compte. Bravo pour ton plan ! Les sans-abri étaient assis sur un banc non loin de l’immeuble où ils venaient de placer quatre chatons trouvés dans le même sous-sol ce matin-là. Il y avait du monde, mais personne ne les chassait — chose rare. Certains passants leur souhaitaient même santé et bonheur. Les deux hommes répondaient avec bienveillance. Soudain, la porte de l’entrée s’ouvrit et Pierre déboula dehors. Il scruta la rue, repéra le banc, puis se dirigea en courant vers eux, agitant la main. — Qu’est-ce qui lui prend ? Il regrette de nous avoir pris le chaton ? — s’étonna Paul, reconnaissant Pierre, l’homme à qui il avait donné le dernier. — C’est bien lui. Étonnant… — Bonne année, mes amis ! — lança Pierre en s’arrêtant devant eux, tendant un énorme sac. — On a préparé de quoi faire un réveillon rien que pour vous, ma femme et moi, pour vous remercier. — On ne s’y attendait pas, merci, — sourirent Gérard et Paul. — Et ça, c’est de moi, — Pierre remit une bouteille de champagne à Paul. — Pour arroser la fête, comme on dit. — Paul, tu vois, cette année, c’est vraiment la fête ! Les miracles existent… — s’enthousiasma Gérard, se frottant les mains. Pierre allait repartir puis, soudain, se retourna. — Où allez-vous fêter ça, si ce n’est pas indiscret ? — Au sous-sol là-bas, il fait chaud, on a du carton, — expliqua Paul. — Venez avec moi ! Cinq minutes plus tard, les trois hommes arrivaient au garage de Pierre. Il ouvrit la porte, les invita à entrer. — Installez-vous. Il y a un canapé-lit, un chauffage d’appoint, une table, de la vaisselle… Ce sera plus confortable qu’au sous-sol. J’enlève la voiture, elle dormira dehors. — On tiendra à trois, tu sais, — tentaient de protester Paul et Gérard. Mais Pierre secoua la tête. — Non, la voiture peut bien rester dehors. Mais attention, pas d’excès, d’accord ? — On ne boit pas beaucoup, juste pour marquer le coup, — rassura Paul. — Je vous crois. Demain, je repasserai, vous me raconterez votre histoire ; peut-être que je pourrai vous donner un coup de main pour vous en sortir vous aussi. — Incroyable, — souffla Gérard. — C’est bien vrai… — répondit Paul. Une nuit vraiment magique, une vraie nuit de Nouvel An, faite de miracles et de chaleur partagée.