Il est parti chez sa « jeunette » pour retrouver la flamme. Six mois plus tard, jai failli éclater de rire
Ah Parfois, la vie réserve des rebondissements quon ne verrait même pas dans les feuilletons les plus loufoques. Jamais je naurais cru que cet homme se révélerait aussi maniaque, jusquà labsurdité. Il a compté, puis recomptéavec suspicionle set de tournevis que je lui avais offert pour la fête des pères. Préparant ses valises, il sagitait dans tout lappartement, vérifiant chaque recoin au cas où il aurait oublié ses semelles orthopédiques, « totalement indispensables à sa survie ».
Dix ans de vie commune semblaient sêtre évaporés en un souffle. Jai 56 ans, il en a 60. Je pensais quon vivait dans une belle harmonie, entourés de paix et de complicité. Cétait du moins mon ressenti. Entre le jardin potager à la campagne, les plants de tomates sur le rebord de fenêtre, les soirées autour dun thé et de petits biscuits, et ses interminables séries policières dont il était fan, la routine avait installé un certain confort. Nous avions même prévu dofficialiser à la mairie à lautomne « Il faut régulariser, autant le faire maintenant », disait-il.
Puis, tout à coup, le choc. Il se tient dans lentrée, froissé, désemparé, tordant sa casquette entre ses mains, avant de sortir :
Gisèle, ne ténerve pas Tu es une femme merveilleuse, fiable mais un peu trop terre-à-terre. Moi, je ressens encore le feu de la jeunesse ! Jai besoin démotions, daventure, de mouvement ! Avec toi, jai limpression dêtre déjà à la retraite. Jai besoin dune épouse, pas dune grand-mère.
Jai manqué métouffer. « Grand-mère » ? Sérieusement ? Cest à moi quil disait ça ? Moi, qui lui prenais sa tension deux fois par jour, qui surveillais son sel et ses frites, et qui lui expliquais pourquoi manger gras après dix-huit heures, ce nétait pas idéal ?
Jai rencontré quelquun dautre, poursuit-il, sans broncher. Camille. Elle a 38 ans. Avec elle, je retrouve ma jeunesse. On va faire du ski, voyager. Elle me fait sentir vivant.
La porte a claqué. Il est resté lodeur de son médicament du matin, et celle, âcre, de sa vieille eau de Colognedont il avait commencé à sasperger, espérant sûrement effacer le temps passé.
Comment jai remonté la pente
La première semaine, impossible de lever la tête du mur. Je restais là, prostrée, me disant « Voilà, Gisèle, cest la fin. Tu es officiellement démodée. Une femme bonne à rien, plus bonne à personne. » Mon reflet me montrait une shar-peï fatiguée, maussade, vaguement ridée autour des yeux.
Mais, à ma grande surprise, quelque chose a changé. Le samedi suivant, je me suis réveillée à sept heures par habitudelheure où je cuisinais, dordinaire, le porridge préféré de Bernard. Je me suis installée dans la cuisine… et je me suis demandé, pour qui donc ?
Jai préparé un vrai café pour moi, corsé, bien sucré, celui quil interdisait formellement. Jai coupé une part énorme de gâteau, cet « antidépresseur » acheté la veille. Installée sur le rebord de la fenêtre, jai savouré le silence. Un vrai silence. Personne pour râler sur les infos, personne pour traîner ses chaussons, chercher la télécommande ou soupirer devant mes séries.
Et là, la révélation : vivre seule, ce nest pas effrayant. Cest terriblement reposant.
Niveau finances, rien ne manquaitBernard adorait les mets raffinés, mais répétait « chacun paye sa part ». Du temps, jen avais à revendre.
Plutôt que de minscrire à la poterie comme toutes les retraitées branchées, jai choisi la danse. De la Zumba ! Je saute, je ris, toute en sueur, et personne pour me dire : « Gisèle, à ton âge ».
Adieu les colorations « châtain sérieux », jai opté pour une coupe courte et des mèches claires. Je me suis achetée ce jean-làcelui jugé « trop jeune pour toi ». Et tout à coup plus de mal de dos. Il faut croire quen fait, Bernard sappuyait sur moi sans relâche depuis des années.
Une rencontre inattendue
Six mois plus tard, son souvenir mavait complètement désertée. Un après-midi, je file au centre commercial pour macheter des baskets neuves. Tandis que jenfile une paire, une voix familière mais soudain nasillarde retentit :
Bernard, dépêche-toi ! On va rater la séance ! Et il faut prendre des pop-corns !
Je me retourneet cest elle : Camille. Elle avance à toute allure, plus locomotive que gazelle. Ni passionnée, ni pétillante : juste une femme ordinaire, gonflée par les injections, le front lisse comme du verre, les lèvres anormalement épaissies. Elle porte un ensemble léopard criard et des talons vertigineux.
Derrière elle, traîne Bernard. Amaigri, les joues creuses, le cou strié. Son visage est rouge, ses jambes boudinées dans un jean troué, où ses varices crèvent les yeux. Il peine à porter sacs, pizza et boissons. Il souffle, la bouche violacée.
Camille on peut sasseoir une minute ? Je narrive plus à respirer, murmure-t-il.
Mais enfin Bernard, tu nes pas un sportif ? Tu voulais de lénergie ! Avance, ne me fais pas honte !
Et soudain il me voit.
Là, moi, radieuse après le sport, le teint frais, une coupe moderne, de jolies baskets neuves, et surtout la sérénité. Je souris. Dedans, je suis paisible.
Il me regarde, les yeux pleins de regrets, comme sil espérait que je vienne le sauver. Il hésite à avancer vers moi
Bernard ! piaille Camille. Tas perdu l’ouïe ou quoi ?!
Il sursaute et la suit, tête basse, tel un chien battu.
Je les ai observés séloigneret jai eu à peine à retenir un éclat de rire. Pas un rire de vengeance. Un rire de délivrance.
Il voulait de la passion ? La voilà. Mais elle le vide de tout.
Il pensait quune jeune femme allait lui offrir une seconde jeunesse, oubliant quil faut surtout avoir la santé et pas seulement de leau de Cologne et un jean déchiré.
Il voulait « une femme, pas une grand-mère ». Eh bien
À présent, il na ni épouse, ni « grand-mère ».
Maintenant, il ressemble à un grand-père éreinté accompagnant une petite-fille capricieuse.
Parfois, la recette du bonheur est plus simple quon ne le croit : il suffit de réapprendre à saimer, et de comprendre que rien nest plus précieux que la paix avec soi-même.






