Un appel inattendu — Monsieur Paul Ivanovitch ? — la voix au téléphone était glaciale et officiell…

Un coup de fil impromptu

Monsieur Paul Durand ? La voix au bout du fil était glaciale, empreinte d’une formalité implacable.
Oui, cest moi, Paul Durand. À qui ai-je lhonneur ?
Je suis la directrice de la maison des tout-petits. Dans une semaine, votre fille va avoir trois ans, et nous devrons la transférer dans un autre établissement. Vous nenvisagez toujours pas de venir la chercher ?
Attendez, quelle fille ? De qui parlez-vous ? Jai un fils, Victor, balbutiai-je, stupéfié.
Claire Pauline Durand. Ce nest pas votre fille ?
Non, pas du tout ! Je suis Durand, Paul, mais Durand.
Veuillez mexcuser, souffla la voix, fatiguée, il semble que nous ayons confondu quelquun.
Les bips secs du téléphone résonnèrent dans mes oreilles, tels des cloches de mauvaise augure.

«Quel cirque ! marmonnai-je, fâché. Une fille, tu vois, une petite Quest-ce quils fabriquent là-dedans avec leurs papiers ?»
Mais ce coup de fil mavait laissé une écharde dans le cœur. Je ne pouvais mempêcher de penser à ces enfants sans foyer, privés dune maman bienveillante, dun père attentif ou dune ribambelle de grands-parents aimants. Victor, lui, avait la chance dêtre entouré de tout son clan, oncles et tantes inclus
Élise devina aussitôt mon trouble, mes réponses à côté, mon regard absent. Après dix ans de vie commune, et après mavoir connu sur les bancs de lécole primaire, rien ne lui échappait.
Le soir, à table, elle posa la question directement, avec cette délicatesse bien à elle :
Dis-moi, comment elle sappelle ?
Qui ? surpris, je répondis, le cœur battant (comment savait-elle pour cette petite fille ? Avait-elle aussi reçu un appel ?).
Claire, dis-je. Claudie.
Ah, Claudie Alors moi je suis Élise, et elle, cest Claudie ? Son ton montait.
Oui, dis-je. Claire Pauline Durand.
Tu veux me donner aussi son numéro de passeport ? sécria Élise.
Mais elle nen a pas, pourquoi en aurait-elle ?
Cest une réfugiée ? Elle se calma à peine.
Qui est réfugiée ? Je perdais totalement pied.
Claudie, ta Claudie, une réfugiée, hein ? Elle veut se domicilier chez toi ? Avoue, salaud !
Avouer quoi ? Je restais prostré, effondré, lassiette oubliée.
Et là, Élise éclata en larmes. Pas de cris, ni deffets dramatiques, mais des larmes furieuses roulant sur son tablier.
Demain, jirai chez ma mère. Sache-le, Victor ne tappartiendra pas, souffla-t-elle.
Élise, ça ne va pas ? Que tarrive-t-il ? Pourquoi chez ta mère ?
Tu pensais que jallais maffairer ici pour ta maîtresse, ta Claudie ? semballa-t-elle.
Labsurdité de la situation commença à me frapper doucement.
Je pris Élise par les épaules, lassis sur la banquette et lui racontai tout, ce coup de fil du matin.
Maintenant, Élise pleurait de compassion pour cette petite fille. Les femmes, décidément, ont bien des larmes à verser, et pour chaque situation ! Je déteste les larmes, surtout celles dÉlise ; elles meffraient toujours.
Manger après tant démotions était impossible, je picorai à peine.

Je me réveillai au bruit dÉlise fouillant mon portable ! En presque dix ans de mariage, jamais elle ne sétait permis. Elle cherchait une trace, une preuve dinfidélité. Quelle amertume me saisit, quelle répulsion
Dans lobscurité, elle chuchota : « Paaaul, Paaaul », tâtonnant mon épaule.
Je fis semblant de sortir du sommeil :
Cest ce numéro qui a appelé, celui du fixe, nest-ce pas ?
Oui, répondis-je machinalement, celui-là.
Dors, dors. Élise quitta la chambre, emportant mon téléphone.
Facile à dire : dormir. Impossible ! Jentendis lordinateur sallumer. Je restai là, puis me glissai dans le salon.
Élise, concentrée, ne remarqua pas ma présence derrière elle. Sur le moteur de recherche, elle avait tapé « maison des tout-petits » et notre ville.
Lordinateur finit par afficher ladresse, le site officiel, le téléphone et même une photo du bâtiment. Élise vérifia sur lécran de mon portable :
Paul, cest le même !
Le même quoi ?
Le téléphone ! Il correspond ! Cest celui de la maison des tout-petits !
Je te lavais dit. Tu vérifies donc ?
Élise pivota sur sa chaise :
Je ne vérifie pas, je massure.
Pourquoi ?
Paul, létablissement nest pas loin du tout, murmura-t-elle.
Tu veux quon y aille ? Comment ont-ils ton numéro si tu nas aucun lien avec eux ?
Je ny avais pas pensé. Mais après tout peut-être devrions-nous vérifier, clarifier ce malentendu. Ils risquent de continuer à mattribuer de faux enfants, et qui va dénouer tout cela ?
Je passai une nuit blanche. En fin de nuit, Élise me poussa doucement :
Paaaul Paul
Quoi encore ?
Tu es sûr que tu nas jamais eu une histoire ? Peut-être une fois avec ton premier amour Et elle naurait rien dit, laissant la petite à la maternité. Hein, Paul ? Paul !
Quel amour, Élise ? Depuis que jai partagé la table décole avec toi, je suis enfin, je reste avec toi. Il y a quatre ans, Victor avait tout juste trois ans et il était tout le temps malade ; tu avais repris le travail, cest moi qui le gardais, tu ten rappelles ? La médecine, le régime alimentaire, les visites chez le pédiatre. Quelle maîtresse ? À peine debout, je dormais sans toucher loreiller ! Je nai jamais eu personne, ni avant ni après.
Mais alors qui a laissé ton numéro ? Élise ne lâchait rien.
Cette question me tourmentait aussi. Je revis dans ma tête toutes les connaissances féminines aucune ne pouvait être la mère de cette fillette. Certaines avaient refait leur vie, dautres étaient gardées par leur grand-mère, la plus téméraire était partie à létranger depuis cinq ans déjà.
Mais dans la vie, il arrive même ce qui paraît impossible. Je décidai fermement de rendre visite à cette maison des tout-petits dès le lendemain.

Nous sommes arrivés tôt, pourtant, nous nétions pas les premiers. Un homme blond et filiforme, aux vêtements nets mais au visage creusé, patientait devant la porte de la directrice. Ses mains tremblaient légèrement, serrant des papiers sans doute la nervosité ou, plus probablement, lalcool de la veille.
Cest moi après vous, lança-t-il avec une voix de basse étonnamment épaisse.
La porte souvrit, il fut invité dans le bureau. Quinze minutes plus tard, on entendait la voix monotone de la directrice, entrecoupée du bourdonnement puissant de son interlocuteur.
Finalement, lhomme, décoiffé et sans papiers, sortit brusquement et on nous fit entrer.
Bonjour, la femme brune, dune quarantaine dannées, se tenait à la fenêtre, mordillant la branche de ses lunettes. Vous venez pour quoi ?
Pour celui dhier, plaisantai-je maladroitement.
La directrice sinstalla derrière son bureau :
Désolée, je nai pas le temps de jouer aux devinettes. Veuillez expliquer clairement et brièvement votre problème.
Je lui rappelai lappel de la veille (le timbre de voix me sembla familier).
Ah, cela Elle sourit, lasse. Je vous prie de mexcuser, il y a eu une erreur. Ce nétait pas à vous.
Comment cela, alors que vous avez mon numéro ? Doù le tenez-vous dailleurs ?
Eh bien, Monsieur Durand, jai composé une mauvaise touche. Le vrai numéro commençait par 047, jai tapé 037. Et que vous soyez aussi Paul Durand simple coïncidence ! Lhomme est passé juste avant vous.
Qui ? questionnai-je stupidement, en connaissant déjà la réponse.
Monsieur Paul Durand, le père de la petite fille.
Alors, je vous présente mes excuses. Jai beaucoup à faire, merci de votre compréhension.
Elle se leva.
«Thérèse Simonnet» lisait-on sur sa badge.
Élise avait lu aussi, car elle demanda :
Madame Simonnet, cet autre Paul Durand, va-t-il reprendre sa fille ?
La directrice nous regarda, puis se rassit.
Non, il ne la reprendra pas. La mère de Claire est décédée, et ce Paul Durand a sept enfants de différentes femmes. En trois ans, il nest venu que deux fois, et encore, sous contrainte. Claudie ne lintéresse pas. Voilà, avez-vous eu toutes vos réponses ? Bonne journée.
Sous le choc de ce que nous venions dapprendre, nous quittâmes le bâtiment, hagards.
Les grands enfants étaient dehors, certains se balançaient, dautres glissaient sur le toboggan, deux garçons faisaient une course de voitures sur un banc.
Je les observais, et je réalisais peu à peu ce qui clochait.
La cour était silencieuse. Quand Victor débarquait, ce nétait que cris, rires, tumulte. Ces enfants-là ne criaient pas, ne riaient pas. Ils murmuraient entre eux, tels de petits anciens. Devenus grands trop tôt, privés de lenfance. Ils survivaient manquant de chaleur, de jeux, de vêtements, subissant lindifférence des adultes, voire leur dureté.
Je me tournai vers Élise. Ses yeux étaient noyés de larmes.
Encore ces larmes ! Toujours présentes !
Nous marchions lentement vers la grille, lorsquun cri perça la quiétude : « Maman ! ». Tous se tournèrent vers nous. Une fillette, avec un bonnet à pompon étonnamment drôle, courait, bras ouverts, droit sur Élise.
Maman, maman ! Je suis là !
La petite sagrippa à la jambe dÉlise en hurlant, et un sanglot, déchirant, éclata, si poignant que les larmes me montèrent aussi aux yeux.
Claire, Claudie ! La puéricultrice accourait. Elle tenta de soulever la petite, qui résistait, saccrochant avec force à la jambe dÉlise.
Finalement, elle réussit à larracher, grâce à une tablette de chocolat providentielle, et nous avons quasiment fui le bâtiment.
En voiture, silence total. Élise tremblait de tout son être, moi aussi, les mains agitées comme celles de mon homonyme. Je me garai, pour calmer nos battements.
Élise, du regard, me désigna la devanture dun magasin, à deux pas.
Sans un mot, main dans la main, nous sommes entrés dans “Le Monde des Enfants”.
Pour une poupée et une robe rose.
Notre fille Claudie sera la plus belle.

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Un appel inattendu — Monsieur Paul Ivanovitch ? — la voix au téléphone était glaciale et officiell…
Pourquoi fouilles-tu dans mon ordinateur portable ? – Une enquête au cœur d’un regard inconnu. « Qu’est-ce que tu fabriques sur mon ordinateur ?! » s’emporta Alex, se penchant au-dessus de Chloé. Elle ne l’avait jamais vu ainsi… Chloé rentrait du lycée et avait déjà perçu, dans le couloir, l’odeur âcre de l’alcool. Depuis le salon, un vacarme sourd montait. Son père était encore saoul. La jeune fille filait directement à la cuisine. Sa mère pelait des pommes de terre à l’évier. En entendant des pas derrière elle, elle se retourna. Chloé, au regard perçant, vit tout de suite la joue rouge et gonflée. « Maman, on doit partir. Jusqu’à quand va-t-on supporter tout ça ? Il va finir par te tuer, un jour », lâcha Chloé, colère au ventre. « Où veux-tu aller ? Qui aurait besoin de nous ? On n’a pas assez pour un loyer. N’aie pas peur, il ne le fera pas. Il est lâche. Il ne cogne que sur moi. » Le matin, Chloé fut réveillée par des bruits étranges. Debout, elle jeta un œil dans la cuisine. Son père était devant la gazinière, la tête rejetée en arrière, buvant directement à la bouilloire. Chloé fixait, fascinée, sa pomme d’Adam qui montait-descendait. Elle entendait l’eau couler dans sa gorge avec ce bruit épais. « Qu’il s’étouffe ! S’il te plaît, mon Dieu, qu’il s’étouffe ! » pria-t-elle, pleine de haine. Mais il ne s’étouffa pas. Il reposa la bouilloire sur le feu, soupira de satisfaction, lui jeta un regard rouge et boursouflé, puis traversa la pièce direction salle de bain. Chloé se rappela, écœurée, que sa mère allait encore rajouter de l’eau dans la bouilloire sans laver le dépôt laissé par la bouche et l’odeur de son père. Elle frotta le récipient à la brosse, jurant de ne plus jamais boire sans le nettoyer d’abord. Pendant les vacances d’hiver, Chloé partit trois jours à Lyon avec sa classe. À son retour, sa mère était à l’hôpital. « C’est lui qui t’a frappée ? » demanda-t-elle, dure, en voyant la tête bandée de sa mère. « Non, ma puce, je suis tombée sur la glace. » Mais Chloé savait qu’elle mentait. À force de coups à la tête, sa mère avait développé une hypertension. Six mois après, elle fit un AVC fatidique. Le père sanglotait à la levée de deuil, larmoyant sous l’alcool, tantôt regrettant Henriette, tantôt la maudissant. Il répétait que Chloé était pareille à sa mère, la menaçait : si elle tentait de le quitter, il la tuerait. Chloé n’attendait qu’une chose : finir le lycée. Elle fit l’impasse sur le bal de promo, récupéra en secret son diplôme, prépara ses affaires pendant l’absence de son père et fugua. Il lui donnait un peu d’argent pour manger, que Chloé économisait ou subtilisait parfois dans ses poches pendant ses siestes d’ivrogne. C’était peu, mais suffisant pour débuter. Depuis longtemps elle avait prévu de partir, travailler, poursuivre ses études par correspondance. Elle ne craignait pas que son père la recherche. Tout le quartier connaissait ses habitudes ; personne ne l’aiderait. Elle gagna Paris, loua une chambre modeste en banlieue, et trouva un emploi dans un fast-food. On l’aida à se procurer un carnet de santé, elle avait la cantine gratuite… Elle déposa un dossier à un lycée pro, section comptabilité. Apprenant qu’elle travaillait la compta, on la mit à la caisse. Les garçons la draguaient. « Au début, tous sont gentils, charmants, puis ça boit ou ça trompe — je me demande ce qui est pire. Ne te laisse pas berner, ma fille. Sois prudente. Moi aussi, j’étais jolie autrefois. Ton père ne buvait pas quand on s’est connus. On s’aimait tant… Qu’est-ce qui a dérivé ? » Maman répétait souvent ces mots. Chloé s’en souvenait, évitait poliment toute relation amoureuse. Elle avait vu ce qu’avaient enduré ses parents. Les jours de paie, sa mère allait faire des courses, remplissant les placards de pâtes, sucre, céréales, conserves, de quoi tenir — simple, mais il y avait toujours à manger chez Chloé, comme autrefois. Un soir, alors qu’elle rentrait avec un sac de courses qui lui sciait les bras, un garçon, les yeux rivés sur son téléphone, la heurta. « Pardon », dit-il en levant la tête. Chloé, sur le point de répliquer sèchement, fut captée par son regard et se sentit troublée. « Ce n’est rien, j’aurais dû faire attention aussi », sourit-elle. Le garçon voulut l’aider. Elle hésita, puis accepta. Quelqu’un d’aussi souriant ne pouvait pas être mauvais. Ils firent connaissance. Alex porta son sac jusqu’à chez elle, mais elle insista pour qu’il ne monte pas. Le lendemain, Alex passa au fast-food. « Par hasard », prétendit-il. Chloé n’y crut pas. Peu à peu, ils se fréquentèrent. Alex avoua honnêtement qu’il était divorcé, père d’une petite fille adorée, ayant laissé son appart’ à son ex et dormant chez un pote. Il s’était marié trop vite. « On n’avait rien en commun. Parfois, on restait des jours sans se parler. » Il parlait souvent de sa fille, et Chloé se disait qu’on pouvait faire confiance à un homme aimant ses enfants. Un mois plus tard, Alex lui proposa d’emménager ensemble. « Trouvons un appart’ mieux situé, près du centre ; c’est plus facile, à deux ! » Chloé accepta avec joie. C’était enfin une vraie famille. Ils déménagèrent, célébrèrent simplement ce nouveau départ. Chloé ne rêvait pas de mariage, mais Alex parlait déjà enfants : « Un garçon, une fille, forcément ! » Elle y croyait aussi. Alex paya deux mois de loyer d’avance. À la troisième, d’un ton contrit, il… Chloé contempla une dernière fois l’appartement où elle avait cru à son bonheur, referma la porte avec détermination, puis chuchota une promesse pour son fils encore à l’incubateur : « On s’en sortira, mon amour, on sera loin de tout ça. »