«Regarde-toi, à 58 ans, qui voudrait encore de toi ?», lança son mari en partant. Six mois plus tard, toute la ville parlait de son mariage avec un millionnaire.

«Regarde-toi, qui voudrait encore de toi à cinquante-huit ans ?» Voilà ce que lança son mari en claquant la porte. Six mois plus tard, tout Paris ne parlait que du mariage de Catherine avec un millionnaire.
Je vais chez Solène, annonça Paul, refermant le bracelet de sa montre suisse hors de prix, celle que Catherine lui avait offerte pour leur trentième anniversaire.
Il évitait son regard, préférant contempler son propre reflet dans la baie vitrée. Un homme élégant, viril, encore séduisant. Mais cétait une image, pas la réalité.
Elle a trente-deux ans. Elle est… vivante, tu vois ?
Catherine se tut, lambiance du salon sépaississait, poisseuse comme un vieux caramel oublié. Ses paroles, de petites lames froides, senfonçaient dans sa tranquillité.
Après tant dannées… juste comme ça ? Sa voix semblait étrangère, presque pas la sienne.
Paul daigna enfin se retourner. Son regard ne portait ni remord, ni regret. Juste une fatigue hautaine, glaciale.
Tu tattendais à quoi ? Une scène ? De la vaisselle cassée ? On na plus vingt ans, Catherine. Nous sommes des gens civilisés.
Il attrapa sa serviette en cuir. Tout, chez lui, respirait la répétition, la maîtrise. Il avait sans doute répété ce départ devant la glace de la salle de bains.
Je te laisse lappartement. Je prends la voiture. Tu auras de quoi vivre, ne tinquiète pas, jai prévu.
Une dernière fois, il sarrêta à la porte, la détaillant de haut en bas du regard. Comme un expert regardant un vase ancien démodé.
Regarde-toi… Qui voudrait encore de toi à cinquante-huit ans ?
Il nattendit pas de réponse. La porte massive se referma dans un silence poli, mais impitoyable.
Catherine resta debout au milieu du salon. Pas une larme, ce serait trop vulgaire. Au fond, cest une autre émotion qui montait : un calme brûlant, inattendu.
Elle sapprocha de la grande photo de leur mariage qui trônait au mur depuis trente ans. Heureux. Jeunes. Immortels, croyaient-ils. Elle dérocha la lourde cadre, essaya de la ranger dans le débarras, mais la photo lui glissa des mains et, dans un bruit sourd, le verre se fissura, coupant son sourire dautrefois.
À ce moment-là, le téléphone sonna. Avec linsistance dune huître bretonne refusant de souvrir.
Catherine jeta un œil à la photo brisée, puis au téléphone. Le refrain continuait. Elle décrocha.
Madame Orléans ? Bonjour. Cest la galerie Héritage. Nous avons une mauvaise nouvelle. Paul Henri a résilié ce matin tous les baux et vidé les comptes. Votre galerie est officiellement en faillite.
Le combiné glissa sur la base. Deux coups personnel, puis professionnel. Paul ne sétait pas contenté de partir : il avait fait sauter tous les ponts, brûlé même les radeaux de secours.
La galerie nétait pas juste un job : cétait sa création, sa passion. Paul lavait aidée au début, « Ce sera plus simple, chérie, pour les impôts ». Toujours croire, toujours faire confiance…
Premier réflexe : lappeler. Dire que cest une erreur, quil ne peut pas jeter à la rue autant dartistes, demployés, de souvenirs.
Les sonneries étaient longues, lancinantes. Finalement il répondit.
Oui ?
Une voix étrangère, glaciale. Comme sil sadressait à une employée quelconque.
Paul, cest moi. Quas-tu fait à la galerie ? Pourquoi ?
Un léger ricanement, peut-être seulement dans sa tête.
Catherine, jai dit que je prenais soin de toi. Tu as de quoi vivre. La galerie, cétait un business. Un mauvais, à vrai dire. Jai juste fermé un dossier raté. Rien de personnel.
Un projet raté ? Cétait des gens, des œuvres à qui on offrait un foyer !
Je te parle du passé. Les avocats règleront tout. Ne me recontacte plus à ce sujet.
Bip, bip Il avait raccroché.
Elle shabilla machinalement et fila à la galerie. Au moins vérifier. Mais la porte était barrée dun papier blanc : « Fermé pour travaux ».
À lintérieur, il faisait sombre. Ses collègues étaient là, rassemblés comme une petite brigade sur un champ de ruines : Marie, la spécialiste, Léa, la responsable, et Monsieur Pierre, le gardien. Ils guettaient une solution dans ses yeux.
Madame Orléans, que se passe-t-il ? On nous a dit…
Incisive, elle secoua juste la tête. Leur détresse était devenue la sienne. Il navait pas seulement piétiné sa vie ; il avait écrasé celles de tous ceux quelle chérissait.
Le soir, sa copine Laurence lappela.
Cathy, tu tiens le coup ? Jai appris… Paul est tombé sur la tête. Cette Solène, elle pourrait être sa fille. On dit que cest un mannequin ?
Chaque mot lui lacérait le cœur comme du sel sur une plaie vive. Elle imagina Solène : jeune, lisse, souriante. Vivante.
Il a dit que je ne valais plus rien…
Nimporte quoi ! protesta Laurence. Il ne fait que justifier sa propre bassesse.
Mais les mots de Paul senracinaient déjà comme du lierre sur une façade.
Le pompon ? Un coup de fil inconnu, tard dans la nuit. Catherine ne voulait pas répondre, puis, par réflexe, appuya sur la touche verte.
Madame Orléans ? Ici Solène.
Catherine retint son souffle.
Je voulais juste vous rassurer pour Paul. Jen prends soin. Il a besoin de repos, il était épuisé par votre art. Il voulait du vivant.
Chaque pause soigneusement calculée, chaque phrase comme une flèche.
Ah, et il voulait que je vous dise : le tableau de ce jeune artiste que vous aimiez tant je crois que son nom commence par “V”… Paul la pris. Cest la seule chose qui avait de la valeur dans la galerie. Il ira très bien dans mon nouveau salon.
Catherine comprit. Ce nétait pas juste un abandon : cétait lélimination méthodique de tout ce quelle avait construit.
Il neffaçait pas juste son passé, il larrachait de la page, comme un chapitre trop vieux dun roman. Et ce tableau c’était la blessure finale.
Elle raccrocha sans un mot.
Elle sapprocha de la fenêtre, contempla Paris la nuit. Les lumières, indifférentes et froides. Les mots de Paul résonnaient encore : « Qui voudrait de toi à cinquante-huit ans ? ».
Pour la première fois de la journée, elle sourit. Un sourire dur que Paul navait jamais vu.
« On va voir ça », pensa-t-elle.
Pas un instant de sommeil cette nuit, mais pas une de ces insomnies de larmes et dapitoiement quimaginait probablement Paul. Catherine tournait. Pas dans son lit, mais dans ses dossiers.
Son vieux portable que Paul raillait en le nommant « la machine à écrire du siècle dernier » ronronnait, affichant des emails, des catalogues, des expertises.
Paul navait jamais vu en elle quune épouse, une gérante de galerie, une amatrice vaguement obsessionnelle. Il navait jamais deviné lœil de lynx, le flair, linstinct analytique qui dormaient sous ses apparences douces.
Le tableau. « LÉveil » du pinceau de Valentin Valère.
Découvert jadis dans un atelier oublié de Lyon. Paul pensait navoir volé quune jolie toile, mais ignorait lessentiel.
Catherine retrouva lemail quil fallait : une correspondance dun expert du Louvre, photos à la lampe UV, analyses au spectrographe Le genre de choses quelle faisait « juste pour voir ».
Sous la couche picturale de Valère, elle avait décelé un autre dessin. Un croquis, la signature dun maître du début XXe siècle, dont les œuvres, présumées disparues, affolaient les enchères et les collectionneurs.
Valère, fauché, avait recyclé un vieux châssis de son professeur pour peindre son « Éveil ». Paul avait piqué non un beau tableau, mais un chef-dœuvre inestimable… sans le savoir.
Le cœur battant, Catherine prit sa décision. Au matin, elle saisit son téléphone direction Genève.
Monsieur Beaumont ? Bonjour, Catherine Orléans à lappareil.
De lautre côté, silence. Alain Beaumont nétait pas seulement millionnaire ; il était une légende. Le genre dhomme quon présente tout bas, qui peut faire ou défaire un artiste sur un mot. Il avait jadis passé dans sa galerie, incognito… mais Catherine lavait démasqué.
Madame Orléans, fit-il dune voix aussi sèche que du Sauternes bien vieilli. Je me souviens de vous. Vous aviez lœil. Mais la galerie ? On ma dit quelle était fermée.
Il y a une opportunité, Monsieur Beaumont. Acheter une œuvre unique, qui vaut plus que tout ce qui est passé sur le marché ces cinquante dernières années…
Calme, claire, elle exposa le double fond, la signature cachée, lexpertise. Rien sur Paul, ni la trahison, ni la ruine. Juste du business.
Pourquoi moi ? demanda-t-il, après un silence.
Parce que seul vous pouvez traiter cela en toute discrétion. Et parce que vous savez : ce tableau, cest de lHistoire.
Jaurai besoin de preuves. Et daccès à lœuvre.
Les preuves arrivent. Pour laccès le tableau est en mains privées. Disons… très naïves.
Après avoir raccroché, elle composa le numéro de Marie, son ex-experte dart.
Marie, jai besoin dun immense service, et de discrétion.
Deux jours plus tard, Marie, déguisée en femme de ménage de luxe, entrait dans lappartement flambant neuf de Paul et Solène. Le temps de donner un cours sur les produits anti-calcaire à Solène, Marie shoota le tableau sous toutes les coutures.
Le soir même, les fichiers partaient pour Genève.
Réponse de Beaumont : « Je suis partant. Que dois-je faire ? »
Catherine sourit, dun sourire de louve. Elle écrivit : « Rien. Préparez votre compte. Le reste, cest pour bientôt. »
Dans le mois, la haute société parisienne ne parlait que de ça. Un petit hôtel des ventes, monté sur les ruines de la galerie par Catherine, annonçait sa première vente.
Star du catalogue : « LÉveil » de Valère.
Paul lapprit aux infos. Il éclata de rire.
Elle a perdu la tête, glissa-t-il à Solène, qui feuilletait un magazine. Elle met MA toile aux enchères. La pauvre
Il sinscrivit pour acheter. Pas pour largent pour lhumilier, réaliser devant tous que cétait bien à lui.
Vente en ligne. Paul au salon, whisky à la main, se voyant déjà en chevalier vainqueur. Mise de départ modeste. Il enchérissait sans crainte.
Mais, soudain, un acheteur entre en lice : pseudo « A.B. Genève ». Les enchères flambent. Double, triple. Paul sagace. Quelquun en sait plus que lui. Il continue, sentête.
Le prix franchit le million. Solène jette un œil :
Cest quoi cette histoire ? Ce nest quune peinture
CEST MA peinture ! rugit Paul.
À deux millions deuros, Catherine allume la webcam. Son visage serein saffiche à toutes les parties connectées.
Mesdames, messieurs, avant de valider lenchère finale, une information capitale issue de lexpertise récente…
Elle déroule le dossier, les images prises par Marie, la signature dissimulée, létude dexpert.
Sous la couche de Valère se cache une œuvre perdue du maître davant-garde Pierre Gremont. Sa dernière toile connue. Valeur estimée : au moins dix millions deuros.
Paul blêmit. Tout est clair. Le piège sest refermé.
Et… ajouta Catherine en fixant la caméra, le tableau a été remis à la vente par Valentin Valère lui-même, à qui jai permis de retrouver son œuvre, indûment spoliée par le précédent propriétaire de la galerie. Papiers en règle, bien entendu.
Dernier coup de marteau, tel un coup de canon. Lœuvre part chez « A.B. Genève » pour douze millions cinq cents mille euros.
Le lendemain, la police vient chercher Paul. Pas le tableau, lui ! Détournement, escroquerie en bande organisée. Comptes gelés, Solène envolée avant le dîner, avec ce quelle a pu emporter.
Six mois plus tard, toute la ville ne parlait que du mariage chicissime de Catherine.
Dans une robe crème, sur la terrasse dun château du bord du lac Léman, elle donna la main à Alain Beaumont. Il la fixait, admiratif.
Ce jour-là… tu as été époustouflante, tu sais. Tu as vu là où personne ne regardait.
Je savais juste où chercher, sourit Catherine. Certains ignorent ce quils possèdent, ils ne voient jamais que lemballage.
Dans son reflet sur les carreaux, elle vit une belle femme. Sûre delle. Une femme qui connaissait sa valeur.
Paul, jadis, lui avait demandé qui voudrait delle à cinquante-huit ans. Il y a des gens qui savent reconnaître un original.
Un an plus tard, dans le monde de lart, un nom ouvrait toutes les portes : « Maison Beaumont & Orléans ».
Leur maison de vente était devenue incontournable. Catherine ne sétait pas contentée de revenir ; elle dictait les tendances. Sa parole dirigeait des carrières, influençait les collections.
Elle nétait plus l« épouse de Paul Henri ». Elle était Catherine Orléans.
Avec Alain, ils naviguaient entre Genève et Paris. Leur relation relevait moins du coup de foudre que de la complicité dêtres matures, égaux, amoureux du beau, solides, tendres.
Alain admirait la force et le regard dor que renfermait Catherine. Il disait souvent quelle était elle-même un chef-dœuvre retrouvé au hasard dun marché aux puces.
Valentin Valère, lartiste au centre du retournement, toucha bien sûr la part qui lui revenait. Mais surtout, il devint un nom. Catherine et Alain lui offrirent sa première exposition solo à Paris.
Carton plein. Les acheteurs sarrachaient ses toiles à six chiffres. Il pouvait créer à sa guise, et téléphonait souvent à Catherine dans un mélange dadmiration filiale.
Paul, lui, passa à travers les gouttes pénales grâce à un avocat bien payé. Mais sa réputation était éternellement souillée. Le monde des affaires lui avait tourné le dos.
Il perdit tout : largent, laura, le respect. On lapercevait parfois dans un bistrot défraîchi de la petite ceinture parisienne, le regard vide et les mains âgées.
Il tenta de lancer de petites affaires en vain. Comme un joueur qui a tout perdu… en trichant.
Quant à Solène ? Les rumeurs affirmaient quelle était partie à Dubaï, tenter un come-back dans la mode. Peine perdue la marchandise avait une date de péremption. Elle traversa un ou deux protecteurs, puis disparut dans la cohorte anonyme des jolies filles passées de date.
Un matin, Catherine reçut une lettre, au stylo tremblotant, sans adresse de retour.
« Madame Orléans. Je ne sais même pas pourquoi je vous écris. Sans doute pour vous dire quil vous évoque parfois. Sans rancune, étonné, comme sil ne comprenait toujours pas… Hier il a dit : Elle était le meilleur de ma vie. Je ne lai pas compris. Je suis partie aujourdhui. Pas parce quil est ruiné. Parce quil na rien appris. Pardonnez-moi si vous pouvez. Solène. »
Catherine laissa la lettre brûler dans la cheminée sans un regard.
Elle sortit sur son balcon, surplombant la beauté tourbillonnante de Paris. Elle inspira longuement lair du soir. Pas de vengeance, pas de fierté creuse. Simplement la paix.
Elle nétait pas devenue libre : elle lavait toujours été. Elle avait seulement repris ce qui lui était dû : la vie, le nom, la dignité.
Parfois, il faut perdre tout pour se retrouver. À cinquante-neuf ans, Catherine savait, plus que jamais, qui elle était. Et à qui elle importait dabord à elle-même.
Quelle histoire, n’est-ce pas ? Donnez-moi votre avis, cela me fera plaisir !

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«Regarde-toi, à 58 ans, qui voudrait encore de toi ?», lança son mari en partant. Six mois plus tard, toute la ville parlait de son mariage avec un millionnaire.
Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et pars. — Dacha, pourquoi tu t’es enfermée ? — Il souriait, mais ses yeux trahissaient une inquiétude. — J’ai changé la serrure, Romain. — Pourquoi ? — Son sourire disparut. — Parce que j’ai compris. Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et pars. Dacha a quarante-six ans, son « Roméo » cinquante et un. On pourrait croire à une différence idéale : deux adultes, mûris par la vie, sans illusions romantiques. Dacha sort d’un divorce dont elle s’est longtemps remise, Romain a vécu deux drames… Ils formaient un beau couple. Romain ne cessait de complimenter son élue : — Ça sent bon, disait-il en mordant dans une part de tarte. — Tu es une magicienne, Dacha. — Ce n’est qu’une simple tarte aux pommes, répliquait-elle en rougissant. Mange, c’est meilleur chaud. Le seul travers de Romain qui agaçait Dacha, c’était sa manie de ressasser le passé. — Tu sais, à Lucie aussi je cuisinais. Le week-end. Je faisais des crêpes. Mais elle disait que je gâchais la farine. Tu te rends compte ? « Tu cuisines, Romain, mais tu ruines les produits. » Et puis, lors du divorce, elle a tout emporté, même les poêles. Elle disait : « C’est un cadeau de ma mère, n’y touche pas ! » — Petit esprit, commenta Dacha en secouant la tête. — Se disputer pour des poêles… — Si ce n’étaient que les poêles ! — Romain eut un sourire amer. — Elle a tout vidé. Elle a fait réécrire l’appartement à son nom pendant que je bossais à droite et à gauche pour faire vivre la famille. Elle a donné la voiture à notre fils, à peine dix-huit ans, pas de permis. Je suis sorti de chez moi avec un seul sac de sport. Au sens propre. Quelques slips, des chaussettes et une brosse à dents. À ces moments-là, Dacha le plaignait sincèrement. Comment peut-on jeter quelqu’un dehors comme un chien, après tant d’années ensemble ? — Et la seconde ? — osa-t-elle demander à voix basse, bien qu’elle connaisse l’histoire par cœur. — La seconde, on a vite compris que ce n’était pas notre destin. Quatre ans de galère. La belle-mère s’en est mêlée. On a commencé à vouloir partager les biens, mais il n’y avait rien à partage : des dettes et un enfant. Je suis parti, j’ai tout laissé. Je n’allais pas faire un procès à une femme ! Ce n’est pas mon genre. Je suis un homme, je gagnerai de nouveau. « Un homme », pensa Dacha, admirative. Noble. Un autre se serait battu pour chaque fourchette, mais lui est parti la tête haute ! — Mon appart est grand, il y a de la place, dit-elle au début de leur relation, il y a trois mois à peine. — J’ai aussi une maison de campagne. J’aurais besoin d’un homme pour bricoler. — Dacha, ça me gêne — Romain baissa les yeux. — Je ne veux pas m’imposer. Je cherche un vrai boulot, je vais me relever… — N’importe quoi. À deux, c’est plus facile. Il a fini par emménager. Des affaires, il n’en avait quasiment pas : une valise usée, deux costumes défraîchis, et un ordinateur portable. Dacha l’a entouré de soins. Elle voulait lui montrer que toutes les femmes ne sont pas des prédatrices. Avec son ex-mari, Vadim, ils s’étaient quittés sans drame — juste l’amour envolé. Ils avaient partagé l’appartement, vendu, acheté deux plus petits. Vadim payait la pension pour leur fille, la félicitait aux grandes occasions. Froid, mais correct. Romain était différent. *** Le premier signal d’alarme arriva un mois après leur installation. Une broutille, mais… Romain annonça qu’il allait acheter des charnières de placard à la quincaillerie, la porte de l’entrée pendouillait. — Je reviens vite, lança-t-il depuis le couloir. Aller-retour. Il n’est revenu que quatre heures plus tard. Sans charnières. — Tu te rends compte, c’était fermé ! — s’indigna-t-il en ôtant ses chaussures. — Inventaire, ou je ne sais quoi. J’ai fait tout Paris, impossible de trouver la bonne taille ! Dacha s’étonna : — Fermé, le Bricorama ? Un samedi ? Ils sont ouverts tout le temps. — C’est ce que j’dis ! Le bazar. Un mot sur la porte. — Étrange, fit Dacha. On verra ça plus tard. Le soir, en descendant les poubelles, elle croisa la voisine, tante Yvonne, qui luttait avec un gros sac tout droit… du Bricorama. — Pas trop lourd, Yvonne ? — lança Dacha en tenant la porte. — Pfff, tu parles ! Avec les soldes, c’est bondé là-bas ! J’ai galéré à passer à la caisse. Dacha stoppa net. — Comment ça bondé ? C’était bien fermé pour inventaire ? Tante Yvonne la regarda comme si elle perdait la tête : — Quel inventaire ? C’est ouvert comme d’hab, j’y étais y’a une heure. Dacha remonta, le cœur battant. Pourquoi un mensonge ? Il aurait pu dire qu’il avait vu un ami, pris un café, ou juste marché. Pourquoi inventer une histoire de magasin fermé ? Romain était devant la télé, zappant les chaînes. — Romain, tenta-t-elle calmement. J’ai croisé Yvonne. Elle sortait du Bricorama. Elle dit que tout était ouvert. Il ne se retourna même pas. Expression neutre. — Ah bon ? Ils ont rouvert, alors. Moi, y’avait un panneau “pause technique, 15 minutes”. J’ai attendu une demi-heure, jamais rouvert. J’suis allé au marché, pareil, que dalle. — Tu parlais d’un inventaire. Et “tout Paris”. Il se retourna enfin, réellement surpris. — Oh, tu t’attaches aux détails ! Inventaire, pause, où est la différence ? J’ai pas trouvé, voilà tout. Faut pas exagérer ! Dacha se sentit coupable. Après tout, il avait pu se tromper. Les hommes, ça ne fait jamais gaffe aux détails… Une semaine plus tard, rebelote. Romain aurait eu un entretien grâce à son ancien patron. — Job sérieux, Dacha. Le salaire — énorme, il lève un pouce. Si ça marche, t’auras un manteau en fourrure. Le soir, il revient morose. — Alors ? s’enquiert Dacha. — Eh… du pipeau. Ils promettaient monts et merveilles, mais au final, des clopinettes, horaires pourris. Je leur ai dit d’aller se faire voir. — Dommage, souffle Dacha. Qui t’a appelé, alors ? Jean-Pierre, ton ancien chef ? — Quel Jean-Pierre ? — Romain se renfrogna, l’air de ne pas comprendre. — Tu avais dit “l’ancien chef”. — Ah, non, c’était Serge, lui c’est le directeur adjoint. On s’entend bien. Mais Jean-Pierre, il est à la retraite depuis un bail — il détourna rapidement le regard. Dacha était pourtant certaine — trois jours plus tôt, il racontait que Jean-Pierre lui avait serré la main en le licenciant, promettant de le rappeler. « C’est ma mémoire qui flanche ? » pensa-t-elle. Plus tard, une notification sur le téléphone de Romain. Elle ne fouillait jamais. Mais cette fois, l’avertissement s’affiche clairement : « Chéri, tu rends quand la dette ? Ça fait un mois. C’est moche d’ignorer. » Numéro inconnu. *** Au petit déj’, Dacha aborde le sujet : — Romain, un SMS est arrivé cette nuit. Une question de prêt à rembourser. Romain s’étouffe avec son croissant. Son visage vire au rouge. — Certainement une erreur. Du spam. De nos jours y’a que des arnaqueurs… — Pourtant, ça disait “Chéri”. Il rit, mais son rire sonne forcé. — Les arnaqueurs savent y faire, hein ! Ne t’en fais pas, Dacha. Il s’empara de son téléphone et effaça nerveusement le message. — Dis donc, ma fille du premier mariage, la petite Cathy, a des soucis. Mon petit-fils est malade, il a besoin de médicaments chers. Elle a appelé, elle pleurait. Je peux pas refuser, c’est le sang, tu comprends. — Bien sûr, se tend Dacha. Tu as besoin de combien ? — Quinze mille. Personne pour me dépanner. Tu pourrais ? Dès que je bosse, je rembourse tout. Dacha le fixa. — Quinze mille… C’est quelle maladie ? — Oh, une forte allergie. Œdème, rééducation à suivre. — Je vois. Elle sortit de l’argent du tiroir. — Tiens. — Merci, ma chérie ! — Il saute, l’embrasse. — T’es en or, Cathy va prier pour toi. Toute la journée, Dacha se sent sale. Pas pour l’argent. L’argent va, vient. C’est la certitude qu’il ment. Elle se souvient que Romain avait un vieux iPad en charge. Elle connaît son code: quatre fois 1. Il lui avait dit. Elle ouvre ses messages. Trouve la conversation avec Catherine, sa fille. Dialogue bref. « Papa, le paiement de la pension, c’est pour quand ? Maman menace de saisir. On n’a rien à manger, tu passes ton temps à raconter des bobards ! » Date : hier. Réponse de Romain : « Cathy, patiente. Je berne une vieille pour lui prendre du fric, bientôt je règle tout. Presse pas. » Dacha s’affale sur le canapé. “Une dinde”… C’est elle, la dinde. Elle descend la conversation. Avec une certaine “Tania”. « Chéri, où es-tu ? J’attends. Tu avais promis pour ce soir. » Réponse de Romain : « J’arrive, bébé. La vieille m’a filé du fric pour “le petit-fils malade”. J’suis là dans une heure. » Dacha pose la tablette. Calme de glace. Tout s’imbrique. Ces “méchantes ex” qui l’ont dépouillé, ces divorces… Pas de vilaines femmes. Juste des femmes qui en ont eu marre du mensonge. Ce n’est pas une victime, c’est un parasite. Elle va à la cuisine, prend des sacs poubelle, ouvre le placard. Costumes, chemises, tout atterrit dans les sacs. Elle emballe son rasoir, brosse à dents, chargeurs, aligne les sacs lourds devant la porte. Elle change le barillet de la serrure — après douze ans de travaux, elle a appris à tout faire seule. *** Romain tente d’entrer trois heures plus tard. La clé bloque, il sonne. Dacha entrouvre, sans ôter la chaîne. — Dacha, tu t’es enfermée ? Et la serrure coince… — il sourit faiblement, les yeux inquiets. — J’ai changé la serrure, Romain. — Pourquoi ? — Son sourire s’efface. — Parce que la dinde a compris. Romain se fige. — Tu racontes quoi ? Quelle dinde ? — Celle que tu vois “pour le fric”. Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et pars. — T’es folle ou quoi ? T’as cru qui ? J’étais chez ma fille pour les médocs ! — J’ai lu les messages, Romain. Avec Catherine. Et Tania. Il se tait. Un éclair de peur puis de rage dans ses yeux. — T’as fouillé dans ma tablette ? T’as pas le droit ! C’est mon intimité ! — hurle-t-il. — Mon intimité, c’est mon appart et mon porte-monnaie. Toi t’es un voleur et un menteur. — Tu peux te gratter ! Cria-t-il. J’ai eu pitié de toi ! Je croyais que tu savais cuisiner, mais ton bœuf bourguignon est infect ! — Va prendre tes affaires, Romain. Les 15 000, considère ça comme le cachet du spectacle. J’y gagne à la fin. Il veut répliquer, mais Dacha claque la porte. Elle entend un coup sec dans la porte et des insultes. Elle va à la cuisine. Sur la table, son mug de thé laisse une auréole terne. Elle le vide, puis jette mug et assiette à lui à la poubelle. Un message de son ex-mari. « Salut. Notre fille dit que ton robinet fuit à la maison de campagne. J’y passe samedi, je peux jeter un œil. Tu veux ? » Dacha sourit. « Salut ! Avec plaisir. Y aura tarte aux pommes. Ça va. Même mieux que prévu. » *** Le gigolo ne la laisse pas tranquille tout de suite. Il rôde, supplie, hurle, menace. Mais après un dépôt de plainte, il disparaît. Dacha n’a plus besoin de rien. Seulement du calme, du silence… et de la solitude.