Une rancune qui dure toute une vie

« Maman, pourquoi tu restes si silencieuse ? Anne se tient près de la fenêtre de la cuisine, observant sa mère qui trie lentement le sarrasin. Sylvie sest déjà excusée une centaine de fois. Combien de temps allonsnous garder cette rancune ?

Marie ne lève pas les yeux. Ses doigts séparent méthodiquement les grains bons des impuretés, comme si chaque geste demandait une concentration absolue.

Tu dis quelle sest excusée ? répond la voix de Marie, plate, sans émotion. Et où étaitelle quand jai été à lhôpital ? Où était ta chère Sylvie quand je suis alitée en réanimation ?

Anne pousse un soupir lourd. Lhistoire dure déjà un an et demi, et chaque fois que le sujet de la petite sœur apparaît, la mère se transforme en bloc de glace.

Maman, elle essayait dexpliquer. Elle avait alors Mathilde, qui faisait presque quarante degrés. Elle ne pouvait pas abandonner son enfant !

Ne pouvait pas, ricane Marie. Mais quand elle avait besoin dargent pour acheter un appartement, elle a foncé. À ce momentlà, ni Mathilde ni le travail ne posaient problème.

Anne sassoit en face de sa mère. À cinquantetrois ans, elle se sent épuisée par ce drame familial sans fin. Être lintermédiaire entre la mère et la sœur devient insupportable.

Écoute, maman. Sylvie est vraiment angoissée. Elle pleure chaque jour. Elle navait pas le choix alors.

Il y a toujours un choix, coupe Marie. On aurait pu au moins appeler. Demander des nouvelles. Et elle a fait quoi ? Elle a disparu comme si elle sétait noyée.

Anne revit la période cauchemardesque. Marie a été hospitalisée dune crise cardiaque exactement quand Sylvie courait entre les cabinets pour son bébé malade. Mathilde navait que trois ans, la fièvre tenait depuis une semaine, les médecins suspectaient une méningite.

Et il y avait aussi la précipitation pour lappartement. Sylvie et son mari économisent depuis cinq ans pour un logement, puis une opportunité se présente, il faut se décider rapidement. Marie accepte de prêter de largent, puis la crise survient.

Tu sais ce qui me blesse le plus ? poursuit la mère, sans lâcher le sarrasin. Ce nest pas quelle ne soit pas venue, cest quelle na même pas essayé. Pas un seul appel pour savoir si je suis vivante ou non.

Maman, elle avait peur

Peur de quoi ? Que je lui dise tout ce que je pense ? Je suis prête à le dire maintenant. Cinquante ans à lélever, à tout donner, et quand ça tourne mal, je découvre que je ne compte pour personne.

La voix de Marie tremble, et Anne voit les larmes perler dans les yeux de sa mère. Ce nest plus une simple rancune, cest une blessure profonde, une trahison qui ronge lâme.

Maman, arrête. Tu sais bien que Sylvie taime. Souvienstoi quand elle prenait soin de toi quand ta jambe était douloureuse, quand elle venait chaque jour avec les courses, le ménage.

Je men souviens, hoche Marie. Et cest dautant plus douloureux. Je pensais pouvoir compter sur elle.

Le téléphone sonne. Anne regarde lécran, le nom de Sylvie saffiche.

Cest Sylvie. Tu veux parler avec elle ?

Non, répond fermement la mère. Ne me le demande pas. Je nai rien à dire.

Anne décroche et se dirige vers le couloir.

Comment ça se passe ? Astu pu éclaircir les choses ? la voix de Sylvie perce le combiné, nerveuse.

Elle refuse toujours de parler. Je ne sais plus quoi faire.

Anne, dislui que je suis prête à ramper sur les genoux pour quelle me pardonne. Je ne peux plus vivre ainsi. Mathilde me demande constamment pourquoi grandmère est fâchée contre nous.

Et comment tu lui expliques ?

Je lui dis que grandmère est malade. Comment expliquer à un petit de trois ans ce quest la rancune ? Aidemoi, je deviens folle à force de ce silence.

Anne regarde la cuisine, le bruit des casseroles en arrièreplan. Marie semble en train de rincer le sarrasin.

Sylvie, pourquoi ne pas simplement venir sans prévenir, sans appel, juste arriver et parler face à face ?

Jai peur quelle ne mouvre pas la porte.

Alors tu resteras sur le seuil jusquà ce quelle cède. Elle attend de toi des actes, pas des mots.

Le silence sinstalle dans le combiné.

Tu as raison, finit Sylvie. Jarrive demain, dès le matin.

Préparetoi, ça ne sera pas facile. Elle a accumulé beaucoup damertume.

Après lappel, Anne revient à la cuisine. Marie a déjà mis une casserole de sarrasin à chauffer et commence à hacher un oignon pour des boulettes.

Cétait Sylvie au téléphone ? demande sans se retourner.

Oui. Elle veut venir demain.

Le couteau se fige dans la main de Marie.

Pas besoin. Quelle ne vienne pas.

Maman, on ne devrait pas au moins lécouter ? Nous sommes de la même famille. Une dispute vautelle plus que le lien familial ?

Marie se tourne brusquement, le regard enflammé.

Une dispute ? Tu sais ce que jai vécu ! Jai failli mourir, allongée en réanimation, pensant ne plus revoir mes filles. Et la seule chose qui me tourmentait, cétait que Sylvie ne mappelait pas. Peutêtre que quelque chose lui arrivait, à elle ou à Mathilde ?

Elle essuie ses mains sur un torchon et sassoit.

Jai demandé à linfirmière dappeler Sylvie chaque jour, de savoir comment elle allait. Elle, tranquillement, continuait son travail, sachant que jétais à lhôpital, et restait muette.

Elle ne savait pas que cétait si grave. Tu lui avais dit de ne pas la stresser.

Oui, mais quand les médecins ont annoncé que rien nétait certain, je tai suppliée dappeler. Et tout ce que jai entendu, cest : « Maman, elle ne peut pas venir, ils ont des problèmes ».

Anne se souvient de ce moment. Elle se rappelle la douleur de choisir entre la demande de sa mère et les explications de sa sœur. Sylvie courait alors entre lhôpital, où Mathine était alitée, et le notaire qui finalisait lachat de lappartement.

Maman, essaie de comprendre. Sylvie voyait son monde seffondrer. Elle risquait de perdre lenfant, lappartement. Elle était au bord du burnout.

Et moi, mon monde na pas vacillé ? ricane amèrement Marie. Je suis allongée, mon cœur bat comme sil allait sarrêter, et je ne pense quà revoir mes filles une dernière fois.

Mais tu les vois, je viens chaque jour.

Oui, je te remercie. Mais pourquoi lune peut trouver le temps pour une mère malade et lautre non ?

Anne ne sait quoi répondre. Au fond, elle sait que sa mère a raison. Il y a un an, elle était aussi en colère contre Sylvie, la jugeant égoïste. Le temps a adouci ces sentiments, mais la douleur de Marie ne fait que croître.

Tu sais ce que jai compris ces derniers mois ? continue Marie. Pour Sylvie, je

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Une rancune qui dure toute une vie
J’ai 50 ans et j’étais lycéenne quand je suis tombée enceinte de mon petit ami, lui aussi élève. Aucun de nous ne travaillait. Quand ma famille l’a appris, la réaction a été immédiate : on m’a dit que j’avais déshonoré la maison et qu’ils ne souhaitaient pas élever un enfant qui « n’était pas le leur ». Un soir, on m’a demandé de faire ma valise. Je suis sortie avec une petite valise, sans savoir où dormir le lendemain. C’est la famille de mon petit ami qui m’a ouvert sa porte. Ses parents nous ont accueillis chez eux dès le premier jour. Ils nous ont donné une chambre, fixé des règles claires et ont dit que la seule chose attendue de nous était de terminer nos études. Ils ont pris en charge la nourriture, les factures et même les rendez-vous médicaux pour ma grossesse. J’étais entièrement dépendante d’eux. Lorsque notre fils est né, sa mère était à mes côtés à la maternité. Elle m’a appris à le baigner, à changer ses couches, à l’apaiser le matin. Pendant ma convalescence, elle s’occupait de lui pour que je puisse dormir quelques heures. Son père a acheté le berceau et tout le nécessaire pour les premiers mois. Peu après, ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas que nous restions « coincés ». Ils m’ont proposé de financer ma formation d’infirmière. J’ai accepté. J’étudiais le matin et laissais notre fils à ma belle-mère. Mon compagnon, lui, a commencé des études d’ingénieur en informatique. On étudiait tous les deux tandis que ses parents assumaient l’essentiel des frais. Les premières années furent ponctuées de nombreux sacrifices. Tout était minuté. Aucun luxe. Parfois, l’argent suffisait tout juste à survivre. Mais nous n’avons jamais manqué de nourriture ni de soutien. Quand l’un de nous tombait malade ou se décourageait, ils étaient là. Ils gardaient notre fils pour que nous puissions passer nos examens, faire nos stages, ou travailler quand une opportunité se présentait. Peu à peu, nous avons trouvé un emploi – moi comme infirmière, lui dans sa branche. Nous nous sommes mariés, avons pris notre autonomie, et élevé notre fils. Aujourd’hui, j’ai 50 ans, notre mariage est solide, et notre enfant a grandi en voyant nos efforts. Avec ma propre famille, les liens sont restés distants. Pas de scandale, mais plus de proximité non plus. Je n’éprouve pas de haine, mais rien n’a plus jamais été comme avant. Et si aujourd’hui je dois citer une famille qui m’a sauvé la vie, ce n’est pas celle où je suis née. C’est celle de mon mari.