SANS DOMICILE
Clémence n’avait nulle part où aller. Absolument nulle part… «Je peux dormir à la gare quelques nuits. Et après ?» Soudain, une idée salvatrice lui vint : «La maison de campagne ! Comment ai-je pu oublier ? Enfin… Maison de campagne, c’est beaucoup dire ! Plutôt une cabane délabrée. Mais mieux vaut y aller que traîner à la gare», pensait-elle.
Assise dans le train, Clémence se colla à la vitre froide et ferma les yeux. Les souvenirs des derniers événements la submergeaient. Deux ans auparavant, elle avait perdu ses parents, se retrouvant seule, sans soutien. Impossible de payer ses études, elle dut quitter la fac et travailler au marché du centre-ville.
Après tant de galères, Clémence fit la connaissance de son amour. Antoine était un homme gentil et honnête. Deux mois plus tard, ils célébrèrent un mariage modeste.
La vie aurait pu être douce… Mais elle lui réservait une nouvelle épreuve. Antoine proposa à sa femme de vendre lappartement parental au centre de Lyon pour lancer leur propre entreprise. Il raconta tout si bien que Clémence neut pas le moindre doute : elle était persuadée que son époux agissait pour leur bien et quils allaient bientôt oublier leurs soucis financiers. «Quand on sera installés, on pourra penser à avoir un bébé. Jaimerais tant devenir maman !», rêvait la jeune femme, pleine despoir.
Mais les affaires dAntoine tournèrent mal. À force de disputes sur largent perdu, leur relation se dégrada rapidement. Antoine ramena une autre femme à la maison, demandant à Clémence de partir.
Dabord, Clémence voulut porter plainte, mais se rappela qu’elle n’avait rien à reprocher à son mari : elle avait elle-même vendu lappartement et lui avait confié largent…
***
À la sortie de la gare, Clémence erra seule sur le quai désert. Le printemps commençait à peine; les maisons de campagne étaient encore inoccupées. Trois ans sans y venir, le terrain était envahi de ronces et en mauvais état. «Ce nest rien, je vais remettre de lordre. Mais je sais, ce ne sera plus jamais comme avant», pensait-elle en cherchant vainement à se rassurer.
Elle trouva sans peine la clé sous le perron, mais la porte, abîmée, était difficile à ouvrir. Clémence essaya en vain puis, épuisée, sassit sur les marches et se mit à pleurer.
Soudain, elle aperçut une fumée sur le terrain voisin et entendit du bruit. Rassurée, elle courut vers les voisins.
Tatie Raymonde, vous êtes là ? appela-t-elle.
Mais elle découvrit dans le jardin un homme âgé, hirsute, dont elle ne connaissait pas le visage, attisant un feu de camp pour chauffer de leau dans une vieille tasse.
Qui êtes-vous ? Où est tatie Raymonde ? demanda Clémence, reculant.
Nayez pas peur, et je vous en prie, ne prévenez pas la police. Je ne fais rien de mal. Je vis ici, dehors, mais je nentre pas dans la maison…
Contre toute attente, sa voix était grave, posée, presque polie, celle dun homme cultivé.
Vous êtes sans abri ? lança Clémence sans réfléchir.
Oui, vous avez raison, répondit-il doucement, yeux baissés. Vous habitez à côté ? Ne vous inquiétez pas, je ne vous dérangerai pas.
Comment vous appelez-vous ?
Paul.
Et votre nom de famille ? insista-t-elle.
Duval, Paul Duval.
Clémence le scruta, remarquant que ses vêtements étaient usés mais relativement propres, et que lhomme semblait soigné.
Je ne sais vers qui me tourner soupira-t-elle.
Quest-ce qui vous arrive ? senquit Paul Duval, dun ton compatissant.
La porte est cassée… Je narrive pas à louvrir.
Si vous me permettez, je peux regarder, proposa-t-il.
Je vous en serais très reconnaissante, dit-elle, désespérée.
Pendant que Paul Duval soccupait de la porte, Clémence sassit sur le banc, songeant à linconnu : «Qui suis-je pour le juger ? Je suis moi aussi sans domicile… Nous sommes dans la même galère.»
Clémence, voilà, la porte est ouverte ! sourit Paul Duval, poussant lentrée. Attendez, vous comptez dormir ici ?
Oui, où irais-je dautre ? répondit-elle, étonnée.
Il y a du chauffage ?
Il devrait y avoir un poêle… elle avoua, perdue.
Je vois. Et du bois ?
Je ne sais pas, murmura la jeune femme.
Bon. Entrez, je vais trouver une solution, déclara-t-il en quittant la cour.
Clémence passa une heure à nettoyer la maison, toujours froide et humide. Elle se demandait comment elle pourrait survivre ici. Paul Duval revint bientôt avec du bois. À sa grande surprise, Clémence se réjouit davoir quelquun à ses côtés.
Lhomme nettoya le poêle et lalluma. En une heure, la maison retrouva un peu de chaleur.
Voilà ! Le feu tient bien, ajoutez du bois de temps en temps et éteignez-le avant de dormir. Vous aurez chaud jusquau matin, expliqua-t-il.
Où allez-vous ? Chez les voisins ? demanda Clémence.
Oui. Je vis un peu chez eux, je naime pas retourner en ville… Je ne veux pas réveiller le passé.
Paul Duval, attendez. Restons, prenons un dîner et un bon thé chaud avant que vous repartiez, insista Clémence.
Paul accepta. Il ôta sa veste et sinstalla près du poêle.
Excusez-moi si je suis indiscrète… commença Clémence. Mais vous ne ressemblez pas à un SDF, pourquoi vivez-vous dehors ? Où sont votre famille, votre maison ?
Paul Duval raconta avoir enseigné toute sa vie à l’université. Il avait voué sa jeunesse à sa carrière et à la recherche. La vieillesse était venue sans prévenir. Il saperçut un jour quil était seul, et il était trop tard pour tout changer.
Il y a un an, sa nièce commença à lui rendre visite. Elle lui proposa de laider à condition quil lui laisse son appartement en héritage. Paul accepta, ravi. Ensuite, Marie, la nièce, gagna sa confiance. Elle suggéra de vendre lappartement dans leur quartier bruyant et dacheter une maison en banlieue, avec jardin et pergola, déjà repérée et à un prix correct.
Paul, qui rêvait de calme et de verdure, accepta sans hésiter. Après la vente, Marie laccompagna à la banque pour ouvrir un compte.
«Tonton Paul, attendez sur ce banc, je vais moccuper de tout. Donnez-moi le sac, on ne sait jamais, il vaut mieux être prudent», lui dit-elle en entrant.
Marie disparut à lintérieur et Paul attendit une heure, deux, trois… Mais elle ne revint pas. Quand il entra lui-même, il trouva la banque vide ; il y avait une sortie de lautre côté.
Paul Duval eut du mal à croire que sa propre nièce lavait trahi ainsi. Il resta là, sur le banc, espérant quelle reviendrait. Le lendemain, il se rendit chez elle. Cest une inconnue qui ouvrit et lui expliqua que Marie nhabitait plus là, quelle avait vendu lappartement il y a deux ans…
Voilà mon histoire triste… soupira-t-il. Depuis, je vis dehors. Je narrive toujours pas à croire que je nai plus de maison…
Oui… Je pensais être la seule à vivre ça. Jai eu une expérience similaire, confia Clémence, avant de tout raconter à Paul.
Ce nest pas simple. Moi au moins jai vécu… Mais toi ? Tu as quitté la fac, perdu ton appartement… Ne te décourage pas, chaque problème a sa solution. Tu es jeune, tout ira mieux, tenta-t-il de la réconforter.
Il faut oublier tout ça, venez dîner ! sourit Clémence.
Elle observa Paul Duval manger avec appétit ses pâtes et saucisses. À cet instant, elle ressentit une grande compassion pour lui. On voyait quil était très seul et sans aide.
«Que cest triste de finir seul, dehors, sans que personne ne tattende», pensait-elle.
Clémence, je peux taider à te réinscrire à la fac. Jai gardé des amis là-bas. Tu pourrais étudier gratuitement, proposa-t-il soudain. Bien sûr, je préfère ne pas me montrer devant eux dans cet état. Je peux écrire au directeur, tu le rencontreras. Cest mon vieil ami, Pierre. Il taidera sans doute.
Merci, ce serait formidable ! senthousiasma Clémence.
Merci à toi pour ce dîner, pour ton écoute. Je vais y aller, il se fait tard, dit Paul en se levant.
Attendez. Ce nest pas bon, où allez-vous ? murmura Clémence.
Ne ten fais pas. Jai un abri chaud sur le terrain dà côté. Demain, je passerai te voir, répondit-il en souriant.
Inutile daller dormir dehors. Jai trois grandes chambres, choisissez celle que vous voulez. Pour être honnête, jai peur de rester seule. Ce poêle me fait peur, je ny comprends rien. Vous ne mabandonnerez pas, nest-ce pas ?
Non. Je ne tabandonnerai pas, dit-il, sérieux.
***
Deux ans passèrent Clémence réussit brillamment sa session dexamens et, impatiente de retrouver sa maison pour lété, rentra à la campagne. Elle continuait dhabiter dans une résidence universitaire, mais venait ici les weekends et pendant les vacances.
Salut ! dit-elle joyeusement en embrassant grand-père Paul.
Clémence ! Ma chère ! Pourquoi ne mas-tu pas appelé ? Jaurais pu venir te chercher à la gare. Alors ? Ça sest bien passé ? sexclama-t-il, ravi.
Oui ! Presque tout avec mention ! senorgueillit-elle. Jai acheté un gâteau. Mets la bouilloire, on fête ça !
Clémence et Paul Duval prenaient le thé en discutant de leurs nouvelles.
Jai planté du raisin. Là-bas, je vais construire une tonnelle. Ce sera très agréable, racontait Paul.
Super ! Fais comme tu veux, tu es le maître ici. Moi, je viens, je repars riait-elle.
Paul sétait métamorphosé. Il nétait plus seul : il avait une maison, une petite-fille, Clémence. Et Clémence aussi était revenue à la vie. Paul Duval était devenu son proche. Clémence remerciait la vie de lui avoir envoyé ce grand-père, qui avait remplacé ses parents et lavait soutenue dans sa détresse.






