Si une mamie frappe à ta porte, c’est qu’on l’y a menée ! Pourquoi ? On comprendra plus tard…

Un soir bizarre, alors que le monde semblait se dérouler à lenvers, je me rappelle de cette vieille dame Si une mamie frappe à ta porte, cest bien que quelquun ly a déposée ! Ce nest quaprès quon comprendra pourquoi.

Clémence menait une existence morne et sans couleur. Certes, elle avait des proches, même un époux, mais tous travaillaient sans cesse ; Clémence, elle, était malade. Ce nétait dailleurs pas tant la maladie qui la terrassait, mais la solitude, le tourbillon de ses pensées.

Un après-midi gris, alors que Clémence tentait de sextraire du marécage de ses ruminations, on frappa à la porte de son appartement lyonnais.

Une petite grand-mère, toute ronde, les jambes en arche, vêtue dune robe de chambre fleurie et dun tablier taché de thé, lui sourit de toutes ses dents. Clémence cligna des yeux, croyant avoir un mirage, mais la vieille était bien là, et prit la parole dune voix étonnamment claire :

Jhabite ici, à côté, indiqua-t-elle du menton la porte mitoyenne. Je voulais tester le verrou, mais impossible de louvrir.

Clémence pensa distraitement que lappartement voisin avait longtemps été vide, sale, inhabité ; personne nen voulait malgré le prix en euros ra baissé.

La serrure que la vieille narrivait pas à ouvrir, Clémence la souleva dun geste. Elles pénétrèrent toutes deux dans une caverne quasi fantomatique : aucune lumière, les fenêtres grises dessinaient à peine la rue, des sacs par terre, des ordures. De vieux meubles abandonnés soupiraient à chaque courant dair. Comment cette vieille femme avait-elle abouti là, seule et chancelante ? Navait-elle pas de famille ?

En discutant, Clémence devina tout. La vieille sappelait Suzanne Mamie Suzanne comme elle se désigna , et venait dun village perdu de lArdèche où elle avait gardé une maison toute sa vie. Deux grands fils, des brus, des neveux Mais à quatre-vingt-deux ans, ses enfants ne lavaient pas ménagée. Lun, surtout, avait insisté :

Vends la maison, pourquoi tencombrer ! Donne-moi ma part, maman !

À force de pression, elle avait cédé, vendu le logis ancestral. Grâce à Dieu, elle navait pas été escroquée et put acheter ce minuscule taudis lyonnais à 25 000 euros. Le plus jeune fils ly installa, lâchant la mère dans le désordre, sans même un coup déponge.

Mamie Suzanne vivait là depuis une semaine, coincée dans la crasse. Elle narrivait plus à marcher : ses jambes tordues, une vilaine plaie la rongeait ; elle tanguait, restait affalée dans la cuisine, même aller aux toilettes semblait un exploit. Clémence nen croyait pas ses yeux.

Comment peut-on laisser sa mère ici, seule, sale, blessée ? pensa-t-elle, un frisson au dos. Mais soudain, une idée abominable la traversa.

Ils lont installée ici pour quelle meure, tout simplement !

En une semaine, seule la belle-fille était passée, apportant du lait et une baguette.

Les pensées de Clémence se métamorphosèrent. Elle ne se lamentait plus sur sa condition, mais pour cette mamie esseulée. Affamée, stressée, choquée La souffrance dans ses jambes, la plaie béante, la solitude.

Sans trop réfléchir, Clémence courut à son appartement : elle connaissait assez la médecine de grand-mère. Elle prépara une soupe, attrapa sa trousse de secours, un tensiomètre, frappa, puis attendit. Longtemps, la porte resta close. Elle crut que la vieille était déjà partie chez Saint Pierre.

Mais non, Suzanne ouvrit péniblement. Clémence la nourrit, désinfecta sa blessure, et demanda :

Mamie Suzanne, ça fait longtemps que vous avez cette plaie ? Un médecin vous a vue récemment ?

Réponse lunaire : la plaie datait de trois mois ; un docteur, elle nen avait pas vu depuis la retraite de Chirac. Après un bol de potage, la vieille reprit quelques couleurs, se redressa, lança même une blague :

Moi, dhabitude, je guéris comme un chien, mais là, cest coriace !

Trois jours durant, Clémence vint matin et soir : elle fit la toilette de la vieille, la nourrit. La mamie, touchée, lui céda une clé : « Passe quand tu veux, ma jolie ». Une fois, la bru débarqua, posant du pâté et du pain ; elle ne sembla pas surprise : « Je travaille, hein, je peux pas toujours venir ». Du fils, motus.

Clémence grogna tout bas :

Ils ont installé mamie ici pour mourir. Eh bien, ça ne va pas se passer comme ça !

Tout doucement, la jeune femme ressentit naître un but, là où il ny avait que vide. Peu importe si la vieille était étrangère. Elle avait un sens à ses jours.

Dabord, Clémence obtint quun médecin de quartier se déplace. Analyses faites à domicile, résultats à la polyclinique. Elle découvrit que la mamie avait des organes plutôt vaillants, à sa grande surprise.

Puis ce fut les allers-retours chez le généraliste, le chirurgien, le radiologue, le rhumatologue Clémence lavait la vieille chaque semaine, la nourrissait, la veillait, surveillait les médicaments. La plaie diminua, la mamie cessa de tomber dans les pommes, reparla du vieux temps, retrouva un peu de grognement.

Un après-midi, Clémence trouva Mamie Suzanne au téléphone, voix solide :

Tu viens pas ? Cest pas grave, jsuis nourrie, propre, soignée ici sans toi !

Cétait la bru. Clémence pensa : leurs proches vont imaginer que je veux leur soutirer lappartement ! Mais ces gens-là, elle les connaissait.

Effectivement, quand Suzanne recommença à vadrouiller sur ses jambes en parenthèse, quand elle cessa de sévanouir à tout bout de champ, la famille rappliqua : fils, neveux, cousins inconnus. Mais ils arrivaient les poches vides, faisaient du vent, ni toilette, ni coup de balai. Rien.

Le fils fit tout de même quelques courses, sur demande et avec largent de sa mère.

Clémence comprit que la vieille bouleversait lordre des choses, nen faisait quà sa tête, se rendait toute pimpante à la polyclinique, retrouvant même le goût de rire.

Trois mois plus tard, terminée la painkillers. Ses bruits dans la tête disparurent, les étourdissements aussi. Restaient les genoux, cabossés. Clémence la mena alors consulter un orthopédiste à lHôpital Édouard Herriot, là où on greffe du métal aux vieux os.

Arrivées là-bas, Clémence se demanda comment la vieille tiendrait dans ces couloirs sans fin Elle avisa alors un fauteuil roulant.

Installa la mamie, déposa son sac sur les genoux, la canne entre les mains. Clémence poussa léquipage, le couloir devant, Suzanne trônant tel un général victorieux, tous faux-dents dehors, la canne pointée vers linfini. Elles dévalèrent lhôpital, consultèrent le spécialiste, inscrivirent la vieille sur une liste pour une prothèse gratuite.

Quand il fut temps de repartir, Suzanne refusa de descendre du fauteuil, voulut senfuir avec, conspiratrice :

Viens, on quitte tout, cap à Toulon avec la machine !

Mais Clémence la tira de là, morte de rire.

Je ne sais pas si Suzanne tiendra jusquà la pose de prothèse, ni ce quil adviendra de moi. Mais dans la vie, parfois, de drôles de clins dœil surviennent, comme des messages étranges, venus don ne sait où. Ils changent lexistence, la tienne, celle de ceux que tu aides.

Il ne faut surtout pas les repousser.

Si une mamie sonne à ta porte cest quune force mystérieuse la guidée là ! Quant à son dessein, qui sait cela, on le découvrira plus tard

Et vous, que pensez-vous de cela ? Laissez vos pensées en commentaire, ou un pouce bleu, dans ce rêve à la française.

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