Pas de mon sang

Commence ce que tu as à dire, va jusquau bout ! Éléonore éleva la voix face à Claire. Si tu ne sais rien, épargne-nous tes commérages

Je sais très bien, rétorqua Claire, un sourire narquois aux lèvres, les yeux plantés dans ceux dÉléonore. Entre nous, il ny avait aucun secret

Louis et Aurélie sétaient rencontrés dune manière bien ordinaire. Cétait au cœur de lhiver, à Paris, un matin glacial où les trottoirs étaient verglacés. Aurélie, en route pour le travail, glissa soudain, sétala de tout son long et se blessa durement au genou. Sans hésitation, Louis sapprocha, la releva, et laccompagna même jusque chez le médecin, oubliant ses propres rendez-vous.

La radio révéla quil ny avait rien de cassé, et Aurélie fut renvoyée chez elle avec la recommandation dimmobiliser son articulation et de la bander soigneusement. Louis ne quitta pas sa compagnie, alla jusquà téléphoner à son employeur pour prendre sa matinée. Ce nest quen aidant Aurélie à monter dans un taxi, après sêtre assuré quelle tiendrait sa promesse de lappeler quand elle serait bien rentrée chez elle, quil repartit travailler, apaisé.

Aurélie fut touchée par cette attention rare. Un homme ainsi attentionné, elle nen avait point croisé auparavant : elle était tout bonnement sous le charme. Ce fut le début dun de ces moments dintimité tendre quon noublie jamais. Ils sappelaient à toute heure, sécrivaient, séchangeaient des paroles douces sur tout et sur rien. Tout ce qui concernait Aurélie passionnait Louis. Il la couvrait de vœux et de précautions, sinquiétant chaque matin quelle ait bien dormi, quelle ne prenne pas froid, quelle ait mangé assez, que sa journée se passe au mieux.

Pour Louis, tout cela navait rien dextraordinaire. Dans sa famille, on sétait toujours entouré dattention. Il vivait à Lyon, dans lappartement hérité de sa grand-mère, tandis que ses parents résidaient non loin, à Saint-Étienne. Ils avaient longtemps habité tous ensemble, puis, après le décès de la grand-mère, Louis sémancipa. Mais laffection familiale, la bienveillance et la confiance demeuraient la toile de fond sur laquelle il évoluait.

Les précédentes expériences amoureuses de Louis lui avaient laissé une sensation dinfortune discrète: timide, peu porté sur les grandes fêtes, il navait guère de compagnons pour le pousser à sortir. Rencontrer Aurélie avait été un hasard, un geste de bonté, et il en avait pris le signe du destin.

Deux mois plus tard, ils se marièrent. Le tout fut si spontané: Louis, pour plaisanter, proposa à Aurélie de devenir sa femme, et celle-ci répondit en riant :

Oh oui ! Allons-y tout de suite, déposons notre dossier à la mairie !

À lHôtel de Ville il ne restait plus quune heure pour faire enregistrer leur intention. La date de mariage fut fixée au plus proche. Les parents de Louis, Paul et Mireille, un peu surpris par la précipitation, donnèrent malgré tout leur bénédiction, ravis par la gentillesse dAurélie. La mère dAurélie, quant à elle, habitait Bordeaux, et ne put venir à cause de la maladie de la grand-mère dAurélie.

Ils formèrent une belle famille. Les relations restaient empreintes de cette tendresse romantique du début, et leur amour paraissait grandir. Un fils vient au monde, petit Antoine, multipliant la joie, mais aussi les responsabilités. Un beau jour, lors de lanniversaire de mariage que tout le monde célébrait dans un bistrot lyonnais, lamie proche dAurélie, Claire, abusa du vin, et il fallut lui appeler un taxi afin dassurer sa sécurité.

Leur petit cercle était là: Mireille et Paul, les parents de Louis; Antoine, du haut de ses cinq ans, sirotant son jus de pomme dun air important en levant son verre pour souhaiter le bonheur aux mariés; et Claire, lami-alliée dAurélie depuis les bancs du lycée. En vérité, Claire navait pas la chance dAurélie: à trente ans, célibataire, ronde et menue, elle peinait à attirer les regards, comparée à Aurélie dont lélégance lui valait toujours les faveurs des garçons. Mais leur amitié donnait à Claire, souvent reléguée au second plan, le privilège de participer à toutes les sorties, ce qui lui ramenait, parfois, un peu dattention masculine.

Mais nul ne la demanda jamais en mariage, tandis quAurélie accumulait les prétendants dès lâge de seize ans. Elle resta pourtant exigeante, naccordant sa main à personne jusquà la rencontre de Louis. Puis tout senchaîna

Claire descendait difficilement lescalier du bistrot, trébuchant à deux ou trois reprises, nayant évité la chute que grâce au solide bras de Louis. Tandis quAurélie, Antoine et les parents les attendaient à létage, Claire devait encore regagner son taxi, posté devant la porte. Louis laccompagna, la trouvant inhabituellement agitée.

Le bonheur aux jeunes mariés ! Ha, le bonheur ! Certains ont toujours de la chance, dautres pas du tout Moi, pas une once! Mais Aurélie, elle, la grâce la suit depuis toujours! Depuis le lycée Elle attire les hommes comme le miel attire les abeilles, et vous, vous croyez à tout ça! Ah, pauvre idiot, tu ne réfléchis pas avec la tête mais cest le charme dAurélie, qui taveugle!

Après quelques pas sur le trottoir luisant, Claire sarracha soudain du bras de Louis, se redressa dun geste brusque malgré son ivresse, et prononça dune voix bien claire:
Sais-tu vraiment de qui tu élèves le fils? Ce nest pas ton sang, Louis!

Tu es folle ! Louis dut se retenir pour ne pas la gifler. La lumière des réverbères sembla soudain vaciller, la rue tourna autour de lui, il ferma les yeux pour maîtriser le vertige Il estima devoir faire taire Claire, la secouer pour la ramener au silence, mais elle continua, sans pitié :

Regardez comme tu pales ! Tu nas donc rien vu ? Ce petit, Antoine, il est né trop tôt ! Et ce mariage pressé, tu crois quAurélie était prise dune folle passion ? Elle avait un fiancé avant toi, un homme quelle aimait. Il la trahie, abandonnée. Regarde ton fils, il ne te ressemble même pas !

Louis força Claire à monter dans le taxi, décidé à ne plus entendre ces insanités. Il claqua la portière, mais elle appela encore, à peine disparue:

Interroge-la, ta gentille épouse ! Pourquoi devrais-je être la seule à souffrir dans vos fêtes astrales ? Que la vérité éclate, quAurélie se débatte dans sa poêle chaude Ha ha !

Et ce rire hanta Louis toute la soirée. Malgré lui, il ressassait les paroles de Claire. Après tout, Antoine avait vu le jour assez vite après leur union ; il ny avait jamais tant songé, la joie de la naissance reléguant dans lombre les questions de dates ou de poids, mais la suspicion sinsinuait à présent. Il aimait cet enfant dun amour immédiat, irréfléchi. Jamais lidée quil ne soit pas son fils ne lui avait effleuré lesprit.

Les parents de Louis adoraient également Antoine. Ils linvitaient sans cesse à Lyon, lui faisaient découvrir le musée des beaux-arts, le parc zoologique. Louis se maudissait presque de laisser son esprit empoisonné par la jalousie et le doute. Antoine était un enfant fin, blond, un contraste avec la chevelure sombre de Louis. Mireille, sa mère, affirmait que les cheveux denfant changent souvent Mais cette maigreur ? Ce regard clair ? Ces différences saccumulaient dans lesprit tourmenté de Louis. Une semaine durant, il se mura dans le silence, évita les regards, jusquà ce quil ne puisse plus supporter lincertitude. Un soir, il interrogea Aurélie.

Aurélie le regarda dun air étrange, puis répondit:

Je savais que tu finirais par poser la question. Pourquoi avoir attendu cinq ans? Tu veux divorcer, cest cela? Car je tai menti, jai failli à lhonnêteté! Tu nattends que ça, hurle donc, vas-y ! Pourquoi restes-tu muet ?

Louis recula, bouleversé. Ne comprenait-elle donc pas? Son amour pour elle était si fort quil aurait tout pardonné, même la trahison du passé. Il naurait jamais quitté son fils. Mais Aurélie semblait vouloir précipiter leur rupture, comme si elle sy était attendue depuis toujours. Louis séloigna, quittant la maison conjugal pour retrouver lappartement vide de sa grand-mère, rue des Marronniers, quil louait habituellement. Il y resta deux semaines ; la solitude lui devint insupportable. Antoine lui manquait au point de lui serrer le cœur, Aurélie aussi.

Il comprit alors quaucun ragot, aucune jalousie naurait raison de leur bonheur. Il ne céderait pas aux perfidies de Claire. Il retourna vers Aurélie et son fils.

Pardonne-moi, sanglota Aurélie jai dit des choses horribles, tu ne méritais pas ça. Jai eu si peur que tu cesses de maimer, je préférais te provoquer, pour que tout explose enfin. Je vivais dans langoisse constante que ce moment arrive!

Aurélie répondit Louis en la serrant tendrement contre lui, Tu vis avec moi depuis cinq ans, et tu ne me connais pas mieux? Je ne vous abandonnerai jamais, ni toi ni Antoine ! Mon amour ne changera pas, je te comprends, je ne te juge pas. Tu as cru bien faire Tu avais peur, et voilà tout. Nous avons le droit au bonheur, Claire ny changera rien.

Cest vrai, murmura Aurélie en sessuyant les larmes, puis ajouta : Mais je ne veux plus jamais revoir Claire

Et que dirons-nous à mes parents? demanda Louis, toujours inquiet. Ils adorent Antoine. Comment leur dire?

Finalement, ils annoncèrent la nouvelle aux parents de Louis un mois et demi plus tard. Mais ce fut une autre nouvelle : Aurélie attendait un second enfant. Les craintes seffacèrent comme neige au soleil, emportées par la promesse dun autre bonheur à venir.

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Pas de mon sang
Ce jour-là, Catherine promenait ses enfants au parc quand une jeune inconnue, belle et élégante, l’aborda : « Bonjour ! Oh, comme vos enfants sont adorables ! J’aimerais tant avoir des enfants moi aussi… » — « Ah bon ? Vous n’avez pas trouvé l’amour ? » — « Si, mais il est marié. Il veut divorcer… Attendez, je vais vous montrer sa photo. » Catherine prit son téléphone et découvrit… son propre mari. — « Hé ! Catherine ! Dépêche-toi, on va au cinéma ! » criait Alexandre, pendant que Catherine courait le rejoindre, sans faire attention à rien d’autre. Les voisines râlaient à l’entrée de l’immeuble : — Celle-là, elle est complètement folle… Mais Catherine s’en fichait éperdument : elle aimait Alexandre à la folie… À la sortie du lycée, ils étaient inséparables, partout ensemble, à tel point qu’on ne pouvait même pas les imaginer l’un sans l’autre… Personne ne fut surpris quand ils finirent par se marier. Alexandre se lança dans des études de droit. Catherine aurait voulu continuer aussi, mais la maternité s’imposa… Elle eut du mal à s’en remettre, n’avait que 19 ans. Toutes les tâches ménagères lui incombaient, Alexandre devait encore étudier, avait un petit job ; il devait se reposer. Mais Catherine pensait que c’était normal, inévitable… Elle commença à négliger son apparence, portait toujours le même short et un vieux t-shirt, la coiffure n’en parlons pas. Elle s’amaigrit, devint nerveuse… — Catou, qu’est-ce qui ne va pas ? Pour moi, tu es la plus belle du monde ! » la rassurait Alexandre, toujours élégant, épanoui, soigné. « Quand Pierre grandira un peu, tu auras du temps pour toi ! » Catherine acquiesçait, décidée à étudier — un jour, quand Pierre serait un peu plus grand… Mais voilà qu’elle tomba enceinte une seconde fois. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou pleurer. Alexandre la rassura, ravi : « Ce sera formidable, maintenant nous aurons un fils et une fille ! » Les études attendraient encore… Elle perdait la notion du temps. Après la naissance de Sophie, ce fut une succession de couches, de biberons, de petits pots… Pierre faisait ses dents, Sophie avait mal au ventre, il fallait toujours ranger, cuisiner pour son mari, repasser ses chemises, laver les affaires des enfants… Catherine pensait que ça ne finirait jamais. Sa propre mère venait comme elle pouvait, la plaignait : « Ce n’est pas facile, ma chérie… on a deux enfants, c’est dur… » Mais ce n’était pas ce qu’attendait Catherine ; elle voulait oublier, rien qu’un instant… Les enfants grandirent, Sophie devint une belle petite fille, Pierre allait à la maternelle. Enfin, cela sembla plus facile. Un jour, elle parla à Alexandre de ses études. Mauvaise réaction : il la regarda, incrédule : « Tes études ? Mais tu réalises ? Pierre va entrer à l’école primaire, Sophie est toute petite, il faut l’élever. Tu manques de rien, je vous donne tout ce qu’il faut… qui donc doit s’occuper de tes enfants sinon toi ?… » Catherine insistait : elle voulait aussi un métier, peut-être faire carrière, elle avait été bonne élève… Mais Alexandre riait : « Mais quelle carrière, Catou ! Tu as déjà un certain âge pour recommencer. Reste donc tranquille… » Alors Catherine, résignée, continua. Ce qui la réjouissait, c’était de gagner un peu de temps pour elle enfin : elle acheta quelques vêtements, se fit refaire la coupe, les ongles… — Tu n’as rien remarqué, chéri ? — demandait-elle en se montrant. — Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? — répondit-il distraitement du fond de son carnet de travail. — Mais enfin ! J’ai acheté un nouveau haut, changé ma coiffure, manucure… On pourrait sortir ce soir, comme avant ? Juste au parc, pour se promener comme autrefois ? Tu n’es jamais là… Je te vois à peine… — Quelle promenade ? Et les enfants ? Si je ne suis pas là c’est parce que je travaille, il faut bien ramener de l’argent… Non, pas de sortie. D’ailleurs, je pars bientôt en déplacement pour le boulot. Trois semaines. — Encore ces déplacements… on ne te voit jamais. Ni moi, ni les enfants… — On n’a pas le choix, ma chérie. — Il l’embrassa sur la joue et partit se coucher. Catherine soupira, secoua la tête, alla coucher les enfants. Plus tard, entrant dans la chambre conjugale, elle vit son mari tourner vers le mur. Elle réalisa soudain : ils dormaient ainsi depuis bien longtemps, chacun de son côté… Dans la cour de leur résidence, il y avait une belle aire de jeux, et juste à côté, un parc magnifique avec des bancs, un petit étang. Catherine y allait souvent avec ses enfants, un magazine ou un livre à la main, jetant de temps à autre un œil sur Pierre et Sophie. Parfois, elle croisait dans le parc une jeune femme très élégante, bien coiffée, bien mise, toujours parfaite. Elles finissaient même par se saluer, à force de se voir. Ce jour-là, la femme vint vers Catherine : « Bonjour, on se croise si souvent, j’ai envie de faire connaissance, si vous êtes d’accord ? » « Avec plaisir ! Moi c’est Catherine, voici Pierre et Sophie. » — Moi c’est Christine ! Vos enfants sont magnifiques… Si vous saviez comme j’aimerais en avoir avec un homme que j’aime… — Mais pourquoi ? Vous n’avez pas rencontré l’amour, ou… Pardon, je ne veux pas être indiscrète. » — Oh si, j’en ai un… mais il est marié. Il promet de divorcer, il m’aime, sa femme est horrible, il me dit qu’il n’attend que ça… Je dois juste patienter. Après, j’aurai tout : les enfants, la famille, le bonheur… » Christine soupira tristement. — Je suis sûre que ça viendra… — répondit Catherine, compatissante. — Voulez-vous voir une photo ? Il est magnifique, il a un excellent poste, gagne bien sa vie, m’offre de beaux cadeaux… On est allés récemment à Rome, bientôt la Grèce… Regardez, là c’est nous à Rome… — et Christine montra les photos sur son portable. Catherine prit le téléphone — et resta pétrifiée. Sur la photo, son propre mari, Alexandre, souriait… Elle rendit brusquement le téléphone à Christine, appela ses enfants, retint à peine ses larmes. Christine s’éloigna discrètement, comme si elle avait compris… Mais Catherine ne voyait plus qu’une chose : son mari, bras dessus bras dessous avec cette inconnue… Comment elle rentra à la maison, elle ne sut pas. Les enfants la regardaient faire précipitamment les valises… Elle s’agenouilla devant eux. — On va chez Mamie, d’accord ? — Maman… et Papa ? Il vient aussi ? demanda Pierre. — Oui, il viendra… plus tard. D’accord ? Elle appela un taxi. En arrivant chez sa mère, elle installa les enfants devant la télé et laissa enfin éclater ses sanglots. — Maman… Tu imagines ? Je restais à la maison avec les enfants, pendant qu’il était… à Rome ou en Grèce… avec elle ! Comment a-t-il pu… Après tous mes sacrifices, mes études, mes rêves… Qu’est-ce que je vais faire ?! — elle pleurait sans pouvoir s’arrêter. — Que veux-tu… Il faut continuer ! Je t’aiderai. Si tu veux divorcer, dis-le moi. Ta vie ne s’arrête pas là. Tu es jeune, tu as tes enfants, c’est ça le bonheur… Rassurée un instant, Catherine appela Alexandre. Elle lui raconta tout — et finit par lui dire qu’elle voulait divorcer. Alexandre fut abasourdi, se tut un moment. Mais, ayant compris que c’est Christine qui lui avait tout révélé, il s’énerva : — Eh bien voilà… tu aurais su de toute façon. D’accord, pour le divorce. L’appartement te revient, donc reste-y. Christine… tu l’as vue ! Toi, tu es une mère au foyer sans diplôme. Elle, c’est une déesse. Moi, je suis un homme important. — Il raccrocha. Catherine attendit un moment en fixant le téléphone, espérant qu’il rappellerait pour dire que c’était une blague, tout va bien… Mais non. Il fallait tourner la page, repartir de zéro. Mais par où commencer ? Comment se lever demain matin sans lui ? Mais en vérité, elle n’était plus avec lui depuis bien longtemps… simplement, elle ne l’avait pas vu. Ou n’avait pas voulu voir.