Je ne comprends pas comment je suis devenue sa femme.
Nous venions tout juste de nous marier à Paris. Jétais persuadée que mon mari maimait à en perdre la raison. Je naurais jamais douté de cet amour sil ny avait pas eu cet événement étrange, presque inconcevable. Ce nétait même pas une question de fidélitécétait bien plus bizarre, et peut-être encore plus grave.
Jimagine que jaimais trop, tout simplement. Je vivais seulement pour lui, lui pardonnant tout avec la douceur dun réveil embrumé, mon affection sétalant sur lui comme une brume du matin sur la Seine. Cela la changé, je crois. Il a pris confiance, son ego sest gonflé, persuadé que dun simple claquement de doigts, tout le monde se prosternerait devant lui comme sil était un roi du Marais. Mais la vérité, cest quil nattirait pas particulièrement lattention ailleurs. Personne dautre naurait toléré ses étranges caprices ou lui aurait accordé une foi si aveugle.
Peu de temps avant le mariage, il a voulu partir tout seul, séchapper, disait-il, en vacances pour se préparer à la vie de couple. On ne pouvait rien y faire : jai cédé, balayée comme une feuille sur le trottoir de lavenue des Champs-Élysées, et lai laissé partir.
Il ma raconté après coup quil était monté dans les montagnes du Massif Central, senfuyant là où le téléphone et linternet nexistent plus. Il voulait communier avec la nature, disait-il. Je suis restée à Paris, desséchée dattente, le cœur vrillé dun manque absurde, à écouter chaque grincement du vieil ascenseur simaginant son retour.
Après une semaine, il est bel et bien revenu. Ce fut comme un rêve radiant, un défilé de lumières sous la pluie dété. Je lai accueilli avec toute lardeur dun cœur débordant, lui préparant une blanquette de veau plus savoureuse que dhabitude, pensant ainsi chasser lombre de la solitude.
Mais dès le lendemain, tout a sombré dans le surréaliste. Il filait sans arrêt, traversant le couloir comme un chat effarouché ou disparaissant dans les autres pièces prétextant mille choses. Bientôt, il sest mis à sortir de chez nous, plusieurs fois par jour, inventant à chaque fois de nouvelles raisons : la boulangerie de la rue Laplace, un livre urgent à la librairie, une course imaginaire à la poste.
Un matin, alors que jallais acheter du pain, je suis tombée sur une lettre dans notre boîte aux lettres, glissée là comme par la main dun fantôme. Lenveloppe portait son écriture, envoyée pendant son escapade montagnarde. Ce que jai lu à lintérieur a eu sur moi leffet dune pluie glacée en plein juillet.
« Bonjour, je ne veux plus te tromper. Tu nes pas la femme quil me faut. Je ne veux pas passer ma vie avec toi. Il ny aura pas de mariage. Pardonne-moi, ne me cherche pas, ne mappelle plus. Je ne rentrerai pas. »
Quelques phrases, aussi brèves quun souffle, aussi définitives quun rêve disparu au matin.
Cest alors seulement que jai compris ses courses répétées vers la boîte aux lettres. Jai déchiré la lettre doucement, sans rien dire, sans même laisser paraître un trouble. Mais comment continuer à vivre auprès dun homme qui ne veut pas être là ? Pourquoi se marier puis faire semblant que tout va bien, dans ce théâtre étrange où la logique semble flotter, sans attaches, comme un bateau-mouche la nuit, glissant sous les ponts de Paris ?







