«Il faut accoucher le plus vite possible, s’exclama mamie Masha en faisant pendre ses jambes du lit.»

Cher journal,

Ce matin, alors que je descends du lit, Grandmère Marie sest mise à crier : «Il faut enfanter au plus vite!» Elle a les quatrevingtsept ans, le temps a effacé de sa mémoire ce que signifie réellement la vie, mais mon petitfils Pierre et ma petitefille Élodie nen cessent pas de me le rappeler, parfois en me tapotant le bras dune canne. «Si tu restes dans ton fauteuil bleu, tu ne penseras plus à tes vieux souvenirs, et il sera trop tard», me répètent-ils.

Aujourdhui, Grandmère Marie a cessé de se lever, elle traîne le pied, se plaint de tous les domestiques comme si elle voulait les agacer : «Pourquoi je vous ai élevées, vous les serpents, pour que vous dormiez jusquà midi?», et fait claquer les casseroles à sept heures trente du matin dans la cuisine. Toute la maisonnée sest inquiétée.

«Grandmère,» a demandé ma petitefille de cinq ans, Élodie, «pourquoi ne nous juronsvous plus?»

«Je sens que le terme arrive, ma chérie, le terme arrive,» a soupiré Marie, comme si le départ était à la fois une tristesse et une délivrance, loin de votre bouillabaisse qui, à force de ne plus savoir comment la préparer, devient un simple bouillon.

Élodie sest enfuie dans la cuisine où la famille se tenait en retrait. «Le marmot de Grandmère est mort!» a-t-elle annoncé, rapportant les nouvelles comme un renseignement de guerre.

«Quel marmot?» a demandé le chef de famille, Henri Dubois, mon fils aîné, en haussant les sourcils épais. Il ressemble à un loup de la forêt dans les contes, et on peut dire que le vent y court. «Un vieux, probablement,» a haussé les épaules Élodie, qui navait jamais vu ce marmot, puisque Grandmère ne le lui avait jamais montré.

Le lendemain, un médecin, sérieux et mesuré, est venu nous rendre visite. «Elle ne se porte pas très bien,» at-il diagnostiqué. Henri a claqué les doigts sur ses cuisses en riant : «Cest évident, on aurait dû vous appeler!» Le médecin, après un regard pensif sur Henri, puis sur son épouse, a conclu : «Cest vieillesse, rien de grave à signaler. Quels sont les symptômes?»

«Elle ne me montre plus comment préparer le déjeuner et le souper!» a déclaré dune voix affaiblie la femme dHenri, elle-même déjà grandmère. «Toute sa vie à me pousser le nez, à me dire que mes mains ne sont pas faites pour travailler, et maintenant elle ne passe même plus en cuisine,» a-telle ajouté.

Nous avons donc tenu une réunion familiale avec le médecin, jugeant ce signe très inquiétant. Fatigués par lémotion, nous nous sommes allongés comme pour dormir et nous sommes effondrés.

Dans la nuit, Henri sest réveillé au bruit familier de claquettes de pantoufles. Mais cette fois, ce nétait pas un appel pressant pour se lever et travailler. «Maman?» a-til murmuré dans le couloir. Une voix désinvolte a répondu : «Oui, questce que tu veux?»

«Je pense profiter du moment pendant que vous dormez pour aller voir M. Jacques Maréchal,» a commencé Grandmère, semblant reprendre ses esprits. «Je file aux toilettes, où je veux!»

Henri a allumé la lumière de la cuisine, fait bouillir la bouilloire et sest assis à la table, la tête entre les mains. «Tu as faim?» a demandé Grandmère, apparaissant dans le couloir. «Oui, je tattends. Questce que cétait, maman?»

Grandmère Marie sest approchée de la table. «Cela fait cinq jours que je reste enfermée dans ma chambre,» atelle commencé, «et soudain un pigeon sest cogné contre la vitre boum!Je me suis dit que cétait un mauvais présage. Jai attendu le jour, le deuxième, le troisième, et ce matin, au milieu de la nuit, je me suis réveillée en me demandant : «Et si ce présage senvolait vers la lande pour que je passe ma vie à rêver sous les draps?» Serremoi un bon thé, bien chaud et fort. Trois jours nous avons peu parlé, mon fils, mais nous rattraperons le temps perdu.»

Henri sest couché aux cinq heures du matin, tandis que Grandmère Marie est restée à la cuisine à préparer le petitdéjeuner il faut tout faire soimême, sinon ces petites mains blanches ne sauront pas nourrir les enfants correctement.

Ce que jai retenu de tout cela, cest que le temps file comme un ruisseau, mais que chaque instant partagé, même le plus banal, a le pouvoir de réchauffer les cœurs. Il faut savoir écouter les silences de nos aînés, car ils portent parfois la sagesse que nous cherchons désespérément.

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