19 mai
Il y a tout juste un an, nous avons acheté, Solange et moi, une petite maison de campagne près de Saumur, dans la Vallée de la Loire. Passé la cinquantaine, jai ressenti le besoin profond de renouer avec mes racines paysannes. Mon enfance passée dans les bocages du Maine-et-Loire me revint, avec la nostalgie des potagers et du parfum des herbes fraîches après la pluie.
Notre maison nest pas grande, mais elle a gardé son charme avec ses volets bleus et ses murs en tuffeau. Jai retrouvé du plaisir à poncer et peindre la façade, réparer la barrière du jardin et changer cette fichue porte qui grinçait au vent. Le jardin est modeste, un carré de pommes de terre, trois rangs de haricots, quelques salades. Mais le verger est pitoyable : deux pommiers chétifs, et à peine deux mètres carrés de framboises dans un coin mi-ombre.
Ne ten fais pas, Solange, chaque chose en son temps, on va le bichonner, notre petit coin, disais-je en entrant dans la terre avec la bêche.
Solange, elle, allait et venait entre les massifs, confiante et joyeuse, me rappelant que rien nest plus précieux que ces moments ensemble.
Côté voisins, tout est paisible. Ceux dà droite, les Moreau, vivent à Tours et ne passent quoccasionnellement, mais leur terrain garde fière allure. Par contre, celui de gauche est laissé à labandon depuis des années : la clôture menace de tomber, des orties et des herbes folles recouvrent tout, comme une mer verte venant déborder chez nous.
Cest un calvaire, cette herbe, tout lété je bataille.
Pierre, cette jungle va finir par engloutir notre cour ! râle Solange.
Alors je prends la binette et macharne, sans relâche. Pourtant, chaque semaine, tout repousse plus haut encore.
Une fois, en désherbant près de la clôture, jai remarqué que leurs poiriers croulaient sous les fruits.
Tu as vu ces poires ? On dirait quelles sont faites exprès pour quon en profite, ai-je constaté à Solange.
Et labricotier, regarde-moi ces branches lourdes, prêtes à casser ! murmure-t-elle, les yeux brillants denvie.
Certaines branches passent même chez nous. Parfois, jespère secrètement voir les propriétaires. Mais personne, jamais.
Au printemps, jeune enthousiaste, je nai pas résisté : jai arrosé leurs arbres, de peur quils crèvent sous la canicule.
Mais rien ny fit pour ces foutues herbes.
Ils ne pourraient pas simplement passer un coup de tondeuse, souffle Solange, fatiguée.
Le samedi suivant, devant lincroyable récolte dabricots, jai craqué.
Tant pis, je vais couper cette herbe et sauver ce qui peut lêtre, déclarai-je, décidé.
Pierre, ce nest pas à nous objecte-t-elle, les yeux inquiets.
Mais la tentation était trop forte. Avec léchelle, jai cueilli des abricots qui, sinon, seraient tombés pour les guêpes.
Allons ramasser des framboises pour les petits, tente dapaiser Solange, cela compensera bien tout ce que tu as fauché.
Personne ne soccupe de ce jardin, il est abandonné comme un chien sans collier, répondis-je, mal à laise.
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Au boulot, lors dune pause café, jécoutais distraitement les chauffeurs discuter.
Eh bien, vous savez quoi ? Des voleurs viennent me piller mon jardin à chaque absence ! Jai déjà perdu deux fois mes abricots cet été, se plaignait Jean-Luc Martin, proche de la retraite.
La sueur me monta aussitôt au front. Les abricots les poires et si cétait chez lui Mon cœur battait vite.
Où te trouves-tu exactement ? hasardai-je, fébrile.
Mon terrain est du côté de Fontevraud, dans la périphérie des jardins familiaux, expliqua-t-il.
Je poussai un soupir soulagé.
Ah. Nous, on est plus du côté de Vivy.
Oui, là-bas tout mûrit plus vite, reconnut-il. Mais même si ça mûrissait plus tard, il y aurait toujours des maraudeurs ! On arrache même mes pommes de terre, imaginez Jen viendrais à mettre un piège.
Fais attention, ça peut mal finir ça, intervint Michel, lun des collègues.
Et le vol alors ? On ferme les yeux sur ça, sirrita Jean-Luc.
Ce jour-là, en rentrant, je me suis trouvé honteux. Lenfant que jétais se rappelait avoir chapardé quelques cerises ici ou là, pour le jeu. Mais là, cétait autre chose. Javais volé chez un voisin invisible. Et ces poires Jaurais dû avoir honte.
Solange essayait de me rassurer.
Pierre, personne ne viendra ; sils tiennent à leurs fruits, ils seraient venus. Ne te torture pas.
Jai limpression dêtre un voleur, grommelai-je.
Veux-tu que je jette tout ? Non ? Tu vois, jen ai déjà donné à nos filles Alors à quoi bon ?
Je laissai couler.
Nous avons continué à entretenir le terrain, défrichant, ramassant les fruits tombés. À lautomne, après avoir rangé notre potager, jai longuement observé la clôture penchée, les bouts de verre rouillés, lamas détoffes mangées par la pluie Pourtant, parmi les décombres, une poignée de fleurs tardives restaient debout, vaillantes.
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Lhiver venu, le souvenir doux-amer de notre été à la campagne hantait mes soirées.
Et quand, au printemps, lherbe pointa de nouveau, nous avons repris la route.
Crois-tu que les propriétaires finiront par revenir ? interrogea Solange, en scrutant la haie sauvage.
Quel dommage pour ce jardin et ces arbres, tout ce gâchis, soupirai-je.
Avec la saison, jai contacté un homme du village pour retourner la terre. Mais mon œil revenait sans cesse sur le terrain voisin. Encore une fois, on a désherbé de notre côté, luttant contre cette frontière mouvante dherbes hautes.
Dis, et si on faisait aussi lautre terrain ? Je paye la différence, proposai-je.
Pierre, tu délires ? Cest pas chez nous.
Mais jen avais assez de voir ce champ mourir.
On ne va pas passer notre vie à travailler pour les propriétés des autres ! lança Solange.
Après le déjeuner, elle céda à mon insistance.
Allons à la mairie, ou au syndicat, voir à qui appartient ce terrain. Peut-être quon peut changer quelque chose.
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Au bureau des jardins familiaux, une secrétaire farfouilla dans ses papiers.
Rue des Lilas, numéro 12, cest bien ça ? demanda-t-elle.
Oui, répondit Solange. Il faudrait au moins un coup de faucheuse, ce verger est magnifique et inutilement abandonné.
Eh bien, figurez-vous que le terrain na plus de propriétaire, répondit la dame, le doigt sur son registre. Les anciens occupants sont décédés, lhéritier a refusé, il vit à Paris Du coup, il est passé dans le domaine communal.
Et on peut lacheter ?
Mais oui, et franchement, vu létat vous ne paierez pas plus de 1200 euros, et tous les papiers seront vite faits.
Quen dis-tu, Solange ? On se lance ?
Elle haussa les épaules, un sourire mi-amusé mi-résigné.
On pourrait aménager, planter, et puis laisser tout ça aux enfants, souffla-t-elle.
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Un mois plus tard, nous étions propriétaires.
Des montagnes de tracas, maugréa Solange en débarquant sur le terrain.
On dirait un nouvel enfant à garder, blaguai-je.
Jai passé lété à dégager les détritus, renforcer la clôture, dégager le verger. Solange sest affairée entre rosiers et dahlias. Les oiseaux revinrent, et la terre sembla reprendre souffle.
Un dimanche, nos filles Amélie et Capucine sont venues avec leurs maris et la ribambelle de petits-enfants. Michel et Charles se sont rués courir dans la pelouse, tandis que la petite Eugénie, les boucles blondes au vent, sagenouilla devant les fleurs. Jai immortalisé la scène dans mon vieux Nikon.
On est bien ici, lança François, mon gendre, en arrosant les plants de patates. Lan prochain, je planterai des groseilles et du cassis !
Vous verrez, ajoutai-je, vous ferez un coin pelouse ici pour que les enfants courent.
Et je leur achèterai une piscine, promit François.
Après un regard à la nouvelle clôture, il me lança :
On la refait ensemble, cette clôture, tout de suite ?
Allons-y, répondis-je, ému.
La journée sacheva dans la lumière dorée, entre les rires et les promesses de récoltes à venir. Comme si, enfin, notre maison sétait élargie, accueillant autrefois un verger fantôme et désormais le cœur lumineux de notre famille.





