La Belle-mère
Armande Delacourt était une femme majestueuse. Ce nétait pas une démarche, mais une procession. Ce nétait pas un regard, mais un rayon perçant. Ses paroles étaient des sentences ; on laurait posée sur un piédestal, elle deviendrait monument, non pas femme.
Armande gérait un entrepôt alimentaire à Rungis, avait deux séjours en prison pour bagarres et un pour homicide involontaire, plus trois filles, chacune née entre deux incarcérations. Et, logiquement, trois gendres.
Le jour des noces, Armande rassemblait les gendres autour dune table et leur déclamait leurs droits, devoirs, et surtout, énonçait la liste des sanctions en cas de manquement. En revanche, elle évitait les querelles de tous les jours pour préserver sa santé. À ses filles, elle interdisait fermement de la contacter pour des broutilles à elles dapprendre à régler leurs soucis. Elles ne pouvaient faire appel quen cas de disparition grave ou si un cadavre devait être camouflé.
Les gendres lui savaient gré de son absence dans les petites affaires. Personne ne cherchait à la provoquer ; le crime passionnel semblait inscrit dans les rides de son front.
Mais le benjamin, Étienne, navait pas tissé de lien avec Armande ; il ne la craignait pas. Dailleurs, vivant à Melun, il simaginait indépendant, jusquau samedi où, voulant sintégrer à la vie festive du patron, il accepta une virée à la piscine avec trois collègues et le chef.
À son épouse, Étienne annonça un retard professionnel, genre, urgence à traiter. Les collègues, rodés, furent astucieux : lun embarqua cannes à pêche et tente pour feindre une sortie pêche et commanda un seau de vivantes perches pour Madame ; les deux autres prirent leurs ordinateurs pour simuler une nuit de combat virtuel. Le chef, lui, assuma haut et fort sa soirée piscine.
À minuit, lalcool et la vapeur eurent lassé leurs hommes ; ils décidèrent dinviter quelques dames et cotisèrent pour deux escortes. Malheureusement, le budget suffît à peine et les deux femmes savérèrent peu séduisantes. Le patron voulut les échanger contre une plus jolie, mais le groupe préféra investir dans davantage de vodka.
Vers minuit, la fille cadette dArmande, Yvette, apeurée, tenta enfin dappeler sa mère.
Fais vite, et reste concise, grogna Armande, jai un semi-remorque de légumes à décharger.
Maman, Étienne nest pas rentré, son portable ne répond pas, pas plus celui du bureau. Je ne parviens à joindre personne, ni ses collègues, ni le chef. Il est arrivé malheur !
Mécréant ! Ouf, ne tagite pas, Yvette je vais men charger !
Armande, dun geste rapide, confia la surveillance de lentrepôt à ses employés, grimpa dans sa Renault et fila vers Melun, passant quelques coups de fil durant le trajet.
Au bout de trente minutes, elle savait déjà où et avec qui son gendre samusait ; une heure plus tard, elle pénétrait dans la ville, escortée dun maître nageur nerveux. Très vite, elle surgit devant la troupe désœuvrée, mettant un terme à lennui. Étienne se retrouva avec un solide alibi : hématomes et une dent cassée.
Le patron tenta de reprendre la main :
Mais enfin, Madame, vous vous croyez où ? Qui êtes-vous ? Jappelle la police !
Erreur : il ignorait à qui il sadressait. Armande abandonna un instant les coups, attrapa un couteau sur la table dune main et de lautre, saisit le col du chef :
Vas-y donc, ordure ! Je te coupe la langue ! Je suis la belle-mère de ce traître !
Au calme, cloportes ! lança-t-elle aux escortes affolées, faisant tournoyer le couteau tout en sapprochant dÉtienne.
Alors comme ça, le suffixe que tu portes te serre aux fesses ?
Maman ! gémit Étienne, rampant vers le coin, Vous noserez jamais !
Quest-ce qui men empêche ?
Je nai rien fait à votre fille, demandez autour de vous !
Armande jeta un coup dœil aux jeunes femmes.
Personne na trompé qui que ce soit, murmura le patron, caressant son cou meurtri.
Je vois bien, ces filles font peur. Vous avez pris nimporte quoi ou quoi ?
Elle versa un verre de vodka et le tendit à Étienne :
Bois. Anesthésie.
Étienne, les dents heurtant le verre, avala dune traite.
Quest-ce que cest que ce cirque ? Avouez !
On voulait juste se détendre, dit le chef, mais ça ne colle pas. Et les filles sont vraiment ratées.
Armande sassit, se saisit dun gros morceau de saucisson, le mâcha longuement :
Les garçons, aucune imagination ! mastiquant, elle désigna les cannes à pêche, Cest pour des pratiques de sex-shop, ça ?
Cest mon alibi, répondit le pêcheur.
Et ce seau de perches ? elle fit glisser le seau du pied.
Pareil.
Pas mal, mieux que rien. Sans moi, vous seriez perdus ! Mais bon, vous avez de la chance !
Elle renversa le seau de perches dans la piscine ; les poissons filèrent en tous sens.
Tenez, dit-elle, tendant une canne à pêche au pêcheur et une autre au stratège, vous allez pêcher. Eh, cloportes, dans leau, vite ! Travaillez pour votre argent !
Les escortes plongèrent immédiatement.
Les règles : les gendres pêchent à la canne, les filles à la main. Qui attrape gagne son ticket de sortie intact.
Toi, fit-elle au deuxième stratège, tu notes les résultats. Moi et le chef, on parie. Je mise sur celle en maillot jaune, elle aura le premier poisson.
Pas question ! sinsurgea le patron. Je parie sur Michel, il est pêcheur chevronné.
Eh, la jaune ! hurla Armande, tu auras un bonus journalier si tu chopes la première perche.
Et moi ? répliqua la blonde escort.
Tu auras un bonus si tu fais mieux que la jaune.
Trente minutes plus tard, le maître nageur entrouvrit la porte : vacarme, cris, éclats de rire Les filles fouillaient la piscine à mains nues, Michel pêchait au pain, stratège courait après une escort, Étienne et lautre, avec un grand drap, tentaient une capture collective. Le chef, debout au bord, dirigeait la manœuvre avec passion.
Armande envoya un texto à Yvette : des inconnus ont attaqué ton mari en rentrant, il est blessé mais vivant, en audition avec la police. Dès que cest réglé, je ramène Étienne à la maison. Bisous, maman. Oui, la tranquillité de sa fille valait bien une dent cassée et une nuit blanche en piscine. Tout de même, elle versa à Étienne, via Lydia, une somme confortable en euros pour refaire ses dents il nétait pas responsable, mais que ça lui serve de leçon pour la prochaine fête.







